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«Nul ne pouvait savoir par suite d’un contrôle personnel si l’artiste avait vraiment jeûné impeccablement ; le jeûneur seul pouvait le savoir, il pouvait seul constituer devant son jeûne un spectateur parfaitement satisfait.»

Tels sont les mots justes de Franz Kafka dans ce récit de quelques pages comme il en a l’art. Ce n’est pas la justesse que l’auteur cherche, mais la possibilité, la vraisemblance. Il n’y a que Franz Kafka pour nous réussir cette parade d’une subtilité sans comparaison possible dans les annales de la connaissance des choses cachées. La littérature est une parade sibylline qui tente de faire admettre des réalités inconcevables. De quoi s’agit-il dans Un champion de jeûne ? Il s’agit d’un spectacle, tout un pays qui vient «admirer» un jeûneur exceptionnel qui vit dans une cage. Une «allégorie» kafkaïenne et anticipée sur ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui l’addiction aux plaisirs éphémères du spectacle dans les sociétés de consommation. Mais «Il était le seul, en effet, à savoir, et nul initié ne s’en doutait, comme le jeûne était facile» écrit-il. Le jeûne est donc du monde de l’intériorité, une autre réalité.
Je n’ai jamais compris comment Franz Kafka est devenu Kafka tout court, l’écrivain absolu, le plus étrange et le plus décalé des écrivains de l’époque moderne. Depuis Kafka, il n’y a pas eu de Kafka, même pas l’ombre d’un Kafka. Kafka, c’est l’écrivain fait homme. C’est la solitude dans l’art, le génie et le talent à l’état pur. Franz Kafka est le plus influent des artistes modernes. Le soleil zénithal de Kafka a irradié tous les arts qui ont gravité dans son orbite. Il a ouvert tout un monde pour les «arts modernes», un monde qui reste à être exploré. L’univers Kafkaïen ne nous a pas jusqu’ici révélé tous ses secrets. Les hommes de culture se souviennent de cette scène où Orson Welles, le génie du cinéma, riait à gorge déployée rien qu’en pensant à son projet d’adaptation cinématographique du livre le plus connu de Kafka : Le procès.
Tout pour dire que l’influence kafkaïenne va de la littérature à la philosophie en passant par la peinture, le théâtre, le cinéma et même la musique. Quand je pense qu’un critique avisé a dit que le dernier de la classe de Franz Kafka, c’est le grand Albert Camus et que l’immense Samuel Beckett serait à la tête de cette longue liste d’écrivains sous influence kafkaïenne. Si vous lisez En attendant Godot de Beckett, vous serez définitivement convaincus que s’il est vrai que Kafka est le maître de Beckett, il doit être certainement un écrivain hors de portée. Jean Paul Sartre, William Faulkner, Alberto Moravia, Alexander Soljenitsyne, pour ne citer que quelques penseurs majeurs, ont été illuminés par l’écrivain le plus singulier du 20ème siècle.
«J’écris pour faire un bond hors du rang des meurtriers», a-t-il dit. Phrase énigmatique, mais juste qui résume l’esthétique et le projet littéraire de Kafka. Il a fait œuvre de prophétie en créant un univers concentrationnaire avant l’apparition de la grande barbarie en Europe. Son influence sur l’œuvre de George Orwell, l’auteur de 1984, est hallucinante. Kafka n’est ni un auteur de science fiction ou un futuriste farfelu, ce fut un grand visionnaire, un mage, un grand penseur de la liberté. Kafka est de ces voyants qui sonnent l’alerte à la veille des grandes folies collectives. C’est le maître des univers clos, le meilleur situationniste possible en littérature. Son réalisme fantastique nous plonge dans une métaphysique vertigineuse. Chez Kafka, le fantastique est clôturé par le réel. Voilà sa grande invention. Eureka ! Aucun écrivain ne l’a fait avant lui.
Lorsque Grégoire Samsa se réveille et se rend compte qu’il s’est transformé en une bête immonde, cette métamorphose qui est la plus géniale des transmutations artistiques, quelque étrange que cela puisse nous paraître, a une signification d’une telle portée morale que la suite de l’histoire nous renvoie à notre propre inhumanité.
Et si l’on se réveillait un jour dans la peau d’un tueur en série ou d’un criminel de guerre ? Et si un homme riche se réveillait un jour dans la peau d’un pauvre, quelle serait l’attitude de son entourage, ses proches ? Questions effrayantes qui nous glacent le sang. Autant de sujets graves qui foisonnent dans les œuvres de Kafka : Le procès, Métamorphose et autres récits, Le château, L’Amérique, La colonie pénitentiaire et autres récits, La muraille de Chine, etc. Il est le dernier grand écrivain dont le nom est l’objet d’une construction adjectivale courante : kafkaïen.
Considéré comme «un écrivain tchèque de langue allemande», il est né à Prague en 1883 et décédé en 1924 à Kierling, non loin de Vienne, en Autriche.

Par Khalifa TOURÉ sidimohamedkhalifa72@gmail.com

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