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Quelles sont les politiques africaines pour stopper l’ampleur de la migration en Europe ? Elles sont existantes aux yeux du Pr Aly Tandian, sociologue et enseignant à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Dans cet entretien, le directeur du laboratoire d’études et de recherches sur le Genre, l’environnement, la religion et les migrations (Germ) dénonce la montée de l’intolérance en Europe.

Est-ce que vous travaillez avec des organisations de défense des migrants au Sénégal ?
Je suis enseignant à l’Uni­versité Gaston Berger de Saint-Louis où je dirige le laboratoire d’études et de recherches sur le Genre, l’environnement, la religion et les migrations (Germ). Je travaille également avec pas moins d’une vingtaine de structures internationales sur les questions de migration.

Pourquoi ce penchant pour l’étranger ?
Ce n’est pas un penchant de ma part. Peut-être que ces structures internationales accordent plus d’attention à ce que je fais. Vous savez, la question des migrations est encore aux périphéries des agendas politiques de nos Etats. Les questionnements d’ici sur les questions des migrations portent plus sur les transferts d’argent et moins sur les transformations qu’elles oc­casionnent. Autre chose, les regards dans les pays du Sud accordent moins d’importance aux causes profondes, aux op­portunités qu’offrent les mi­grations, aux innovations qu’elles génèrent. En résumé, on ne connaît pas assez nos migrants. Ils sont sources de questionnements que lorsqu’il y a de pertes de vie. Je suis certes enseignant à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, mais mes productions scientifiques sont plus profitables à d’autres.

Que pensez-vous de la crise migratoire qui sévit en Europe ?
Il n’y a pas de crise migratoire en Europe. Il ne faut pas reprendre ces notions des médias étrangers. A mon avis, il y a une crise de politique européenne sur les questions de la migration. Les Européens viennent de se rendre compte que les projets qu’ils voulaient construire en rapport avec les migrations ne reflétaient pas les priorités de tous les Etats membres de l’Union européenne. Je pense que cela est normal, car l’Union européenne n’est pas en situation statique. Il y a une réelle dynamique et en fonction de ses nouveaux membres, les enjeux se redéfinissent. Le règlement signé en 2013 entre les pays membres de l’Union européenne ainsi que la Suisse, l’Islande, la Norvège et le Liechtenstein délègue la responsabilité de l’examen de la demande d’asile d’un réfugié au premier pays qui l’a accueilli. Mais à ce jour, le dispositif d’asile européen cristallise toutes les tensions au sein des 28 (membres de l’Ue). Aujourd’hui, il y a une crise de politique européenne sur les questions de la migration, car certains pays comme l’Italie souhaitent que le dispositif d’asile soit redéfini. Le règlement de Dublin est jugé inégalitaire par les principaux pays d’entrée, la Grèce et l’Italie, ou trop laxiste pour les autres. Voilà pourquoi on parle de crise politique sur les questions de migrations en Europe et non une crise migratoire.
Cette dernière voudrait dire qu’il y a un nombre excessif de populations étrangères qui arrivent en Europe. Ce qui n’est pas du tout le cas, car pour rappel, sur 100 personnes qui quittent leur pays en Afrique, les 80 restent dans le continent noir. Donc, l’Europe reçoit moins de 20% des migrants. Malheu­reusement, il y a un flou et la presse d’ailleurs n’aide pas assez. De manière consciente ou inconsciente, on laisse planer le doute sur la présence abusive de populations migrantes en Eu­rope. A entendre certains mé­dias, avec naïveté, on va penser qu’il ne reste plus personne en Afrique, ce qui n’est pas vrai. Et d’ailleurs, certains pays d’Europe ne font plus fantasmer des candidats à la migration depuis les dix dernières années.

C’est où exactement ?
Il y a trop de confusions quand on parle de migration. Dans certains pays de transit ou de destination, il y a une manipulation abusive des chiffres. Il y a une absence de connaissance fine sur les questions de migrations. Il y a des pays d’Europe qui attirent de moins de moins et des pays d’Afrique qui attirent de plus en plus. Il y a une sorte de jeu à somme nulle méconnu. Avec la fermeture des frontières en Europe, de nombreux migrants africains sont désormais de plus en plus nombreux à tenter leur chance en Amérique Latine. Certains font du Mexique ou du Guatemala leur destination rê­vée ; avec l’espoir ensuite de pouvoir entrer aux Etats-Unis. D’autres, de plus en plus nombreux, affluent dans les ports d’Argentine ou du Brésil. Le Canada a également accueilli de nombreuses populations mi­gran­tes africaines, hautement qualifiées.

Lors d’un sommet à Bruxelles récemment, l’Union européenne a prévu des centres d’accueil de migrants pour les pays qui le désirent. Est-ce une bonne solution à ce phénomène ?
Il faut faire la part des choses : le sommet devait se faire parce que le groupe de Višegrad qui rassemble la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque et la Slovaquie, longtemps en sommeil, s’est réveillé et refuse d’accueillir sur leur territoire le moindre exilé. Une attitude qui a provoqué un certain malaise au sein de l’Union européenne. Ces pays qui s’étaient rassemblés pour entrer dans l’Union européenne cherchent aujourd’hui à s’unir pour imposer leur vision de l’Europe. L’Allemagne a accueilli plus d’un million de Syriens et vraisemblablement pas les moins diplômés. Il faut faire la part des choses. Au même moment, il y a des populations qui quittent les territoires africains et qui sont considérés comme des malpropres. Ces centres de tri dont parle l’Union européenne n’ont pas de sens. On désigne le Maroc comme un pays qui pourrait être un espace de tri pour des candidats à la migration, il y a une contradiction. Comment le Maroc qui veut entrer dans la Cedeao va être un espace de tri des populations qui vont quitter le Cedeao ? Com­ment la Libye peut être considérée comme un espace de tri alors que c’est un Etat en construction et qui vient à peine de sortir de la guerre ? Comment la Tunisie peut être un centre de tri alors que ce pays est confronté à des problèmes de démocratie et de survie ? Attention ! Il y a deux choses qui se présentent : la politique que veut dérouler l’Union européenne et le besoin que les Africains doivent exprimer. Il ne faut pas que les Africains acceptent de porter des bonnets d’âne. Cela veut dire que tout ce qui est mauvais, on leur demande de le faire. Le Niger, depuis 2015, est considéré comme étant le bon élève de l’Union européenne. Le Niger accueille, interdit, refoule et tue ces migrants africains dans l’espace africain. Je viens de rentrer d’une mission à Agadez. Dans ce pays, il y a la Loi 2015-036 qui interdit non pas la migration, mais la mobilité. Et le Sénégalais qui va à Agadez n’est pas forcément un candidat à la migration. Il peut aller dans d’autres villes du Niger pour travailler. Le Niger, en complicité avec l’Union européenne, est en train de violer des textes de la Cedeao. L’article 13 de la Cedeao dispose qu’un Africain membre de l’espace communautaire peut circuler pendant 90 jours sans se faire signaler au niveau de la police.

Qu’est-ce qui pousse les jeunes à vouloir quitter l’Afrique ?
C’est l’injustice, la culture du mensonge, l’absence de démocratie et de justice sociale, les universités qui ne promettent pas un avenir à ces jeunes, les grèves à longueur d’année, on ne peut pas arriver à faire penser à nos jeunes que l’Afrique leur réserve un avenir… Ce n’est pas possible. On nous dit que l’avenir, c’est l’Afrique. Il faut arrêter. Avec quelle Afrique et Africains ? C’est l’Africain de la danse, de la musique, de la lutte… ? Je ne suis pas très sûr. La migration n’est pas dans nos agendas politiques. On évoque cette question juste pour réagir. Nos Etats n’en parlent que lorsque l’Union européenne déroule des politiques migratoires ou lors des chavirements de pirogues. Il faut aller dans la prospective, c’est-à-dire ce qu’on va proposer aux jeunes de Khar Yalla pour les 5 ou 10 prochaines années, entre autres. La même chose doit être faite pour d’autres jeunes. Malheu­reusement, une des structures qui devaient s’occuper des jeunes, à savoir le Prodac, on en parle, mais pas en bien. Voilà les défis qui doivent mobiliser les sociétés africaines. Nous avons réalisé un profilage dans le cadre d’une récente étude faite au Sénégal, au Mali, en Guinée et au Niger et le constat est que la migration n’est pas dans les agendas politiques de certains pays africains.

Quel est l’impact de la migration en Afrique ?
De nombreuses populations estiment que pour se réaliser, il faut migrer. Par conséquent, la migration est devenue une carte à exhiber pour gagner l’estime des autres, rassurer sur sa possible réussite sociale. En quelque sorte, d’un point de vue symbolique surtout, la réussite des migrants est un signe de la faillite de l’Etat et elle montre jusqu’à quel point l’école n’est plus réellement dans l’imaginaire sénégalais un vecteur de promotion sociale et de valeurs nationales. L’école n’est plus la référence, car ironiquement on dit au Sénégal «avoir de la chance est mieux qu’avoir une licence». Tout porte à le croire quand on voit les images que nous offre le système d’enseignement avec de sempiternelles grèves et des rafistolages à outrance. A côté de tout cela, il y a une société agressive où l’être repose sur l’avoir. Le Sénégal n’a pas encore pris en charge les questions de migrations dans son agenda politique. Tout ce qu’on sait de nos migrants, c’est combien ils envoient. Finalement, c’est du mépris à leur égard.

Comprenez-vous la décision du ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, de ne pas accueillir le bateau Aquarius et ses 629 migrants ?
L’Italie est dans son jeu. L’Europe est dans son jeu. Mais il est où le jeu africain ? Est-ce qu’on a entendu la Cedeao ou l’Uemoa en parler ? Nos Etats sont comme des jeunes qui consomment du crédit tous les jours.
Cette question de migration a créé une crise politique en Allemagne entre le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofe, qui avait menacé de démissionner en donnant un ultimatum à la chancelière Angela Mer­kel…
Ils font référence à la migration pour faire de la surenchère. Aujourd’hui, ces politiques sont obligés de prendre en compte les besoins de la population locale qui vote. Ce sont ces populations qui disent ne plus vouloir de migrants parce qu’on leur fait croire que la migration est un danger, alors qu’elle est une opportunité. Tous ces grands Etats qui se sont développés ont bénéficié de la migration.

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