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Mohamed Guèye – La partie sénégalaise des documents publiés par les limiers du Consortium international des journalistes d’investigation (abrégé en anglais par Icij) ne risque pas de soulever beaucoup de remous dans les chaumières de Dakar. D’abord, pour les gens qui ont suivi les enquêtes de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei), il n’y a pas beaucoup de nouveauté dans les incriminations de Karim Wade et de ses prête-noms, dont son dernier compagnon de détention, Papa Mamadou Pouye.

Les comptes à la banque Julius Baer de Monaco par exemple avaient déjà été révélés et largement commentés par Le Quotidien, il y a plus de deux ans. Le site ouestafnews, dont certains reporters étaient chargés de la partie sénégalaise de l’enquête, a tout de même pu mettre à jour les connections de Mamadou Pouye avec des compagnies offshore répertoriées par le cabinet Mossack Fon­seca, d’où provient la fuite qui a conduit à toutes ces révélations d’ampleur mondiale.
Néanmoins, puisque ces découvertes ne font pas l’affaire de Karim Wade et de ses défenseurs, elles seront passées sous silence. Les avocats de l’ancien ministre ne vont tout de même pas entrer en polémique avec des milliers de journalistes à travers le monde et les accuser d’avoir été payés par la partie civile pour incriminer leur client, ce ne serait pas payant politiquement. Et ce n’est pas sûr que Karim Wade leur impose de rompre le silence, lui qui avait décidé en son temps de ne pas plaider sa cause devant la Crei, préférant répondre par un silence qu’il voulait méprisant face à Antoine Diome et ses collègues de l’accusation.
De même, il est assez peu probable que les autorités sénégalaises se saisissent de cette enquête et la fassent mousser. Le gouvernement de Macky Sall a pu faire condamner Karim Wade à une peine de prison ferme et à la confiscation de ses biens. Il est douteux qu’il veuille donner l’impression de s’acharner sur un adversaire déjà à terre. Donc, à partir de demain, on risque presque partout au Sénégal de passer à autre chose et de ranger ce travail d’enquête journalistique aux oubliettes. Mais ce serait tout de même trop facile.
On a enfin ici une occasion en or, en partant d’un travail non susceptible d’être accusé de partialité, de chercher à obtenir les réponses dont Karim Wade, ses avocats et ses co-inculpés ont privé les Sénégalais tout au long de leur procès. Cette fois, Karim Wade, dont on sait qu’il est en mesure, depuis la prison, de faire communiquer tout message qui lui semble bon à travers ses multiples canaux, ne pourra pas prétendre que ce sont des adversaires politiques paniqués par sa stature acquise en prison, de présidentiable, qui chercheraient à le discréditer.
S’il se juge digne de diriger un jour les Sénégalais, il doit avoir avec ce Peuple des rapports basés sur la franchise et l’honnêteté. Et cela, ce ne pourrait être juste des incantations et des professions de foi. A titre personnel, il a déjà eu, à deux reprises au moins, l’occasion de mesurer la maturité des citoyens sénégalais. S’il se trompe sur la nature des rapports que ces derniers entretiennent avec lui, il risque de connaître d’autres déceptions, peut-être même plus grandes que la prison qu’il est en train de supporter.
Parlant de cette détention, beaucoup de personnes s’émerveillent d’ailleurs de ce que, de tous les détenus célèbres de ce pays, Karim Wade soit le seul qui n’ait pas excipé d’une quelconque affection pour chercher à obtenir sa libération. Sans doute parce qu’il a comparu devant le Tribunal de sa conscience, et il a été blanchi. Mais s’il veut, à sa sortie de prison, continuer à espérer un avenir politique dans ce pays, il devra le plus rapidement s’expliquer devant les Sénégalais sur les accusations de détournement portées contre lui par des sources indépendantes.

mgueye@lequotidien.sn

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