Le Quotidien

CINEMA - Jean Marie Barbe sur la projection de Fenêtre ouverte : «C‘est sans doute un des plus beaux films qui aient été faits»

Évaluer cet élément
(0 Votes)

Khady Sylla est l’auteur d’œuvres majeures du répertoire cinématographique sénégalais. Pour lui rendre hommage, une soirée de projection lui a été dédiée ce mercredi à Saint Louis dans le cadre du Fes­tival Afrique en docs. Son film, Fenêtre ouverte a été projeté en plein cœur du quartier Nord de Saint Louis. Jean Marie Barbe, initiateur des Etats généraux du documentaire en France, nous en livre les clés.

Le Festival Afrique en Docs rend hommage cette année à Khady Sylla. Que peut-on retenir de l’œuvre cinématographique de Khady Sylla ?
Ce qui est très intéressant chez Khady, c’est que c’est une créative. En littérature comme en poésie. Et c’est quelqu’un qui va utiliser le documentaire pour raconter à chaque fois les choses et elle va commencer par Colobane, c’est-à-dire raconter ce qu’elle voit tous les jours comme une vraie observatrice, comme une artiste qui observe sa société. Et elle en voit les failles, le tragique mais elle-même n’est pas tragique dans le sens où elle n’est pas dans quelque chose de dramatique. Colobane express, c’est un film d’humour incroyable où elle rit de toutes les situations qu’on rencontre dans les cars rapides. Elle les compile comme ça et mélange fiction et documentaire. Ce qui l’intéresse, c’est de déclencher le rire, le spectacle et de la comédie humaine. Et elle a la posture de celle qui regarde la comédie humaine.
Dans Fenêtre ouverte, c’est différent et c’est un très grand film. C’est une des premières fois en cinéma documentaire ou quelqu’un de malade, en tout cas envahi pour une part de lui-même par une maladie mentale, réussit à la mettre en partie à distance pour raconter ce que c’est que la douleur et changer le regard des gens sur la folie. Ne plus la considérer comme quelque chose de magique, de tabou, mais la considérer comme un mal qu’il faut soigner, et les personnes qui sont habitées par ça, ne sont pas victimes d’un sort, elles sont tragiquement dans la douleur.
Au lieu d’avoir mal au pied ou à la dent, elles ont mal en elle-même et sont envahies par la douleur. Les autres, et Khady le dit très bien dans son film, sont très importants pour les malades mentaux. C’est la première fois qu’on a un témoignage comme ça et ce qu’il y a de très bien, c’est que ce n‘est pas un témoignage seulement sous la forme d’une personne qui raconterait à la caméra sa douleur, mais il y a une belle construction de cinéma et elle mélange des images de rêve, elle essaie d’évoquer par l’image, la saturation, l’angoisse, l’inquiétude qui l’envahit. Elle essaie de trouver par le cinéma un moyen de raconter quelque chose qui est son expérience au moment où elle le vit. Et quelqu’un de malade qui fait un film sur la maladie sans se complaire dedans, c’est très rare et pour ça, une fenêtre ouverte qui a inauguré avec le film de Sokhna Amar les films issus des ateliers Africadoc, c’est sans doute un des plus beaux films qui aient été faits. C’est un film sous estimé, peu vu alors qu’il est très important.
Khady Sylla a également réalisé «le monologue de la muette» qui traite de la question des employés domestiques ?
C’est un film où elle était moins en forme et où elle travaillait parfois contre son propre film. Heureusement qu’il y avait Sophie Salbot et Jean Claude Vandamne qui ont fait une partie du film. Là encore, le projet est magnifique : Filmer la condition des bonnes, les humbles en fait. Et à chaque fois, elle est là-dedans. Dans Colobane Express, elle filmait les gens qui prenaient le bus tous les matins parce que c’est le Peuple. Dans la maladie mentale, c’est filmer ceux qui sont envahis par la douleur et qui sont rejetés. Il y a des moments magiques, des moments de mise en scène qui fonctionnent bien. Le film est plus éclaté. Mais là encore, on peut dire que Khady a le sens de ce qui fait le cinéma dans le réel et c’est assez exceptionnel. Mais bon, ce n’était pas forcément facile de travailler avec Khady et tous les gens qui ont travaillé avec elle en gardent un souvenir ému.
L’écriture et les mots ont aussi une grande place dans son œuvre ?
Effectivement. Comme elle a un talent d’écrivaine qui maîtrise la langue, que c’est une érudit, elle utilise la voix Off, particulièrement dans une fenêtre ouverte et là, on voit tout le talent d’écriture, toute la poésie et en quoi les mots poétiques traduisent comme jamais toute la douleur que vit quelqu’un qui est dans la maladie mentale.

Cet adresse mail est protégé contre les spambots. Vous avez d'activer le javascript pour la visualiser.

copyright 2011 Le quotidien |Tous droits réservés. Réalisation africa-tic.com.

Top Desktop version