PARTAGER

Il y a presque 40 ans, en 1988, l’Unesco, se rendant compte que les ressources documentaires des 20 et 21èmes siècles étaient surtout faites de documents audiovisuels, films, émissions télévisées et enregistrements radio, adoptait une recommandation pour sauvegarder et conserver les images en mouvement. La tendance expansionniste des vidéogrammes grandissant, en 2005, l’Unesco décrète le 27 octobre comme étant la «Journée mondiale du patrimoine documentaire audiovisuel». Aussi, depuis 2006, le 27 octobre 2018 marque la célébration pour la 13ème année de la journée mondiale dédiée au patrimoine audiovisuel. La commémoration de cette journée nous amène à nous interroger sur le sort du patrimoine audiovisuel en Afrique à l’ère de la télévision numérique et de la régulation quasi généralisée de l’audiovisuel dans nos pays.
Normalement, la sauvegarde du patrimoine audiovisuel va de soi. Cependant, tel n’est pas le cas toujours et partout. Par exemple, en 1974, en France, lors de la réforme de la radiodiffusion et télévision qui remplace l’Ortf (Office de radiodiffusion télévision française) par six organes (pour la diffusion, Tdf ; pour la production, la Société française de production et pour la programmation, Radio France, TF1, Antenne2, France3), André Diligent note, tout simplement, l’oubli du patrimoine que tous ces organismes génèrent : les archives. Nous croyons aussi pouvoir relever la même omission concernant les mêmes archives à travers les diverses lois sénégalaises qui créent et organisent aussi bien l’organe de régulation de l’audiovisuel que, tout dernièrement, la société de télédiffusion. En effet, même si la législation sénégalaise, depuis la loi 81-02 du 2 février 1981 jusqu’à celle n° 2006-19 du 30 juin 2006 qui l’abroge et la remplace, pose le principe de l’obligation de sauvegarder et conserver les archives de manière générale, cette disposition ne transparaît pas de facto partout où cela devrait. Ainsi, depuis la création du Haut conseil de la radio télévision (Hcrt) en 1991, en passant en 1998 par le Haut Conseil de l’audiovisuel (Hca) et jusqu’à l’actuel Conseil national de la régulation de l’audiovisuel (Cnra) créé en 2006, le législateur s’est uniquement soucié de réguler l’accès aux médias audiovisuels. Nulle part ces différentes lois n’ont prescrit ou obligé les médias ou l’organe de régulation lui-même ou une quelconque autre institution d’assurer la pérennisation des fonds constitués. Lorsque, rarement, il s’est agi de garder des traces des archives issues de ces émissions, c’était alors pour une période très courte (par exemple, selon la pratique, pendant seulement 6 mois pour le Cnra au Sénégal. Usage quasi-identique de la part des organes de régulation dans l’Uemoa/Union économique et monétaire ouest africaine). Ainsi, au Sénégal, aucune des lois créant les divers organes de régulation de l’audiovisuel n’intègre le principe de l’inaliénabilité et de l’imprescriptibilité des archives pourtant consacré depuis 1981 par la loi des archives et repris par toutes les autres lois qui l’ont abrogée et remplacée. Le constat que la sauvegarde du patrimoine audiovisuel ne figure pas dans les lois consacrant la régulation vaut dans la plupart des pays de l’Uemoa (Bénin : articles 24, 142 et 143 de la Constitution du 11 décembre 1990 sur la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication ; Mali : Loi ordinaire n°92-038/AN-RM du 24 décembre 1992 créant le Conseil supérieur de la communication (Csc) ; Côte-d’Ivoire : Ordonnance n°2011-75 du 30 avril 2011 portant érection du Conseil national de la communication audiovisuelle en Haute autorité de la communication audiovisuelle ; Niger : Titre VIII de la Constitution du 25 novembre instituant la Conseil supérieur de la communication (Csc), pour ne citer que les exemples de ces pays. Par ailleurs, à l’entame de l’implantation définitive de la Tnt (Télévision numérique terrestre), alors que pour la première fois, l’opportunité inespérée de disposer d’un format unique et homogène pour le support audiovisuel s’offre, réglant, ne serait-ce que passagèrement la caractéristique hétéroclite des supports des documents audiovisuels, la loi sénégalaise n°2017-28 du 14/7/2017 autorisant la création de la «Société de télédiffusion du Sénégal (Tds-Sa)» reste muette quant à la conservation des fonds rassemblés, de fait, par ladite société diffuseuse dont la mission consiste juste en la gestion, l’exploitation technique et commerciale des infrastructures de diffusion de télévision numérique et de la radio de l’éditeur public.
Au Sénégal, il n’existe pas encore, dans le domaine de l’audiovisuel et du multimédia, une institution nationale dédiée, à l’image de l’Ina, en France, à la conservation des archives, aux recherches de création audiovisuelle et de la formation professionnelle, dépositaire du dépôt légal de la radio et de la télévision, de la télévision numérique terrestre ainsi que du web. C’est à la direction des Archives du Sénégal que la loi dévolue en quelque sorte toutes ces attributions. Mais d’une part, le constat est patent que cette institution peine à assurer même l’essentiel de sa concession, à savoir les archives papier. Aussi, il lui est impossible, au vu des manques aussi bien en infrastructures qu’en espace, équipements et ressources humaines spécialisées, de s’occuper de l’audiovisuel en plus. D’autre part, gérer le patrimoine audiovisuel ne consiste pas seulement à en assurer la sauvegarde, la conservation et la valorisation. Il faut ajouter à tout cela la formation et le traitement avec, notamment la documentation et la «documentarisation».
Dès lors, à défaut de voir la création d’un organisme qui prenne en charge la totalité de ces besoins, il faut se tourner vers l’existant pour un exutoire pour solutionner le sort du patrimoine audiovisuel sénégalais. Aussi, deux solutions transitoires pourraient être adoptées, l’idéal étant toutefois de créer un organisme exclusivement voué, comme l’Ina en France, à la sauvegarde, la valorisation, la pérennisation, l’édition, la formation en ce qui concerne l’audiovisuel. L’avantage de cela est surtout de permettre à cet organisme de veiller à rassembler tout le passif patrimonial audiovisuel formé des fonds audiovisuels de radio et télévision depuis 1939 (naissance de Radio Sénégal/Aof) ou, à tout le moins, depuis le démarrage de Radio Mali de la Fédération du Mali composée alors du Sénégal et de l’ancien Soudan français devenu Mali (aube de nos indépendances, en 1960) et, bien entendu des archives des fonds télévisuels issus de la télévision sénégalaise dont la procréation date de 1963 (projet télévision scolaire de l’Unesco) pour s’achever en septembre 1972. A tout cela, il est à adjoindre les fonds cinématographiques sénégalais du projet des «Actualités sénégalaises» développé à partir de 1965 et jusqu’aux années 70-72, sans oublier la riche production cinématographique sénégalaise. Un tel organisme doit aussi réunir tout le patrimoine audiovisuel constitué des radios et télévisons privées dont les premiers organes émettent à partir de juillet 1994 pour la radio avec Sud Fm et en 2005 pour la télévision avec Rts2S/2Stv. Assurément donc, il n’y a qu’un organisme spécifiquement dédié pour s’occuper de la sauvegarde du passif du patrimoine audiovisuel composé de supports obsolètes ou obsolescents, analogiques ou numériques.
La première des deux solutions que nous préconisons ici comme ersatz est d’abord celle de choisir le Cnra déjà existant pour faire office de sauvegarde et de valorisation du patrimoine audiovisuel. Encore que pour ce faire, il faudra compter avec la mutation de l’actuel Cnra en une Harca (Haute autorité de la régulation et de la communication audiovisuelle) dont les missions incluraient, même sommairement, quelques aspects relativement à la sauvegarde, la conservation, la valorisation et la formation autour du patrimoine audiovisuel national public comme privé. La plateforme d’archivage mutuel prévue et gérée techniquement par Tds-Sa, fera l’objet de conventions de gestion entre les producteurs de ces émissions, le Cnra et Tds-Sa. Mais la grande question de la migration et de la préservation des importantes collections d’archives analogiques via un plan de sauvegarde et de numérisation ne pourra être menée que par un organisme exclusivement dédié au patrimoine audiovisuel. La Tnt entraîne une multiplication exponentielle des chaînes et des programmes, et donc une explosion documentaire nécessitant des moyens conséquents pour un traitement approprié. Mais il n’y a pas à se décourager : la sauvegarde de la mémoire audiovisuelle reste une préoccupation mondiale. En 2018, si l’Ina atteint l’objectif de son plan de sauvegarde et de numérisation lancé depuis 1999, la France sera le seul pays au monde à réussir à sauver intégralement sa mémoire audiovisuelle.
Après la bataille de l’accès aux médias que les organes de régulation ont fini de régler presqu’en Afrique, après la bataille technique de l’installation de la Tnt en train d’être menée dans notre continent, c’est la bataille de la pérennisation du patrimoine audiovisuel qu’il s’agit de parachever. Un premier pas va être franchi par la toute prochaine ratification, par les chefs d’Etat de l’Uemoa, de la directive portant dépôt légal audiovisuel dans la communauté. Aussi, dès à présent, le continent noir doit réunir un Grenelle du patrimoine documentaire général, mais surtout oral et muséal et, particulièrement audiovisuel pour qu’au banquet de la mémoire audiovisuelle, l’Afrique apporte irréfutablement les attributs palpables de ses civilisations et cultures multiformes.
Hamet BA
Directeur-Conseiller au Patrimoine Audiovisuel du Dg/Rts (Radiodiffusion télévision sénégalaise),
docteur en Sciences de l’Information et de la Communication,
Conservateur-documentaliste, Spécialiste de la Valorisation du patrimoine, des archives audiovisuelles et du Dépôt légal.
hbahamet@gmail.com

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here