Le Quotidien

THEATRE - La traversée aux disparus : Eva Doumbia dans le sillon de Maryse Condé

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S’appuyant sur des textes de Maryse Condé, Yannick Lahens et Fabienne Kanor, la metteuse en scène franco-ivoirienne Eva Doumbia revient sur la traite négrière et ses séquelles dans une pièce en trois actes, La traversée aux disparus. Jusqu’au 7 mai au Théâtre national de Marseille La Criée.

C’est à un marathon littéraire et théâtral de 4 heures que nous invite Eva Doumbia. Trilogie composée d’une première partie consacrée à Maryse Condé (inspirée de l’autobiographie de cette dernière, La vie sans fard, et de son grand roman africain Segou), La traversée aux disparus s’inscrit dans une impossible quête identitaire. De celle à laquelle se retrouvent confrontés certains descendants d’esclaves déportés dans le Nouveau Monde, aux Antilles ou en Europe.
D’une contemporanéité puissante, le dernier volet de la pièce, intitulé La grande chambre, a été écrit à la demande de la metteuse en scène franco-ivoirienne par Fabienne Kanor, écrivain français installé en partie à Yaoundé. Celle-ci rétablit depuis l’ancien port négrier du Havre (France) «une mémoire que l’on n’a pas reconstruite». Son texte évoque la douleur de ces enfants de la République à qui la France renvoie sans cesse l’image d’une prétendue extranéité due à leur peau sombre. «Tu viens d’où ?» «Comment ça s’écrit ton nom déjà ?»

Un «génocide» qui ne dit pas son nom
La souffrance qui en découle plonge ses racines dans un traumatisme dont l’Histoire humaine a le terrible secret, un «génocide» qui ne dit pas son nom. Comment renouer avec l’histoire de ses aïeuls quand sa généalogie s’arrête brutalement aux portes d’une plantation ou dans les cales d’un bateau négrier ? Comment tisser ensemble des liens  à jamais brisés ? Comment entrer en contact avec l’Afrique de ses ancêtres et celle d’aujourd’hui sans se perdre dans ses rêves et ses fantasmes ?
Un questionnement qui a certainement été celui de Maryse Condé lorsqu’elle découvre à l’aube des indépendances une «nouvelle Afrique qui s’efforce de naître». Celle qui prendra la nationalité guinéenne non «par idéologie», mais davantage par commodité, revient dans La vie sans fard sur son «périple africain surtout riche en souffrances, mais qui aura à [s]on insu débloqué quelque chose en [elle]» : au terme de ce voyage peu commun qui l’aura conduite avec bagages et enfants de la Côte d’Ivoire à la Guinée et au Ghana (dont elle se fera expulser, soupçonnée d’espionnage), cette femme au caractère bien trempé et à l’indépendance chevillée au corps découvre son salut dans la littérature.

«Je voulais proposer une histoire du Peuple noir via la littérature et les femmes»
Une «résilience par l’écriture» que Eva Doumbia souhaitait mettre en scène. «Je voulais proposer une histoire du Peuple noir via la littérature et les femmes et voir comment le travail littéraire est influencé par les traumatismes, qu’ils relèvent de la grande Histoire ou d’une trajectoire personnelle», explique la quarantenaire. L’enchaînement des adaptations scéniques de La vie sans fard et de Segou («Cette grande saga qui permet de comprendre ce qui se passe aujourd’hui au Mali en évoquant l’islamisation puis la colonisation de cette terre», selon Eva Doumbia) montre effectivement comment est née la vocation de l’écrivain.

«Le fil conducteur est Maryse Condé»
Comme si elle n’était pas suffisamment sûre de sa mise en scène, Eva Doumbia a choisi de projeter par intermittence un documentaire de Sarah Bouyain donnant la parole à Maryse Condé. Un artifice qui ne convainc pas toujours et dont le didactisme nuit parfois à la dramaturgie. Il permet néanmoins de lier aux deux autres le second volet de la trilogie, inspiré de La couleur de l’aube de l’écrivain haïtien Yannick Lahens, mais dont la mise en scène peine parfois à donner toute sa force à la littéralité du texte et à ses créolismes foisonnants.
«Le fil conducteur est Maryse Condé qui transmet un héritage littéraire à ces femmes. Elle nous transmet aussi le courage, l’espoir, la foi, un modèle à nous qui en France n’en avons pas», défend la dramaturge. Une filiation qui ne fait aucun doute dans La grande chambre tant le texte, la mise en scène et le jeu - notamment de l’actrice principale Clémentine Abéna Ahanda - offrent un souffle puissant au dernier volet, redonnant à penser dans son ensemble la trilogie ainsi que l’histoire de la traite et de ses séquelles contemporaines.

jeuneafrique.com
 

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