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La réponse urgente est bien politique !

La récente organisation de la 4e édition du Forum sur la paix et la sécurité à Dakar (13-14 novembre 2017) a été l’occasion pour le Président sénégalais de soulever publiquement une véritable hantise que nourrissaient depuis des mois nombre d’experts en paix, sécurité et défense sécurité de l’Afrique de l’Ouest, voire de toute l’Afrique tropicale !
Il s’agit effectivement du retour inéluctable de djihadistes, africains ou non, sur le continent au fur et à mesure de la chute des bastions de Daesh (ou Etat islamique) en Syrie et en Irak ! Le Président Macky Sall a été on ne peut plus clair à cet égard en précisant que «le risque aujourd’hui et pour les années à venir, c’est d’avoir des terroristes vaincus ailleurs chercher des zones de repli en Afrique pour y poursuivre leurs activités criminelles, en s’attaquant aussi bien aux populations locales qu’aux intérêts étrangers»#.
Il est également revenu sur deux postures constantes de sa stratégie face aux terroristes : d’abord, que «de toute évidence et en premier lieu, la riposte militaire sur le terrain contre les groupes terroristes est vitale» ; il poursuit ensuite en précisant «pour que la riposte sur le terrain soit efficace et cohérente, il faut des forces de défense et de sécurité suffisamment formées et entrainées … »#. Les efforts notables qu’il fait depuis sa prise de fonction pour le renforcement des capacités et du moral des forces de défense et de sécurité de son pays sont des témoignages éloquents de son engagement.
Il ne fait désormais aucun doute que la menace de l’arrivée, voire la déferlante, de djihadistes sur le continent, dans un proche avenir, est une menace très grave pour les Etats, les populations comme pour les étrangers qui y vivent, ainsi que pour leurs intérêts et leurs investissements !
Mais force est de constater que la probabilité de l’effectivité de cette menace sera plus faible pour les populations de Pretoria, Addis-Abeba, Malabo, Kinshasa, Libreville, que pour leurs homologues de Bamako, Tamba­counda, Ouagadougou, Tahoua, Korhogo, Bolgatanga, Sokodé, Parakou, Kankan, Koidu ou Zwedru. En clair, au-delà de la zone géographique du Sahel, c’est bien l’espace géographique de la Cedeao qui sera en première ligne au niveau de la vulnérabilité, avant que les autres communautés économiques régionales ne soient atteintes ! La Ce­deao se trouve donc en situation inéluctable de ligne de front !
Mais le cas de la Cedeao risque d’être encore plus grave car la probabilité de la validation par les chefs d’Etat du droit d’adhésion comme membres à part entière au Maroc et à la Tunisie, et plus tard sans doute à l’Algérie, risque, avec le principe acquis de la libre circulation des personnes et des biens et le droit d’établissement, d’en faire une zone prioritaire de repli de futurs arrivants djihadistes, en toute légalité et en toute légitimité !
Si la Libye vient d’abord à l’esprit dès que le déferlement de djihadistes vers les pays du Sahel est envisagé, il est incontestable que cette fois-ci, que ce sont bien le Maroc et la Tunisie qui représentent de réelles menaces pour la Cedeao, si leur adhésion est définitivement actée.
Pourtant les chefs d’Etat et leurs conseils nationaux de sécurité n’ignorent certainement pas que toutes les sources concordantes confirment bien que les Tunisiens et les Marocains sont les plus nombreux parmi les combattants djihadistes étrangers présents en Syrie et en Irak ! A cet égard, le très respecté cabinet de stratégie «The Soufan Group» des Etats-Unis donnait déjà en juin 2014, l’état suivant pour les pays du Maghreb qui nous intéressent :
Tunisie 3 000, (mais estimé à 6 000 environ en décembre 2015)
Maroc 1 500#
Algérie 200 plus 200 assistants
Libye 550, selon le journal The Economist en mai 2014.
Ainsi les djihadistes originaires du Maghreb sont au nombre de 5 000 environ et vont essayer par tous les moyens de rejoindre soit leur pays d’origine, soit des zones de repli pour être en mode cellule dormante, soit des zones de conflit où ils pourront intégrer directement un groupe armé pour se dissoudre dans la masse !
A ceux-là il faudra ajouter tous les Européens, ou binationaux européens qui partagent généralement leur nationalité européenne avec celles marocaine, tunisienne ou algérienne ! A cet égard, le Soufan Group fait état en décembre 2016 de la présence auprès de Daesh de 1700 nationaux pour la France, 470 pour la Belgique, 760 pour l’Allemagne et le même nombre pour la Grande Bretagne.
Le stock de djihadistes en Libye a également augmenté au fur et à mesure des défaites enregistrées en Syrie et en Irak. En effet, le repli partiel de nombreux djihadistes vers la Libye était déjà signalé en début 2016 par de fiables sources américaines, estimant leur nombre à environ 5 000 selon LaDe­peche.fr du 4 février 2016. Et là encore les Tunisiens sont plus difficiles à repérer car une fois revenus en Libye, ils vont récupérer leurs pièces d’identité nationale auprès de leurs convoyeurs et rejoindre tranquillement leur pays natal comme des voyageurs réguliers !
D’ailleurs, la recrudescence des attentats contre les forces armées maliennes et les contingents de la Minusma ont amené le représentant spécial du Secrétaire général des Nations-Unies dans ce pays, à établir que les mouvements rebelles du Nord Mali ont dû recevoir des renforts et appris de nouvelles méthodes d’attaques.
Mais si le Président Sall a bien raison d’être inquiet pour le Sahel et plus loin la Cedeao, les deux pays les plus concernés pour le moment -Maroc et Tunisie- sont eux-mêmes con­frontés depuis 2016 au retour de djihadistes au fur et à mesure que Daesh perd du terrain ! Et tous ces djihadistes sont évidemment obligés de se diriger vers leur pays d’origine pour le moment, par tous les moyens détournés possibles, faute d’avoir une autre zone de repli où leur présence serait légale !
A cet égard, le Maroc lui-même est confronté au retour au bercail de centaines de combattants et de déserteurs provenant de Syrie ou d’Irak et la presse nationale et internationale relatent régulièrement le démantèlement de cellules terroristes entre Fès et Tanger par la Direction générale de surveillance du territoire. Ainsi, Camille Belsoeur, journaliste à Slate Afrique, précisait déjà en décembre 2016 que «les forces marocaines savent cependant que le plus dur est surement à venir avec l’explosion prévisible de l’Etat islamique en Syrie et en Irak, mais aussi à Syrte en Libye». Le pire est donc bien à venir !
Le cas de la Tunisie est encore plus grave. C’est le 23 décembre 2016 que le ministre de l’Intérieur, M. Hédi Majdoub, déclare devant les députés de l’Assemblée des représentants du Peuple (Arp) que «depuis 2007, 800 djihadistes sont revenus en Tunisie …et ils ont été identifiés un par un». Et le ministre renchérit : «Certains sont en prison, d’autres en assignation en résidence ou sous stricte surveillance !»
Bien sûr, cette affirmation du ministre n’a pas convaincu de nombreux députés, encore moins certaines organisations de la Société civile ! Alors que les partisans du parti Nidaa Tounes s’opposaient au retour effectif des terroristes, le syndicat des forces de sécurité intérieure réclamait la déchéance de nationalité. Cette dernière proposition a reçu une fin de non-recevoir de la part du président de la République Essebsi, comme de Rachad Ghannouchi, chef du parti Ennahda, premier parti du pays. Les raisons évoquées sont bien résumées par le constitutionnaliste Yadh Ben Achour qui déclare que «la Constitution tunisienne est très claire : aucun citoyen ne peut-être déchu de sa nationalité, ni empêché de revenir dans son pays, ni extradé. Il n’y a pas d’autre solution que la surveillance administrative et les poursuites pénales à l’encontre des terroristes». Le lendemain, le politologue Mezri Had­dad déclarait que «le phénomène était d’une extrême gravité, une menace pour la sécurité du pays, un péril pour l’Euro­pe»# !
Le débat n’est pas encore clos en Tunisie et en attendant, les candidats au retour auront certainement le flair d’exploiter autre opportunité qui pourra sauver leur peau !
La menace sécuritaire que prévoient déjà le Maroc et la Tunisie, qui ont tous les deux des systèmes de renseignement et de surveillance du territoire reconnus efficaces, sera inéluctablement et très bientôt, une menace de haute intensité pour les pays du Sahel et de la Cedeao si ces deux pays obtiennent le titre de membre à part entière de l’organisation régionale. Le droit à libre circulation à travers les pays de l’Afrique de l’Ouest sera inévitablement un outil de déstabilisation de la région par les terroristes venus se cacher dans nos villes, campagnes et villages.
Depuis des années, Maroc et Tunisie ont négocié avec certains pays de la Cedeao des protocoles d’accord pour la suppression de l’obtention préalable du visa pour les ressortissants visiteurs avec effet de réciprocité. Les pays concernés -Cote d’Ivoire, Burkina Faso, Mali, Niger et Sénégal- devraient évaluer en toute rigueur la vulnérabilité et les menaces que leur apporte l’arrivée prochaine de djihadistes sur leur territoire, particulièrement si leurs services de sécurité n’ont pas l’efficacité requise.
Déjà la majorité des pays de la Cedeao n’ont pas, à l’exception de la Cote d’Ivoire, un document officiel d’enregistrement et de suivi des ressortissants de la communauté vivant sur leur territoire et n’appliquent guère les dispositions de l’article 3 de du protocole A/P1/5/79 portant circulation des personnes et droit de résidence et d’établissement signé en juin 1979 à Dakar. En effet, l’article 3 précise bien que «tout citoyen de la Commu-nauté, désirant séjourner dans un Etat membre pour une durée maximum de quatre-vingt-dix (90) jours, pourra entrer sur le territoire de cet Etat membre par un point d’entrée officiel sans avoir à présenter un visa. Cependant, si ce citoyen se propose de prolonger son séjour au-delà des quatre-vingt-dix (90) jours, il devra, à cette fin, obtenir une autorisation délivrée par les autorités compétentes».
A ce jour, seule la Cote d’Ivoire, habituée des faits, a mis en place un titre de séjour pour le suivi d’étrangers sur son territoire y compris les ressortissants de la Cedeao. Ce titre sera remplacé désormais par une carte de résident biométrique dont l’obtention va couter 35 000 F annuellement à chaque ressortissant de la communauté résidant en Côte d’Ivoire.
Cela témoigne d’un engagement politique solide à maitriser le flux d’étrangers sur le territoire, face à d’autres pays membres qui risquent de payer le prix fort face à l’arrivée discrète et légale de djihadistes sur leur territoire !
Assurément, les chefs d’Etat de la Cedeao ne doivent pas sous-estimer, voire éloigner du revers de la main, la dimension sécuritaire de toute adhésion du Maroc et de la Tunisie à la Cedeao, comme membres à part entière ! La menace est réelle et la probabilité de déstabilisation très élevée : le risque de voir l’espace de l’organisation régionale devenir une prochaine Syrie ou Libye est bien possible ! Et la France, déjà fatiguée avec Barkhane, après Serval, ne sera pas cette fois-ci, en mesure de venir gérer encore la déflagration pour eux !
La majorité des forces de sécurité des pays du Sahel, totalement déstructurées par des périodes de coups d’Etat militaires, de gestion militaire du pouvoir politique ou de gestion inefficiente de l’outil militaire par le pouvoir civil, ne pourront pas assurer une protection efficace de leurs citoyens face à la déferlante de djihadistes.
Le commissaire Paix et sécurité de la Commission de la Cedeao comme son homologue du Parlement de la Cedeao, de­vaient être en première ligne pour sensibiliser le président de la commission et les chefs d’Etat sur cette lourde menace qui pèse sur l’espace de la communauté régionale !
Quant à ceux qui comptent sur le Maroc ou la Tunisie pour s’impliquer dans la guerre du Mali à coté de Barkhane ou des forces maliennes, ils risquent de déchanter, car toute implication du Maroc va entrainer celle de l’Algérie dans le sens contraire, ou un pourrissement de la situation orchestrée par la même Algérie !
Les populations de la communauté comprennent bien et acceptent que des relations commerciales puissent exister, que des efforts d’intégration économique soient menés, mais pas du tout une intégration dans leur espace naturel, de voisins qui sont capables de leur apporter insécurité et désolation. Nous demeurons convaincus qu’un référendum régional, ou une enquête sérieuse par échantil­lonnage à travers l’espace Ce­deao, aboutirait à cette position.
En tout cas, les chefs d’Etat sont face à leurs responsabilités : souhaitons vivement qu’ils prennent en compte la paix et la sécurité des populations de la Cedeao, au-delà des avantages commerciaux et économiques de toutes sortes qui viennent en seconde position dans la hiérarchie des priorités vitales !
Voir seulement des avantages économiques dans l’adhésion d’un ou plusieurs pays de l’Uma à la Cedeao serait une grave erreur pour l’avenir des populations de l’espace de la communauté ouest-africaine ! Sous-évaluer ou négliger la menace sécuritaire sera une erreur fatale difficile à rattraper !
Last but not least, l’actualité africaine, voire mondiale, afférente aux révélations de marchés d’esclaves en Libye, pays membre de l’Uma, ne milite guère au niveau des populations d’Afrique tropicale, toutes couches confondues, à l’octroi d’une suite favorable à la demande d’adhésion du Maroc ou de la Tunisie à la Cedeao ! A ce jour, devant l’émotion soulevée en Europe et en Amérique, c’est le silence total officiel dans tous les pays du Maghreb : aucun d’entre eux n’a fait un communiqué officiel pour condamner ou exprimer sa solidarité avec les peuples noirs d’Afrique ! Difficile de leur en vouloir, car ils sont au moins conséquents avec le respect de leurs traditions ancestrales arabo-musulmanes, marquées par l’esclavage et le racisme à l’endroit des populations noires.
Les présidents de la Cedeao ne doivent pas traiter ce problème en club fermé ! Il faut tenir compte de l’avis et des ressentis des populations ! Ils sont face au défi d’exprimer leur considération et leur respect à l’endroit de leurs populations touchées dans leur chair et dont ils sollicitent régulièrement les votations.
Comme l’a si bien souligné Paul Yaméogo, président du parti sankariste Mdd# du Burkina Faso, «la lutte contre le djihadisme n’est pas seulement une lutte armée, c’est d’abord une lutte politique : est-ce vraiment le moment d’autoriser à des djihadistes la libre circulation depuis la pointe nord du Sénégal jusqu’à la pointe sud du Nigeria ou du Tchad» !
Le 18 décembre 2107, lendemain du prochain sommet de la Cedeao, les populations de la communauté ouest-africaine ne leur pardonneront pas toute défaillance à ce sujet en acceptant le Maroc ou la Tunisie au sein de l’institution régionale comme membres à part entière ! Elles demeurent toutefois favorables à tout partenariat économique ou statut particulier qui ne mettent pas en péril leur sécurité et leur stabilité ! Voilà trente ans environ quelles ont œuvré pour ça ! Et ce n’est pas normal que de nouveaux membres éventuels viennent leur déverser leurs problèmes !
Il s’agit bien cette fois-ci d’une décision de haute portée politique, voire stratégique, de prévention structurelle de conflits au niveau régional. Elle aura d’abord le mérite de prouver encore une forte solidarité à l’endroit des pays de la ligne de front qui viennent de former le G5 Sahel, mais également de préserver la stabilité de la région et la sécurité des personnes qui y vivent et de leurs biens.
La balle est dans leur camp !
La paix et la sécurité à travers la Cedeao ne doivent pas être sacrifiées à l’autel de la course à l’émergence, en 2020 ou 2035 ! D’autant plus les chefs d’Etat signataires auront fini leur mandat d’ici 2025 !
Je reviendrai dans une seconde partie sur les volets institutionnel, éthique et économique de ces demandes d’adhésion qui risquent d’empoisonner notre sous-région en créant plus d’insécurité et de criminalité !
Alioune DIOP, Colonel (En Retraite)
Ancien Conseiller Principal Sécurité des Nations Unies
Consultant – Chercheur
Paix – Sécurité – Réinsertion
dircapsel@gmail.com
1 Discours du Président Sall à l’ouverture du 4ème Forum de Dakar sur la Paix et la Sécurité en Afrique
2 Discours du président Sall à l’ouverture du 3ème Forum de Dakar sur la Paix et la Sécurité en Afrique
3 Le Directeur du FBI marocain Mr Abdelhak Khiame en donnait le nombre de 1600 lors d’une réunion tenue à Madrid en 2016
4 Source : https://francais .rt.com/opinions
5 Paul Yaméogo dans Burkina 24 du 14/9.17, président du Mouvement pour la Démocratie et le Developpement (Mpp)

1 COMMENTAIRE

  1. N’importe quoi! Comme si les djihadiste avait besoin de passer par le Maroc (pays le plus stable de la region) pour rejoindre le Mali! Article completement à coté de la plaque!

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