Le Quotidien

Que les Tirailleurs de 14-18 envahissent le Sénégal de 2014-2018 !

Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette «absence» dans l’actualité culturelle et politique sénégalaise de l’avènement du centenaire de la guerre 14-18 ?
Vu que c’est au ministère de la Culture et du patrimoine que revenait par excellence la préparation et l’organisation de tels événements, on pourrait déjà indexer - et ce n’est qu’une hypothèse - les choix approximatifs du régime de l’alternance d’avril 2012, d’avoir imposé un ministre de la Culture dont l’endoctrinement intellectuel est resté à l’état d’ébauche.

En avançant ce postulat, nous refusons de laisser croire que nous serions animé d’une forme d’élitisme quel qu’il soit. Car le Sénégal a déjà vu des ministres qui n’étaient pas à la hauteur de leurs responsabilités, les plus humbles reconnaissaient leurs insuffisances en démissionnant. C’est ainsi que la grande majorité des Sénégalais, qui avaient porté le Président Macky Sall au pouvoir, pouvait avoir des doutes sur les capacités du chanteur de renommée internationale, Monsieur Youssou Ndour (pour ne pas le nommer) à occuper un hyper-ministère de la Culture, du patrimoine et du Tourisme. C’était plus vque de la magnanimité de la part du chef de l’Etat d’accepter une telle proposition dans un ministère qui pouvait permettre à l’homme politique «qui connaît le passé et qui sait le présenter à ses contemporains, de détenir évidemment une clé privilégiée pour influencer leur imaginaire» (Autrement, passion du passé. 1987).
La culture et le patrimoine est un domaine présidentiel. Le Président L.S. Senghor par exemple avait, jusqu’après le Fesman 1966, son propre Cabinet des affaires culturelles. Il pouvait ainsi tracer l’itinéraire de tous les milieux où se manifeste la mémoire nationale comme par exemple l’Education nationale à travers la production des manuels scolaires.
Néanmoins, avec ses successeurs, on a constaté l’absence d’une philosophie de l’histoire de la culture. Ces derniers ne voyaient dans celle-ci que le côté purement commercial, sans engagement (sous A. Diouf) et ostentatoire (avec A. Wade). D’ailleurs, le long règne du dioufisme et le retour dans les sphères de décisions de l’Etat d’une élite longtemps sous son influence bloquent la courte fortune de l’ostensible imaginaire culturel du Président Wade.
D’où cette autre impression qui risque de coller au régime du Président Macky Sall, quand le ministère de la Culture et du patrimoine, avec entre autres son «programme de promotion de la diversité culturelle» à travers des «produits culturels représentatifs des départements», donne l’impression de travailler uniquement pour ceux qui cultivent l’art pour l’art.
Comprenons l’enjeu ici, il s’agit du Centenaire de la première guerre mondiale. D’où ces interrogations subsidiaires : La République sénégalaise a-t-elle une dette envers les «Tirailleurs sénégalais» de la guerre 14-18 ? Si oui, pourquoi cet oubli autour du centenaire de la grande guerre dans l’agenda du ministère de la Culture et du patrimoine qui devrait organiser (avec d’autres ministères comme l’Enseignement supérieur, l’Edu­ca­tion nationale, les Forces ar­mées), un programme commémoratif à l’initiative du chef de l’Etat ?
La réponse à la première question relative à la problématique de la dette mémorielle est affirmative. On en a comme preuve que dans son évolution graduée, le système éducatif sénégalais avait, par rapport à l’enseignement de l’histoire de la première guerre mondiale, favorisé un fort capital mémoriel en liant les Tirailleurs sénégalais et «la guerre 1914-1918» aux «Mou­vements de libération nationale» (circulaire n°11.450/MEN/ du 8 oct. 1962).
Même si l’on concède le fait qu’il n’y a plus de témoins vivants, cela pouvant constituer la réponse seconde ; mais la grande guerre symbolise à elle seule la continuité douloureuse du rapport entre l’Europe et l’Afrique. Elle offre l’image du début d’une énième tragédie du «Nègre» (contexte historique) dans une mutation imposée de son statut d’esclave aux Amériques à celui de chair à canon en Europe. Dès lors, il y a devoir de mémoire à l’échelle du Sénégal (ou de la Cedeao), afin d’organiser une collecte des souvenirs des anciens combattants de la première guerre mondiale afin de constituer notre mémoire collective. Il s’agit désormais pour nous de refuser la fameuse exactitude historique de la France coloniale issue d’une sélection positiviste des témoignages de la grande guerre et qui tendent à ignorer les «vérités» des tirailleurs oubliés au fin fond de leurs villages africains.
En outre, avec l’antique et persistante idéologie selon laquelle «les droits de l’Homme n’ont, au mieux, de réalité et d’effectivité que occidentale» – idéologie qui jus­tifie «le devoir d’ingérence» (Denoël, 1987) sous de multiples formes et ce depuis la connexion atlantique – se (re)pose encore la problématique de la responsabilité de la «Force noire» que constituèrent jadis les «intermédiaires et laptots» dans le système atlantique ; naguère les «Tirailleurs sénégalais» dans les guerres occidentales et fraîchement les «coalisés excentriques» dans la barbarie technique militaire moderne im­portée partout au nom d’une «sacro-sainte démocratie» (Fabri­cation du consentement, 2008). Qu’avons-nous finalement comme mémoire, comme conscience propre de cette expérience de l’Africain ?
Vieille problématique qui est celle du travail historique au service de la culture. Car la mémoire culturelle au Sénégal (pour particulariser) visait à aider les Mélano-africains «à revaloriser une partie de leur patrimoine tombé en déshérence» (Bassène, Thèse Docto­rat, 2011). Et il est difficile d’ignorer l’œuvre (tombée en latence) du Président Senghor qui s’était lancé dans la réhabilitation de la mémoire des tirailleurs sénégalais de la première guerre mondiale, ternie par une certaine critique allemande de la France, mais aussi devant le doute installé dans l’esprit des descendants d’anciens esclaves.
Rappelons, comme le permet une certaine interprétation littéraire, que dans Hosties noires (1948), qui porte sur la thématique de la guerre ; que le poète président en dédiant le poème liminaire à son ami Léon Gontran Damas s’était donné comme «obligation morale de réhabiliter les tirail­leurs, frères mal compris et mal aimés» (Kesteloot, Histoire de la littérature …, 2004). Dans les vicissitudes du Tirailleur sénégalais, Léon Gontran Damas a trouvé de quoi s’offusquer contre ces derniers. «Et Cætera»…, il demandait : «Aux Anciens Combattants Sénégalais / aux Futurs Combat­tants Sénégalais / à tout ce que le Sénégal peut accoucher / (…) de mercenaires futurs anciens / (…) et patati et patata : et cætera futurs anciens / (…) de commencer par envahir le Sénégal», (Pigments, 2005 :27).
Mais les Hosties Noires n’étaient pas que réhabilitation ; elles étaient aussi expiatoires de l’oubli des Tirailleurs Sénégalais dans la mémoire collective et historique de la France. Une France coloniale qui s’était souvenue de sa «honte noire» (Schwarze Schande), dans une nécessité de se défendre face au blâme allemand. Aussi, avait-on souligné «l’attachement absolu des Sénégalais à la France» (La Dépêche Coloniale, 1919) et l’injonction faite à l’Allemagne par le Général Mangin de «s’accoutumer à cette idée que notre patrie guidée par le plus haut idéal de justice et d’humanité mis au service de la civilisation ne se limite point à ses frontières européennes» (La Dépêche Coloniale et Maritime, n° 6769, 16 juillet 1920). Ainsi, quelques monuments comme celui du héros de l’armée noire à Reims en 1924, venaient confirmer dans le discours du Général Archinard, cette idée que «les tirailleurs noirs se sont conduits en bons Fran­çais».
Paradoxalement, «ces expositions coloniales» qui se voulaient démontrer la richesse culturelle de cette grande France ont offert une image de la vraie nature des rapports entre colonisateurs et colonisés. C’est dans un tel contexte de création d’une pédagogie coloniale qui n’est autre que le processus «d’invention du sauvage» (Blan­chard, 2011) que les élites et hommes politiques africains à l’image de L.S. Senghor tentèrent d’exhumer cet oubli volontaire dans les milieux d’histoire et les lieux de mémoire de la France coloniale d’abord et du Sénégal indépendant ensuite. Il faut dire que l’enseignement de l’histoire n’était pas conseillé dans les colonies françaises d’Afrique, de peur que la «révélation de certains aspects malheureux du passé [qui virent l’intervention des Tirail­leurs Sénégalais] puisse pousser à la prise de conscience» (Hardy, Une conquête morale, 1917).
Ainsi, en s’autorisant un bilan (non matérialisé ici) du programme d’histoire à partir des années 1960, on pourrait déduire que la faible historicisation du Tirailleur sénégalais est une conséquence de la démarche coloniale qui lui avait donné tous les contours d’une «histoire de type contre-commémoratif». Conséquemment, pour des pays qui, à la veille comme au lendemain des indépendances, n’avaient pas besoin de s’imposer une distance critique avec «l’éloge inhérent aux discours continus de leurs origines» que le pouvoir colonial avait exclu, l’indépendance permettait de poser des actes concrets de modification échelonnée de l’histoire «électivement incarnée» de la France coloniale qui tendait à faire disparaître la mémoire et à précipiter ces nations nouvelles dans les schèmes de l’historicité nationale française (Nora, Les Lieux de mémoire, quarto 2001).
Voilà qu’au bout de notre raisonnement, nous soutenons qu’à tout point de vue, la transmission d’une philosophie de l’histoire telle qu’initiée par Senghor au Sénégal, répondait mieux aux «finalités les plus générales de la culture et du patrimoine» à travers l’éducation nationale en participant en premier à la promotion des valeurs dans lesquelles l’Etat-nation se reconnaît. Le Président Senghor cherchait à élever le niveau culturel de l’ensemble de la population afin de permettre aux générations futures de Sénégalais de s’ancrer dans les valeurs culturelles et morales «symbiosées» dans lesquelles l’Etat-nation trouve le fondement de son identité et de son unité afin de les prémunir contre les risques d’aliénation.
La mémoire étant matrice de l’histoire, dans la mesure où, selon Ricœur (La mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000) elle reste la gardienne de la problématique du rapport représentatif du présent au passé. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre ce plaidoyer pour la commémoration du Centenaire de la guerre 14-18. Il faut enfin sénégaliser l’histoire du Tirailleur Séné­galais ; si la République veut réellement que le citoyen s’approprie les connaissances essentielles à la compréhension de l’histoire de son pays, qu’il soit plus enraciné dans ses traditions et reste disponible et ouvert aux autres.
Que faut-il ? Il faut juste, nous l’avons évoqué, lancer des initiatives comme celle que nous avons débutée : collecter entre autres des objets, des chansons ou des récits de vie des anciens tirailleurs sénégalais dans le seul but de commémorer la grande guerre et de permettre aux Sénégalais de s’inspirer de cette expérience pour être un vecteur de changement.
Aux directeurs de patrimoines de l’ex-Afrique Occidentale Fran­çaise, et à leurs ministres de tutelles, on s’étonne que ce centenaire ne soit pas dans leur agenda lors de leur dernière réunion de Ouagadougou pour l’élaboration «d’un plan d’action quadriennal (2013-2016) pour la préservation et la valorisation du patrimoine national dans l’espace Cedeao» (Ecowas commission, juillet 2013). Voilà pourquoi, au ministère de la Culture et du patrimoine du Sénégal, nous demandons de tout faire pour qu’entre 2014 et 2018, les Tirailleurs Sénégalais de 14-18, envahissent enfin la mémoire nationale du Sénégal !


Dr. Pape Chérif Bertrand Akandijack BASSÈNE
Assistant Professor, University of The Gambia
Coordinator History Master’s Programme

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