Le Quotidien

Babacar Mbaye, secrétaire général de la Biennale des arts (Dak’art) : «700 millions pour la biennale, c’est peu !»

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A quelques jours du lancement officiel de la 11e édition de la Biennale de Dakar, le secrétaire général Babacar Mbaye Diop se penche sur les préparatifs. Un entretien à bâton rompu dans lequel il invite les mécènes à l’échelle nationale à s’intéresser à la chose culturelle.

Où en êtes-vous avec les préparatifs de la biennale ?
Disons qu’on est en avance. On est en plein préparatif de la biennale. Pour votre information, mardi (Ndlr : aujourd’hui), on invite toute la presse locale à venir visiter les quatre sites retenus. Je peux dire que les préparatifs techniques sont en avance. Les artistes commencent à venir. Ceux qui font les créations sont déjà là. Normalement, tout est fin prêt pour qu’on ait une bonne biennale.

Quand vous parlez des quatre sites, quels sont-ils ? Ce sont les sites pour les «In» ?
Effectivement ! Ce sont les sites pour les «in». Mais cette année, il y a une innovation. Le 1er site c’est le village de la biennale qui se trouve sur la route de Rufisque et ce site reçoit l’exposition internationale. Ce sera avec 62 artistes. Et là aussi, les travaux sont en avance. Le second site c’est le musée d’art de l’Ifan qui abritera l’exposition de la diversité culturelle. On y reçoit 33 artistes. Pour une fois on reçoit des artistes qui viennent du monde entier. On a dans cette exposition des Japonais, des Chinois, des Français, des Danois… C’est vraiment un mélange important, un métissage d’une grande importance. Ce sera une totale réussite. Et le quatrième site, c’est  la Place du Souvenir qui recevra quatre grandes expositions. Il y a aussi l’hommage à Mbaye Diop et à Amadou Diakhaté. Mais aussi, il y a le pavillon rame et le pavillon Algérie. Il y aura un cinquième site du Dak’art au campus où on a invité huit artistes dont six étrangers. Ils sont là depuis un mois à la Faculté de médecine dans une zone qui a été totalement délaissée. Cette zone, la biennale l’a complètement aménagée avec nos frais, il y a quatre mois. On ne pouvait même pas marcher dans le jardin de cet espace. Aujourd’hui, c’est bien aménagé. Je vois les étudiants l’occuper et nous espérons bien qu’après cette biennale ces étudiants pourront en prendre soin.

Pourquoi avez-vous senti le besoin d’amener le village de la biennale un peu loin du centre-ville de Dakar ?
Ce n’est pourtant pas si loin du centre-ville. Car c’est à 5 mn d’ici. C’est à côté de la Senelec de Bel-Air. Quand on dit route de Rufisque, les gens pensent automatiquement à Rufisque. Mais ce n’est pas loin. C’est juste à côté.
Pouvez-vous revenir sur le thème de cette 11e édition qui sera axée sur les métiers des arts ?
Cette année, les thèmes des rencontres scientifiques sont différents de ceux des expositions. Dans ces dernières, on a un thème général pour produire le commun, c’est-à-dire comment les artistes d’horizons divers qui viennent du monde entier se retrouvent autour d’un seul thème, d’un seul objectif et créent ensemble. Le thème des rencontres scientifiques est alors axé sur les métiers des arts visuels et il y a beaucoup de métiers qui tournent autour des arts visuels. Ce sont des métiers dont on ne parle pas et qui font que l’artiste existe. Sans ces métiers, l’artiste n’existe pas. Je veux parler des galeristes, des marchands d’art, du collectionneur, de l’historien d’art … Tous ces métiers  existent parce que l’artiste est au cœur. Donc le but, c’est vraiment de donner plus de poids à l’artiste et pendant 3 jours, du 10 au 13 mai, on va vraiment discuter sur ces métiers. Le commissariat d’exposition aussi, les revues d’art… tout cela existe parce que l’artiste est au cœur. Nous voulons à travers ces débats donner plus d’importance à l’artiste.

Vous débattrez d’un thème important : «Comment éviter les pièges du marché de l’art ?» Quel est votre avis sur le sujet ?
Je le dis toujours aux artistes : un artiste doit être encadré, avoir un agent comme le footballeur a son propre agent. L’artiste doit avoir un agent pour qu’il s’occupe de sa carrière. L’artiste ne peut pas créer et en même temps s’occuper des sponsors et partenaires. Car son rôle est de créer. Maintenant pour les expositions et voyages, c’est un agent qui doit s’en occuper. Si l’artiste est bien encadré, il perce. Ces artistes qui réussissent dans le monde sont bien encadrés et savent éviter les pièges du marché de l’art. C’est important, car aujourd’hui il y a tellement de pièges. Il y a des artistes à qui on demande leurs œuvres et qui envoient comme ça sans contrat. Beaucoup d’artistes ne sont pas conscients qu’on ne peut pas exposer quelque part sans signer un contrat. Il y a beaucoup d’artistes qui exposent dans le monde entier et qui n’ont même pas de contrat alors que c’est celui-ci qui peut à l’avenir justifier tous les problèmes. Si le contrat est bien fait, si l’artiste est bien encadré, tout se passe bien. Ce n’est pas à l’artiste de gérer  ou signer un contrat. Ce n’est même pas à l’artiste d’écrire un cv ou une lettre de motivation. C’est à son agent de le faire. Si toutes ces conditions sont réunies, je pense que les artistes peuvent éviter les pièges du marché.
Vous prévoyez une conférence inaugurale qui sera faite par Yves Michaud… Beaucoup de personnes ne le connaissent pas au Sénégal…
Yves Michaud sera effectivement là pour la conférence inaugurale. Je peux dire que c’est mon maître. C’est avec lui que j’ai fait mon doctorat en philosophie et il a été mon professeur d’art. Donc, c’est un philosophe très connu qui a beaucoup écrit sur la morale, la violence et qui dernièrement s’est consacré entièrement à l’art. C’est pour cette raison que je l’ai invité à venir faire une conférence inaugurale. Ce sera au vVillage de la biennale, le 10 mai au matin.

Il y aura aussi de grands artistes pour le «in» de la biennale.  Pouvez-vous nous révéler un peu l’éventail que vous avez retenu ?
On a quand même de grands artistes. Franchement, je pense que c’est une première dans cette biennale de Dakar qu’on ait beaucoup de jeunes qui viennent tout juste de sortir de l’Ecole des beaux arts. C’était un choix. Et l’autre choix, c’est qu’on a voulu inviter des artistes qui ne sont jamais venus à la biennale de Dakar. C’était un pari. Tous les artistes que vous verrez dans l’expo internationale ne sont jamais venus avant  et on verra la qualité des créations artistiques. Il y aura 62 artistes, mais qui sont de partout d’Afrique, des Etats-Unis, d’Eu­rope… Après 20 ans, il y a nécessité que la biennale s’ouvre au monde entier et ne pas s’enfermer entre Africains et entre le ghetto africain. Donc, il faut s’ouvrir et c’est pour cette raison qu’on l’a ouverte aux Japonais, Chinois, Israéliens et même aux Syriens.

Vous avez innové avec la composition d’une chanson autour de l’évènement ; expliquez-nous cette démarche ?
Cette démarche est faite pour la communication. D’abord, une biennale doit faire une bonne communication. Cette chanson, je vais vous surprendre, c’est un de mes étudiants qui l’a écrite. A la faculté un jour, il est venu me voir et m’a dit monsieur, j’ai écrit une chanson, si vous voulez, je peux trouver une fille qui peut la chanter. Je regarde la chanson, je rectifie juste quelque chose et je dis, ok et maintenant, qui est la fille ? Il m’emmène la fille, puis elle chante extraordinairement bien. J’étais vraiment impressionné. Je dis au gars, écoutez, vous vendez la chanson à la biennale et on va en faire un clip et c’est comme ça que cela a eu lieu. Donc, c’est une première et quand je vais sur Youtube et que  je vois qu’en une semaine, il y a eu plus de mille vues, je me dis voilà, c’est important. Il faut aussi que la biennale sorte du plateau et qu’elle aille dans la banlieue et dans les quartiers populaires. J’ai envie que cette biennale ait un cachet populaire. La publicité, la communication ne vont pas s’arrêter là. Vous verrez que dans deux ou trois jours dans Dakar, sur une centaine de taxis, vous verrez le logo de la biennale parce que je veux que les gens se demandent ce qui se passe à Dakar. Les gens ignorent encore l’importance de la biennale. Je dis toujours que la biennale, c’est 30 000 visiteurs. Tous ces visiteurs sont logés dans nos hôtels. Ils mangent dans nos restaurants, paient nos taxis, donc, il y a une activité économique importante en une semaine. Pour le moment, on n’a pas de vrais statistiques, mais cette année 2014, j’ai vraiment envie de faire savoir au public que cette biennale a des enjeux socio-économiques et touristiques.

Tout cela a un coût. Est-ce que vous avez vraiment les reins solides ?
Le budget de la biennale pour cette année s’est augmenté jusqu’à 700 millions. Mais c’est peu avec ce qu’on veut faire. Toutefois, on va essayer de le gérer. La chance qu’on a, c’est que la Royal air Maroc (Ram) nous offre  167 billets d’avion gratuits. Donc, tous nos artistes sont supportés gratuitement par la Ram. L’autre grand partenaire qu’on a, c’est l’Algérie. Le ministre de la Culture d’Algérie est aussi un partenaire important. L’Oif qui est un partenaire habituel, il y a aussi les partenaires locaux. Tout cela nous permet de combler notre budget qui n’est pas énorme. Disons que l’Etat nous donne les 50% du budget.

 Entre-temps, on a senti les grands mécènes partir et ne plus soutenir la biennale ; avez-vous à présent trouvé une autre stratégie ?
On ne voit plus certains partenaires, mais les autres sont revenus. J’ai signé avec la Ram un contrat pour trois éditions (2014, 2016 et 2018). Et c’est ce que j’ai envie de faire avec d’autres partenaires. Mais ce que je voudrais dire ici, c’est que j’ai du mal à comprendre qu’au moment où les partenaires étrangers courent vers la biennale, on ne voit pas les partenaires nationaux. La Ram, c’est une organisation étrangère, l’Oif, pratiquement tous nos partenaires, ce sont des étrangers. Pourtant, on a dans ce pays, de grandes  sociétés, nous avons de grandes banques qui ne font rien pour la culture. Il est temps qu’ils savent que cette biennale, c’est la nôtre et que si elle est financée par des partenaires étrangers, il n’est pas normal qu’ils ne fassent rien.

A la veille de ce rendez-vous, quel appel désirez-vous lancer au public de Dakar, et à ceux qui viennent de l’étranger ?  
D’abord, pour le public de Dakar, j’aimerais dire que cette biennale, après 24 ans, il faudrait que tout le monde se l’approprie. Elle n’est pas réservée à une élite. Tout le monde peut y participer. J’invite vraiment toute la population de Dakar et du pays à venir visiter les sites. Pour une fois, on a vraiment une grande biennale. On a de grands artistes et c’est le mo­ment de venir  découvrir ce que nos artistes savent faire. Pour les étrangers, je leur souhaite la bienvenue à Dakar, et qu’ils en profitent pour visiter toutes les expositions et notre belle ville  qui est Dakar.

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