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Il n’est pas nécessaire d’avoir lu quinze livres théoriques sur le sujet pour savoir que le rock n’a pas d’origine unique, qu’il n’est pas né en un seul lieu, d’une seule sensibilité ou dans un seul sillon pressé de 45-tours. Comme l’écrit Nick Tosches dans ses Héros oubliés du rock’n’roll, il a «lentement évolué, forgé par des Noirs et par des Blancs, parfois vieux, parfois jeunes, au sud et à l’ouest, au nord et à l’est des Etats-Unis». Si un riff de guitare en revanche a le pouvoir de transmettre en un instant, à quiconque de ce côté de la planète, de quoi le rock retourne, il a été composé par Chuck Berry. Celui qui ouvre Johnny B. Goode bien sûr, imaginé par Berry trentenaire en pensant à sa jeunesse à Saint-Louis, édité par Chess Records fin janvier 1958.
Et peu importe si d’autres riffs de Bo Diddley ou T-Bone Walker ont plus compté pour l’inframonde, ou si ses notes furent inspirées par l’intro du tube rhythm’n’blues Ain’t That Just Like a Woman de Louis Jordan, sorti douze ans plus tôt : c’est sous les doigts de Berry, joué à toute berzingue sur sa Gibson demi-caisse puis légèrement ralenti par son flegme plein d’esprit, qu’il a fait dévier la musique populaire américaine tout entière, puis celle de Londres cherchant encore son swing (Keith Richards bien sûr, qui avoua au Rock’n’Roll Hall of Fame tout juste ouvert, juste avant de décerner un trophée à Berry, qu’il lui avait piqué tous ses plans de guitare) ou de Paris (les yéyé), presque instantanément après….
Quatrième enfant d’un diacre baptiste et d’une directrice d’école aux racines mélangées (africaines, européennes, indiennes), Charles «Chuck» Berry grandit dans un milieu modeste mais éduqué qui lui permet d’acquérir une culture fine et de jouer de la musique très tôt, sur le piano familial. Il fait ses premiers pas sur scène au talent show de son lycée en chantant le standard Confessin’ the Blues – plutôt qu’une bluette type Danny Boy, comme on le lui a conseillé – en s’accompagnant sur une guitare quatre cordes dont il avait appris à jouer seul. A 18 ans, alors qu’il est encore au lycée, il est arrêté pour des vols à main armée. L’arme, trouvée dans une casse de voitures, aurait été bien en peine de tirer un coup pour de vrai, mais les actes, commis avec deux camarades de classe, sont graves et violents. Il passe trois ans dans une maison de correction de Jefferson City où il pratique la boxe, sous le nom de «Wild Man». Heureusement pour l’histoire de la musique, il s’occupe aussi en chantant dans un quatuor vocal.
A sa sortie, il ne tarde pas à se marier (avec Themetta «Toddy» Suggs, avec qui il passera bon an mal an toute sa vie et qui lui survit), enchaîne les petits boulots dans une usine d’obus, comme gardien d’immeuble, charpentier ou esthéticien, formé par ses sœurs. A la même époque, il joue dans plusieurs groupes locaux de rhythm’n’blues et de country. Il se fait appeler le «Black Hillbilly», un «péquenot noir» teinté de mythes western. Il rejoint notamment le combo du pianiste Johnnie Johnson, avec lequel il joue au Cosmopolitan, un club noir huppé de Saint-Louis, pour 21 dollars la semaine. Son chant à la Nat King Cole, sa connaissance du blues, et sa gestuelle – déjà spectaculaire – en font une starlette locale, même pour le public blanc. Qui sait à quelle époque il a exhibé pour la première en public son fameux duck walk ? Ses origines remonteraient à son enfance, où il l’aurait improvisé avec un ballon pour faire rire ses parents. Quoi qu’il en soit, le pas de danse initie une ère de gestes prodigieux de la pop noire, dont les descendants s’appelleront James Brown ou Michael Jackson….
Liberation.fr

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