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En sortie sur les écrans français le 17 janvier 2018, le nouveau film de Merzak Allouache, qui aborde la frustration sexuelle, l’influence islamiste et l’amnésie de la société algérienne après la guer­re civile, fait sensation.

Effarée par des prêches d’imams salafistes postés sur le net, mais aussi diffusés par les télévisions qui promettent et décrivent le paradis, Nedjma (Salima Abada), une journaliste, mène l’enquête à travers l’Algérie, aidée par son collègue Mustapha : elle rencontre d’abord des gens de la rue, des jeunes dans un cybercafé, puis des acteurs culturels, écrivains, activistes, féministes, psychanalystes, etc. En un peu plus de deux heures, et en noir et blanc, car il ne s’agissait pas de tromper son monde en décrivant ce paradis en couleurs, Merzak Allouache, alias cette journaliste fictionnelle, dresse un portrait acerbe du paysage mental algérien, de la façon dont ce pays se pense un avenir. Ce n’est donc pas une enquête sur le paradis, mais ironiquement au paradis…
Nedjma, c’est le titre du roman le plus célèbre de Kateb Yacine et ce n’est pas un hasard : il y décrivait l’Algérie à l’orée de son indépendance. Une façon de mesurer le chemin parcouru. Que Merzak Allouache choisisse en outre de s’incarner dans une femme n’est pas neutre non plus : c’est bien la condition de la femme qui est en cause. Si 72 vierges sont promises aux heureux bénéficiaires masculins du paradis, qu’en est-il des femmes qui le mériteraient aussi ? Les réponses s’effacent derrière l’impossibilité de remettre en cause la parole divine, privilégiant sous l’influence du wahhabisme la lettre à l’esprit des textes, car c’est cette influence tant médiatique que sociétale de l’intégrisme musulman dans la société algérienne que Allouache veut mettre en lumière, alors même que les groupes qui s’en réclament ont mis durant une décennie le pays à feu et à sang. Il le fait en rencontrant des penseurs et des gens de terrain, rendant ainsi compte de la vitalité et de la résilience à l’œuvre. De grands noms défilent ainsi (Kamel Daoud, Boualem Sansal, Biyouna, etc.), mais aussi des acteurs de terrain, féministes, artistes, imams, anciens salafistes, etc. Allouache ne se départit cependant pas dans son approche empathique de cette amertume de vieux militant qu’il manifeste de film en film face aux blocages récurrents de son pays. Sans doute est-ce ce que lui reprochent parfois les jeunes qui voudraient davantage insister sur les tentatives de changement d’une société qui craque en tous sens.
Un passage du film est terrible, lorsque Nedjma et sa mère vont voir la plaque érigée à l’endroit où fut assassiné l’écrivain et journaliste Tahar Djaout le 26 mai 1993 de deux balles dans la tête : c’est un parking, elle y est invisible, au niveau des voitures. C’est de cette amnésie que parle Allouache, en continuité avec Le repenti. «C’est cette idéologie qui a provoqué ces massacres, cette violence», insiste-t-il. (1) Pourtant, on laisse les prêches islamistes envahir les télévisions. Est-ce pour mieux diviser la société et juguler sa révolte, sans qu’un projet alternatif ne puisse émerger pour transformer et moderniser la société ? Les jeunes finissent par leur emprunter leurs tournures et leur vocabulaire…
Tourné pratiquement sans budget, Enquête au paradis rend compte du rapport illusoire à la religion dans un pays où, comme le rappelle Boualem Sansal, «les islamistes dominent culturellement la société», modifiant le rapport à la foi et au sacré, mais aussi encadrant l’éducation et la culture sans que le pouvoir en place ne réagisse efficacement. Une enquête passionnante de bout en bout.
Africulture.com

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