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Durant les heures de négociation pour convaincre  Yahya Jammeh de céder le pouvoir au Président Adama Barrow, les Gambiens étaient fatigués. Banjul, la capitale, ressemblait ce samedi à une ville morte. Rien ne fonctionnait. Les boutiques, les restaurants, les hôtels, les cybercafés avaient baissé les rideaux. Il en est de même au niveau des différents services. Pour manger, il fallait se contenter de biscuits achetés à Kaolack. Ousmane, gérant de l’hôtel Carlton, compte leurs misères : «Nous avons fait partir tout le personnel en attendant des lendemains meilleurs parce que la situation était intenable et dangereuse. Tout pouvait dégénérer d’une seconde à une autre. Durant ces moments d’incertitude, nous avons perdu énormément d’argent. L’angoisse était mêlée à la peur qui nous habitait car, on pensait qu’il pouvait y avoir une guerre. Je votais pour lui mais cette fois-ci, j’ai choisi Barrow parce que Yahya était devenu presque un roi. Il était enivré par le pouvoir. Il ne se souciait plus des misères du Peuple gambien qui lui a tout donné pendant toutes ces années.» Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, les taximen font flamber les prix. Bakary Sakho, chauffeur de taxi : «Ces jours-ci, personne n’a travaillé. La vie est trop chère. Nous étions restés chez nous parce que nous n’étions pas rassurés. Les militaires sénégalais et ceux d’Ecowas (Cedeao) avaient pris position dans les lieux stratégiques. Ce n’était pas sûr de sortir. On était terrés chez nous.»

Retour des personnes déplacées
Avant l’étape de Banjul, il fallait passer par  Karang,  le dernier poste frontalier avant d’entrer en territoire gambien. Là aussi, la situation, qui persistait dans l’enclave, avait eu des répercussions sur le business comme ils l’appellent. Le taux de change du franc Cfa en dalasi avait évolué. Sur les 5 000 francs Cfa, le voyageur se voyait remettre 450 dalasi alors qu’en temps normal, il devait obtenir 500 dalasi. Aïda Fall, cambiste, avance : «C’est parce que le dalasi, à cause de cette crise, était introuvable.» Au niveau de ce poste frontalier, l’arsenal militaire, déployé par l’Armée sénégalaise, avait apeuré  les populations. Certaines avaient même fini de quitter la ville. Boubacar Thiam, enseignant, informe : «Ma femme et mes enfants sont partis rejoindre depuis jeudi matin ma belle-mère à Foundiougne. Elle ne cessait de s’inquiéter surtout après le reportage de certains medias sénégalais faisant part du déploiement de militaires sénégalais ici.» Au niveau du poste de police, un renfort du Gmi, est venu prêter main forte aux agents de la police des frontières. Karang, qui ressemble en ce samedi à une ville morte, était le lieu de passage obligé des confrères et des populations déplacées, qui retrouvent leur mère patrie. Modou Lamin  Sakho, élève à Serrekunda, qui était parti à Kaolack, est rentré : «Je rentre pour poursuivre mes études. Je suis avec ma belle-mère et ma tante. Elles sont venues me chercher à Kaolack parce qu’elles étaient à Dakar.» Dans cette ville, les school bus sont positionnés pour rapatrier les élèves et certains Gambiens, qui le désirent mais, il faut faire un détour par l’office de l’immigration pour se faire enregistrer. Un agent de ce service, qui feuillette des feuilles blanches prend  les filiations des Gambiens sur le chemin du retour. Aux autres, il vous demande de passer, signe que la Gambie est en train de changer. Ce changement est aussi perceptible à Kérévan où les soldats sont occupés à enlever les sacs de sable, qui étaient positionnés à l’entrée de la ville. Même décor à Eassu qui abrite le seul check-point visible depuis Karang. Les policiers gambiens, naguère arrogants, ne contrôlent même pas le véhicule minicar, qui avait à son bord une trentaine de Gambiens, revenus au pays avec leurs matelas et bagages. Seynabou Kamara, la grand-mère de Modou lamine Sakho, sourit :  «Nous sommes revenus. C’était honteux de squatter chez autrui. Vous êtes nourris et blanchis. Une personne n’est heureuse que chez elle. Nous sommes contents de retourner au bercail. Cette situation qu’il avait créée, le Gambien ne la connaît pas.» Astou Djiba, avec ses quatre enfants, ses matelas  arborant un  tee-shirt Adama Président, renchérit : «Il a tout perdu. Dieu est avec le Peuple. C’est terminé cela.» L’angoisse, la peur, la fatigue et le soulagement se lisent sur les visages de ces personnes qui, comme le dit Mumar Job, «reviennent de l’enfer. Maudite soit cette personne. Yahya devra payer pour tout le mal qu’il nous a fait». A Barra, endroit où doit accoster le ferry, les restaurants ont baissé rideaux. Les agents deviennent plus coopératifs comme les policiers de l’immigration, dans un wolof châtié, disent aux voyageurs : «Nous sommes préoccupés par notre sort. Est-ce-que le Chair­man 6 (Barrow) ne va pas nous renvoyer.» Durant cette matinée du dimanche, la vie a repris petit à petit à Banjul. Les airs de musique emplissent les rues. La circulation est devenue intense. C’est le signe que Banjul revit.

badiallo@lequotidien.sn

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