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C’est en conquérant que le rappeur Sitou Koudadjé revient avec son 3e album, «Chansons cardiaques». Cardiaques comme pour signaler l’urgence de ces morceaux à transmettre au public. Après «21 grams», sorti en 2031, et «Is that jazz/rap ?», sorti en 2051 (en verlan), l’artiste d’origine togolaise se caractérise plus que jamais par une âme tourmentée qui fait de lui l’un des rappeurs les plus incontournables de la scène parisienne. Africultures l’a interviewé. Rencontre.

Pourquoi avoir choisi le rap ? Quels sont les morceaux que vous écoutiez à votre adolescence et qui vous ont mis le pied à l’étrier ?
Plus jeune, j’ai beaucoup écouté des mecs comme Dead Prez et l’album Lets get free en rap francophone. J’écoutais beaucoup La rumeur notamment Blessé dans mon ego de Ekoue ou encore le freestyle de Ali de Lunatic Nique la Halla sur la mixtape Opération coup de poing (Passe-passe) ou le titre de Mala sur la compil B.o.s.s. Ils m’ont tous donné envie de faire du rap à mon tour. Je rappe pour témoigner et dire qui je suis. Je raconte qui nous sommes et comment nous faisons face à nos différents problèmes. Le rap est un média accessible, on a besoin de rien pour rapper dans un premier temps, même pas d’un stylo. On a juste besoin d’avoir une âme.

Pour ce 3e album, vous parlez d’urgence. Quelle était-elle ?
J’écris toujours dans l’urgence, car j’ai ce besoin viscéral d’exprimer ce que je ressens, c’est ma thérapie à moi. Je puise mon inspiration dans mes expériences personnelles et celles de mes proches. Ce qui me révolte, m’interpelle, m’attriste ou me fait sourire aussi alimente mon processus de création. Mes morceaux se nourrissent principalement des injustices qui me touchent, de la question noire et de la violence faite aux petits. Tous les hommes sont différents, c’est en cela qu’ils sont semblables.
Des agressions policières touchant de jeunes Noirs ont récemment fait la Une de l’actualité française. Vous avez vous-même été à la place de ces jeunes gens il y a quelques années…
Et je suis toujours comme ce jeune banlieusard à qui la police s’en prend. Ça me touche particulièrement. Je n’accepte pas cette violence gratuite, venant en plus de la part des Forces de l’ordre censées protéger les citoyens. Tous les citoyens. Ce qui se passe en prison est terrible aussi, en raison notamment de l’opacité de ce milieu. Ce mépris ne fait pas de pause, c’est vraiment révoltant. Et la plupart des affaires de meurtre ou d’agression ne sont pas médiatisées. Je suis toujours un de ces «jeunes» et le serai aussi longtemps que la police sera raciste et fasciste, et aussi longtemps que la justice sera complice.

Actuellement, le Togo dont vos parents sont originaires vit des heures assez sombres. Comment vivez-vous ces évènements à distance ?
Je suis d’origine togolaise, mes parents sont tous deux de là-bas. Ce pays qui, pour aussi loin que je me souvienne, a toujours connu ce climat borderline, sa liberté et son autodétermination confisquées, une indépendance de façade, comme dans de nombreux pays du continent africain. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours connu cette omerta, la suspicion, la violence du pouvoir pour étouffer les espoirs légitimes de tout un Peuple, les manifestations pacifiques réprimées dans le sang, les élections truquées, mais bien validées par la France, etc.
Et aujourd’hui, que percevez-vous ? L’espoir est-il permis ?
Aujourd’hui en tout cas, une nouvelle génération est dans la rue, les filles et les fils de ceux qui ont marché il y a plusieurs dizaines d’années pour dire non à Eyadema ; elle porte le nouveau visage de l’opposition au Togo. Comme je suis loin, je lis les réactions des uns et des autres sur les réseaux sociaux, discute avec des amis du pays pour me faire une opinion la plus juste possible.
Vous avez vécu au Bénin deux ans…

Mon séjour en Afrique a été une bénédiction avec le recul. Je pense que beaucoup de jeunes hommes (surtout) et de femmes de la seconde génération d’immigrés installés en France tiendront le même discours. Ce fut un changement très brutal, mais très enrichissant. Le choc ressemble, toutes proportions gardées, à celui qu’à put vivre l’écrivain américain Alex Haley (auteur du célèbre ouvrage Racines) à son retour en Gambie, après ses recherches.

Vous, ce sont vos parents qui vous ont «obligé» à partir au Bénin…
En fait, le retour au pays c’était la menace ultime des parents quand les bulletins scolaires n’étaient pas reluisant et/ou que le comportement laissait à désirer. J’ai donc eu droit comme d’autres à ce «stage de redressement». L’éloignement avec les parents, la rudesse de la vie au pays tout cela a été difficile, j’étais encore jeune.

Avec le recul, pour quelles raisons avez-vous commencé à tomber dans la petite délinquance ?
Je suis simplement un mec qui a grandi entre l’Afrique et la France, entre la province et Paris, entre le quartier et la campagne. J’ai fait quelques conneries, mais parler de délinquance dans mon cas serait exagéré. J’ai été scolarisé au moins jusqu’au Bac. Après, oui, les sirènes de la rue sont redoutables. Elles n’épargnent personne, tu y marches avec pour bagages ton éducation, tes névroses et tes colères, tes frustrations, et avec ton libre arbitre pour seul juge quand tu agis.

Vous êtes le jeune papa d’un petit garçon. S’il devait faire les mêmes erreurs que vous, que lui diriez-vous?
Des choses essentielles, à commencer par : «Tu es beau. Tu es capable. Tes parents t’aiment. Fais toujours de ton mieux, sois respectueux de tous, écoute toujours ta mère (sourire), ne laisse personne te marcher sur les pieds.»

Vous êtes un artiste autoproduit. Après ce 3e album, pas de regret dans ce choix-là ?
C’est une chance incroyable, même si cela reste aussi un choix par défaut, parce que je me forme par la force des choses et à mon petit niveau au métier de producteur. Je sollicite des collaborateurs dans tous les domaines pour pallier les compétences que je n’ai pas.

Mais c’est un boulot monstre, surtout que vous ne vivez pas encore de votre musique…
C’est beaucoup de boulot, c’est vrai, mais c’est passionnant, car je progresse à chaque projet. C’est très enrichissant. Dans ce domaine un peu en marge, on représente un modèle économique alternatif. Si on souhaite jouer nos morceaux, on doit organiser nos propres événements, nous rapprocher de petits artistes qui partagent nos difficultés et se heurtent, comme nous, au même refus et au même snobisme des gens en place.

Vous travaillez déjà sur un nouvel album…
Oui, j’ai quelques morceaux pour le prochain album, il s’appellera Twilight zone. J’ai déjà écrit pas mal de titres, mais j’ai aussi envie d’écrire d’autres choses et que mon travail de réflexion et de questionnement du monde, des hommes et de la société prenne d’autres formes, aille dans d’autres sphères. Je commence à sentir le besoin de sortir de ma zone de confort, mais tout en continuant à produire de bons albums.

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