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Auteur de plusieurs romans policiers et très actif dans la poésie, Tafsir Ndické Dièye estime que l’artiste doit être quelqu’un d’engagé pour aider sa population à ne pas être en marge des questions importantes et touchant sa société. Dans cet entretien, il revient sur ses ouvrages et partage ses convictions.

Tafsir Ndické Dièye, veuillez bien vous présenter ainsi que vos travaux d’écriture à nos lecteurs…
Je suis auteur de romans policiers et de poésie. Je publie depuis 2004 en langue française. C’est à Lyon que cela a commencé chez les Editions Bélier. Cet éditeur a publié en juillet 2004 mon premier roman policier intitulé Casamance ou l’assassinat de Madeleine. Ecrit sous forme de fiction policière, le texte cherchait à édifier sur le lancinant problème du conflit armé en Casamance. C’est le lieu de réitérer mes remerciements en direction de cet éditeur et de tous ceux qui m’ont accueilli en 2005 dans cette ville lumière dans le cadre de la promotion du livre notamment. Lyon la belle, on ne s’en rassasie pas facilement.
En juillet 2005, c’était au tour des Editions Mélonic du Québec de me faire l’honneur de publier mon second roman policier dénommé Ces fossoyeurs de la République ; roman qui s’attaquait à la corruption et à l’impunité qui affaissaient l’économie du continent africain et affectaient gravement les comportements de certains de ses citoyens. Le mal persiste toujours. En mars 2008, ayant été informé du phénomène du trafic d’organes, plus précisément de reins qui commençait à faire son entrée dans certains pays africains, j’ai édité à Paris, aux Editions Le Manuscrit, mon troisième roman, en l’occurrence Odeur de sang pour alerter nos institutions et nos concitoyens… Je dois remercier ici le Docteur Libasse Diagne qui officie à Paris. C’est lui qui m’avait instruit sur certains termes techniques utiles à la crédibilité et à la bonne compréhension de mon texte.
Vous avez ensuite publié votre très apprécié roman Horreur au palais…
Oui ! Horreur au palais, mon quatrième roman policier, a bénéficié d’une coédition en Côte d’Ivoire. En effet, il a été édité par les Nouvelles éditions ivoiriennes et le Centre d’édition et de diffusion africaine. Il s’intéressait à la dévolution monarchique du pouvoir en Afrique. Quatre mois après sa sortie en novembre 2010, l’horreur s’est installée dans beaucoup de Palais en Afrique. C’est pourquoi certains de vos collègues, ici et ailleurs, n’avaient pas hésité à parler de roman prémonitoire. Je voulais juste faire mon travail : alerter et sensibiliser. Le cinquième roman, toujours dans la moule policière, s’intitule Sacrifice satanique. C’est un coup de gueule lancé aux loges et réseaux occultes qui tirent les ficelles de certains de nos Etats au détriment des populations. Sa gestation m’a pris presque quatre années d’enquête et de rédaction. Il a été édité le 18 novembre 2015 par les Editions Edilivre à Saint Denis en France.
 Vous publiez aussi de la poésie ?
Mon projet poétique date de très longtemps et se décline sous forme de trilogie autour de l’amour, de la paix, du vivre ensemble et de la justice sans laquelle aucune communauté humaine ne peut aspirer à une stabilité. Débutée il y a dix ans par la publication aux Editions Le Manuscrit à Paris en mars 2008 de Silence ! On s’aime, un recueil de poèmes qui réclamait le silence du vacarme assourdissant et inquiétant des armes et des querelles qui divisent le monde,  et poursuivie par celle de Pèlerinage au temple de l’amour aux Editions Edilivre à Saint Denis en février 2016, conviant, quant à lui, les cœurs au banquet de l’amour divin, de l’amour passion, de l’amour vertu etc. Cette trilogie sera complétée par ma prochaine publication, s’il plaît à Dieu, qui s’appellera La chandelle de l’amour.
En dehors du roman policier et de la poésie, publiez-vous dans d’autres genres littéraires ?
En marge de mes romans policiers et de mes recueils de poèmes, j’ai publié en 2005 une biographie du grand tambour-major Doudou Ndiaye Rose à Ciga éditions. J’ai aussi recueilli et présenté le livre de l’honorable député Mously Diakhaté intitulé Du daara à l’hémicycle, édité par le Nègre international à Dakar. Vous savez, l’écriture est une grande passion chez moi. C’est pourquoi j’ai même eu à participer avec quinze textes au projet dénommé Por­traits sans visage du peintre martiniquais Ernest Breleur, en compagnie du Prix Goncourt Patrick Chamoi­seau, et d’autres écrivains tels que Tawfick Al Zoubi de la Palestine, René Cécati de la France, Man­chou­wachi de la Martinique, Abdou Rahmane Wabéri de Djibouti ; travaux exposés à la galerie les Filles du Calvaire à Paris, de mai à juin 2010.
Pourquoi avez-vous jeté votre dévolu sur le roman policier ?
De façon très ramassée, je pense que c’est une forme d’écriture très captivante qui donne des libertés à son auteur. Elle fracasse toutes les barrières réelles et imaginaires de la pensée afin de pouvoir atteindre son objectif : créer une œuvre d’art à partir du crime. C’est attachant non ?  N’est-ce pas ? Pour mieux comprendre le rôle qu’un tel roman peut jouer dans une communauté humaine, il faut remonter à ses débuts. Le boom industriel du 19ème siècle avait donné naissance à la création de nouvelles villes, à l’événement de l’exode rural avec ses corollaires dont une recrudescence de la criminalité. Les premiers auteurs de romans policiers se sont inspirés des faits divers de l’époque, souvent plongés dans le crime de sang et le crime économique pour écrire leurs romans. Vous savez, il y avait là un mal à combattre par la dénonciation et la sensibilisation… Mieux, son caractère qui tend vers la fiction aide certains à mieux s’approprier ses parts de vérité. J’ai voulu emboîter le pas à ces artistes pour jouer ma partition dans l’éveil des consciences sous nos cieux où du matin au soir, le temps pue le scandale, le crime et la mauvaise conscience. Les crimes de tout ordre s’amoncellent, je me fais le devoir de fouiller dans les ordures pour y récupérer la dignité et la pédagogie des vérités cachées.
Vous l’avez dit : «…sous nos cieux où du matin au soir, le temps pue le scandale, le crime et la mauvaise conscience». Est-ce à dire que la situation de notre pays, le Sénégal, inspire certaines de vos œuvres ?
Une question très subtile qui dénote de votre professionnalisme. Recevez mes hommages ! Alors, entendons-nous d’abord sur un fait ! Ici, nous sommes dans le domaine du roman. Il y a un cheminement très simple pour comprendre comment cela fonctionne. Convoquez dans votre esprit l’image de la poule et celle de l’aigle ! La première renvoie à la dure réalité du sol tandis que la deuxième nous fait voyager dans les hauteurs, l’imaginaire. Pour faire une bonne cuisine appelée roman, il faut savoir combiner ces deux condiments dans la marmite : le réel et l’imaginaire. Et le réel, je le trouve aussi bien au Sénégal qu’ailleurs. Nous avons nos crimes de sang et ceux économiques. Retenons la grande leçon du grand tambour-major brésilien Ilé Axé : «La musique s’affranchit des frontières et des continents.» C’est Doudou Ndiaye Rose qui me l’avait rapporté, c’est dans la biographie que j’ai rédigée sur sa vie. Je pense que c’est l’œuvre d’art qui s’affranchit des frontières et des continents… pour le paraphraser. Oui, mon pays m’inspire à l’instar d’autres espaces de par le monde. Charité bien ordonnée commence par soi-même !
 Nous sommes dans le temps du numérique. Pensez-vous que le livre papier a de l’avenir ?
Dieu seul sait. Toutefois, le monde bouge et il faut nécessairement avoir l’intelligence qui sied pour s’adapter sans y laisser son âme. Et ça, certains éditeurs le savent bien, certains libraires idem. Personnel­lement, j’ai des éditeurs qui présentent mes livres dans les formats de livre papier et de livre numérique distribués par des réseaux très puissants tels que Fnac et Amazon, pour n’en citer que ceux-là.
Vous êtes le parrain du festival dénommé Les Palabres poétiques d’Afri­ca­­50lyon et vous avez aussi reçu le trophée de l’édition 2017 offert par le Cosim Auvergne Rhône Alpes. Pouvez-vous nous expliquer de quoi s’agit-il ?
C’est un collectif regroupant une centaine d’associations pour la plupart, composées de ressortissants africains. Ces associations évoluent dans beaucoup de domaines. Elles ont institué ce festival pour aider à mieux faire entendre les voix majeures de la poésie d’auteurs africains. Je les remercie pour cette marque de confiance. D’ailleurs, ils sont venus jusqu’ici pour me remettre ce trophée que j’ai, à mon tour, dédié à votre collègue Sada Kane pour service rendu au livre et aux écrivains.
Pour conclure, est-ce que les écrivains s’en sortent, financièrement parlant ?
Ah ! Je ne sais pas si les écrivains s’en sortent financièrement. Par contre, je sais que des écrivains réussissent le pari de faire entendre leur message, de le partager avec des lecteurs au Sénégal et à l’étranger. C’est un sacerdoce, ce n’est pas une sinécure. Le grand poète martiniquais, Aimé Césaire, nous disait à l’ancienne mairie de Fort de France : «Confiance, espérance… refus de toute forme de compromission ! Allez-y, travailler pour ce qui vous survivra.» J’y crois. J’y adhère. L’artiste doit se dépouiller des étiquettes impudentes pour se hisser au niveau des missions militantes. Il doit apprivoiser la séparation, l’isolement, le renoncement pour atteindre la purification. Le sel de sa pitance, c’est l’engagement et la compassion. Dans sa vie, il ne doit désirer ni tabouret ni trône. Il doit rester debout sur sa tâche quotidienne : participer à l’éveil des consciences, défendre la cause des sans-voix. Il ne peut, en aucun cas, avoir comme but ultime le fait de se remplir les poches. Autre­ment, il risquerait de prostituer son art. Et l’écriture est un art qu’on doit respecter.

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