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Dans sa villa sise à Ngor virage, Mamour Cissé répond au téléphone à longueur du temps. Ça parle économie, business, affaires… Cette vie d’homme d’affaires, loin du vacarme politique, occupe depuis plus de 5 ans le temps du dernier directeur de Cabinet de Wade. Dans cet entretien, il se mue en avocat des entrepreneurs sénégalais, trace la voie qui mène à l’émergence et crache sur la démocratie sénégalaise qui «n’aboutit pas à un développement».

Récemment, l’Assemblée nationale était très agitée avec le boycott par l’opposition du vote devant permettre l’installation de la commission ad hoc chargée de statuer sur la levée de l’immunité parlementaire de Khalifa Sall. 
Quelle lecture faites-vous de cette affaire ?
Nous sommes animés par un sentiment de peine. Au sortir des Législatives du 30 juillet dernier, nous avons sincèrement entretenu l’espoir d’avoir, avec cette 13ème Législature, une Assem­blée nationale de rupture, une As­semblée qui, soit dit en passant, a été tardivement installée. Au vu des premières séances que cette nouvelle Assemblée nous a gratifiées, le doute est permis quant aux ruptures annoncées. J’ai plus l’impression, et cela ne me surprend pas, que l’As­semblée nationale est devenue une foire d’empoignes pour ne pas dire un ring. Les députés n’y sont que pour se crêper le chignon. C’est-à-dire qu’il s’agit de tout sauf d’un haut lieu où les préoccupations des populations sont réellement portées en vue d’une prise en charge correcte. C’est dommage car l’Hémicycle doit être un formidable réceptacle de débats d’idées. J’invite les députés à s’occuper de l’essentiel, c’est-à-dire représenter di­gne­ment les populations qui les ont élus. Je pense aussi qu’il est temps que l’Assemblée nationale se penche sur la condition des privés nationaux. A mon avis, elle devrait s’emparer du débat sur la place des hommes d’affaires nationaux dans la politique économique du Sénégal. Le Pdg de Wari, Kabirou Mbodj, a eu cette idée lumineuse de racheter Tigo. Ce qui n’a pas l’air de plaire à des lobbies qui pensent que le Sénégal est leur propriété exclusive. Aujourd’hui, un vaste complot est entretenu par des loups et autres hyènes à l’affût pour torpiller cette opération engagée par M. Mbodj. Nous avons, pour une fois, l’occasion d’avoir un géant au Sénégal mais des loups étrangers sont en train de saboter son initiative avec la complicité de compradors bien de chez nous. L’Assemblée nationale est muette sur ces questions. C’est inadmissible ! Il faut que le Président Macky Sall, qui est naturellement un patriote, soutienne les hommes d’affaires sénégalais et veille à ce qu’ils ne soient pas lésés. Je ne connais pas Kabirou Mbodj et je ne l’ai jamais rencontré, mais il mérite le soutien de tous les patriotes.

Vous semblez minimiser cette affaire Khalifa Sall mais on parle d’un député qui est en prison…
Non, je ne minimise pas cette affaire. Pour moi, la place de Khalifa Sall n’est pas en prison. Je pense qu’il donne suffisamment de gages et, en plus, la présomption d’innocence est une réalité. Jusqu’au moment où Khalifa Sall sera jugé, le gouvernement doit respecter cette présomption d’innocence. En plus, c’est un député qui bénéficie d’une immunité parlementaire. Khalifa Sall doit aller chez lui et attendre sereinement un procès si on veut lui en intenter.

Donc, l’Assemblée nationale, en ne demandant pas sa libération, est en train de violer les droits du député maire de Dakar…
Depuis que j’ai quitté l’As­semblée nationale, je n’ai pas lu le Règlement intérieur. Mais si Khalifa Sall ne défère pas à la convocation, je me demande qu’adviendra-t-il de tout cela.

Comment comprenez-vous la gestion de cette af­faire par le pouvoir actuel ?
Je pense qu’il y a beaucoup à dire dans cette affaire. Il appartient cependant à la justice de la trancher. Les responsabilités que j’ai occupées dans le pays m’interdisent d’interférer dans les dossiers de justice. Mais je pense que dans une République, il faut tout faire pour ne pas donner l’impression que la justice est instrumentalisée par rapport à des ambitions personnelles et des considérations politiques. C’est pourquoi je crois qu’il est bien temps aujourd’hui que l’indépendance de la justice soit une réalité au Sénégal ; que le Conseil supérieur de la magistrature soit l’affaire des seuls magistrats qui pourront en toute autonomie désigner un des leurs pour le présider.

Moustapha Niasse cristallise les attaques de l’opposition. En tant qu’ancien vice-président de l’Assemblée nationale, pensez-vous qu’il respecte le Règlement intérieur ?
Vous savez, ne pas reconnaître que l’Assemblée nationale est aujourd’hui partisane, relève de la mauvaise foi. Nous avons une majorité qui obéit aux désiderata de l’Exécutif. Quand on vous prête des yeux, on ne peut que vous imposer où regarder. En tout cas, ce n’est pas cette 13ème Législature qui mettra en œuvre les ruptures attendues. Je constate, pour m’en désoler, qu’il y a plus de «journalistes d’investigation» à l’Assemblée nationale que d’hommes politiques. Ils ont la critique facile et ne font presque jamais de propositions. A la première plénière, ce sont des insultes. Le niveau de notre démocratie doit nous permettre de transcender tout cela. On ne peut pas se mettre à dos tout le monde. Le sentiment le mieux partagé, c’est qu’il y a une injustice dans l’affaire Khalifa Sall. Je médite encore sur les mots très forts du journaliste du quotidien Le Monde, Cyril Bensimon, à la veille des Législatives au Séné­gal. Après avoir soutenu que «le Président Macky Sall n’a pas à rougir de son bilan économique et social depuis son élection», il a fait observer que ce dernier «a un talent singulier à se forger des adversités» avant de conclure que le président de la Répu­blique «est aussi le plus souvent l’acteur de ses propres tournants».

Donc, Macky Sall s’acharne sur ses adversaires politiques y compris Khalifa Sall ?
C’est ce que pensent la majorité des Sénégalais.

C’est votre sentiment aussi ?
Vous savez, la vie est une dialectique. Il faut savoir analyser froidement les situations. On doit organiser des concertations sur les défis du pays. On ne gère pas un pays avec des calculs et des tactiques.

Finalement, on a l’impression que les Législatures se suivent et se rassemblent et qu’il n’y a guère de ruptures…
La Législature à laquelle j’ai fait partie (Ndlr : la 11ème) avait enregistré des ruptures…

Pourtant c’est lors de cette Législature de «rupture» qu’on a enregistré ce rassemblement historique du 23 juin 2011 devant les grilles de l’Assemblée nationale contre le projet de loi sur le ticket présidentiel et la suppression du quart bloquant…
Oui. C’est ce qui a fait que j’ai quitté la vice-présidence de l’Assemblée nationale. Le 23 juin, j’avais dit que ce projet de loi n’était pas bon pour le Président Wade. J’ai dit aux thuriféraires que s’ils aimaient Wade, ils ne devaient pas l’embourber dans cette affaire. Ceux qui ont été les plus virulents ont tous tourné casaque depuis belle lurette. Mais notre Législature a fait des propositions extraordinaires à l’Assemblée nationale. J’étais à la base de la déclaration de patrimoine. La fiscalité sur l’alcool et le tabac, c’est Mamour Cissé. Les ministres qui venaient à l’Assemblée préparaient leurs dossiers. Aujourd’hui, regardez les boulevards qu’ils ont lors des 12ème et 13ème législatures. Nous avions beaucoup de compétences dans cette Législature. Je regrette que Doudou Wade, Ousmane Ngom, Babacar Gaye et Mamour Cissé ne soient pas de cette 13ème Législature. Si nous n’effectuons pas les ruptures nécessaires, nous demeurerons éternellement sous l’assistance du Fmi et de la Banque mondiale. Pourtant, en faisant preuve d’imagination, nous pouvons être les acteurs de notre destin commun.

Vous avez parlé des défis, de consensus sur les questions électorales, etc. Mais le président de la République appelle au dialogue et l’opposition dans sa majorité le rejette…
Chat échaudé craint l’eau froide ! Quand on est dans une mauvaise posture, on lance un ballon de sonde, une certaine opposition peut l’intercepter pour se donner bonne conscience. Mais Macky Sall est un bon politique, un des meilleurs de sa génération. Il est très cérébral et réfléchit beaucoup. C’est le fils politique de Abdoulaye Wade. Nous avons tous été au Palais pour répondre au dialogue national du 28 mai 2016. Qu’est qu’on peut y retenir ? Jusqu’ici pas grand-chose !

Donc, vous ne croyez pas à la sincérité du dialogue ?
Je comprends la posture d’une certaine opposition qui demeure réservée pour ne pas dire gagnée par le doute à cause de nombreux appels au dialogue infructueux et suite à la nomination d’un ministre de l’Intérieur partisan. Ce dernier, dès sa nomination, a affirmé : «Je suis là pour mon parti et j’ai été préparé à toutes les fonctions pour mon parti et pour veiller sur la sécurité des Sénégalais.» J’estime que ce ministre est disqualifié pour organiser des élections. Le Président pouvait en faire un ministre chargé de la sécurité des Sénégalais, de l’administration territoriale et des cultes et non des élections. Nous avons tous vu que le ministre de l’Intérieur sortant a organisé des élections législatives indignes de notre démocratie. Ce sont les pires élections depuis les Locales de 1996.

Malgré tout, est-ce que vous êtes pour la rencontre prévue le 21 novembre prochain entre le ministre de l’Intérieur et les partis politiques ?
Je suis partant pour un dialogue sincère. Si nous sommes conviés à cette rencontre, nous irons, compte tenu de l’importance des questions qui y seront soulevées comme l’a annoncé le ministre lui-même à savoir la refonte des listes électorales et l’audit du fichier. Il faut simplement espérer que la volonté politique sera au rendez-vous. En tout cas, je persiste à penser et à affirmer qu’en matière électorale, Macky Sall ne peut pas faire moins que son prédécesseur qui a eu le courage de créer un ministère autonome chargé des Elections confié à un homme intègre et impartial, l’inspecteur général d’Etat Cheikh Guèye.

Comment le Psd/Jant-bi compte-t-il aller à l’élection présidentielle de 2019 ?
Pour l’heure, nous pensons qu’il est illusoire d’aller à des élections sans avoir réglé le contentieux électoral. Ce qui s’est passé lors des Législatives n’augure rien de bon. Ne serait-ce que pour cela, opposition et majorité doivent d’abord s’asseoir autour d’une table pour définir un mode de scrutin. Notre participation n’aura de sens que par rapport à cela. Le ministre Famara Ibrahima Sagna est une sommité qui peut parler aux différents acteurs. Il s’entend avec le chef de l’opposition, Me Abdoulaye Wade, qui doit être d’ailleurs considéré et installé comme tel. Famara Ibra­hima Sagna s’entend aussi très bien avec le Président Macky Sall et également avec les acteurs de la Société civile. Cette personnalité, en plus d’inspirer un im­mense respect, est audible et crédible.
Pour le dialogue, le Pds exige le retour d’exil de son candidat Karim Wade et Manko taxawu senegaal réclame la libération de Khalifa Sall…
Il faut un homme pour organiser tout cela. Et je pense que Famara Ibrahima Sagna est la personne qu’il faut. Il peut être garant d’un début du dialogue. Des questions importantes seront discutées telles que le fichier électoral, le Code électoral, le rôle des opérateurs économiques dans le développement…

Etes-vous toujours dans l’opposition ?
Nous sommes toujours dans l’opposition. Nous sommes en train de nous réunir avec un certain nombre d’intelligences sé­né­galaises pour une alliance en vue de 2019. Ce qui est sûr, c’est que nous comptons participer à ces élections.

Etes-vous toujours proche de Wade ?
Nous nous parlons régulièrement. Il demeure un père éternel.
Est-ce que vous excluez de soutenir le candidat du Pds ?
Je viens de vous dire que nous comptons participer à ces élections.

Sur le plan économique, vous semblez dire que Macky Sall ne va pas dans le bon chemin avec son plan Sénégal émergent ?
Je ne sens pas de la rigueur planifiée et orchestrée dans la gestion du pays. C’est pourquoi je dis que nous avons besoin d’un despote éclairé au Sénégal. Quand je parle ainsi, je pense à l’Indonésie et à la Malaisie. Ce despotisme est calé sur des objectifs dont on ne dévie pas. Le chemin est difficile mais il faut s’y engager. Je constate avec beaucoup de Sénégalais que cette démocratie n’aboutit pas à la prise en charge des aspirations et préoccupations des populations. Je préfère vivre dans un régime totalitaire où les préoccupations de base des populations sont réellement prises en charge. Il s’agit de la sécurité alimentaire, de la santé, de l’école notamment. Mais quand le Sénégal exporte ses malades tandis que le Maroc nous envoie ses savants et ses hommes d’affaires, cela me pose un problème. Qu’avons-nous fait pour corriger tout cela ? Notre taux de scolarisation est faible pour ne pas dire nul. Il y a de l’indigence dans les centres de santé.

Le gouvernement Dionne II est-il passé à côté de la plaque ?
Je ne dirais pas qu’il est passé à côté. Et je pense, en effet, qu’avec Me Sidiki Kaba aux Affaires étrangères, ministère qui accrédite les observateurs internationaux lors des élections, une certaine sérénité pourrait prévaloir d’autant que l’homme est effectivement un habitué des cercles des droits de l’Homme et des peuples. Me Kaba, s’il sait revêtir ses valorisants habits de membre de la Société civile jusqu’ici troqués avec ceux du politicien, peut faire de bonnes choses pour donner du crédit à notre système électoral. Tout comme du reste son collègue de la Justice, le Pr Ismaïla Madior Fall, qui est en terrain connu en sa qualité de constitutionnaliste. Il doit, lui aussi, pouvoir aider à renforcer notre système électoral. Il y a un autre ministre sur lequel on peut placer un certain espoir c’est celui de la Santé, un secteur pathétiquement sclérosé. Je parle de Abdoulaye Diouf Sarr, un homme compétent et déterminé qui va faire d’excellentes choses.

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