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En voyage en France et en Guadeloupe à l’occasion du «Printemps des poètes», manifestation consacrée aux Afrique(s), Amadou Elimane Kane, écrivain poète, enseignant et chercheur, éditeur et fondateur de l’Institut culturel panafricain et de recherche de Yenne, démarre cette année 2017 sous le signe du dialogue et des rencontres. Auteur hyper actif, mais également éditeur avec la création d’une nouvelle collection pour les éditions Lettres de Renais­sances, il revient au Séné­gal avec une actualité très riche et toujours à l’œuvre pour entreprendre en faveur de la renaissance culturelle africaine.

Vous venez de publier un nouveau roman Moi, Ro­kha­ya Diop ou la négresse fondamentale qui déplie le temps et un ouvrage pédagogique, Enseigner la justice cognitive par la poésie et l’oralité, vous revenez de France et de la Guadeloupe dans le cadre du «Prin­temps des poètes» consacré cette année à la poésie africaine et antillaise. Vous avez également, en tant qu’éditeur, créer une nouvelle collection intitulée Baobab, consacrée au théâtre africain contemporain. Comment faites-vous pour mener tous ces projets de front ?
Vous savez, je suis très déterminé et je travaille sans cesse. Je crois beaucoup à la valeur travail. Sans cela, nous restons dans le superficiel. Et ce n’est pas cela qui m’intéresse. Ce qui me porte, ce sont les projets auxquels je crois et qui doivent proposer une nouvelle vision culturelle panafricaine, ancrée dans le travail et la justice.

Dans votre ouvrage En­seigner la justice cognitive par la poésie et l’oralité, vous évoquez cette question de «tenir compte de toutes les trajectoires plurielles dans l’enseignement». Pou­vez-vous nous expliquer ?
Vous savez, je travaille depuis trente ans sur cette question au sein des écoles francophones et par-delà et je crois fortement que c’est une des clés pour rassembler les publics scolaires issus de la diversité. D’un point de vue pédagogique, je propose un dispositif que j’ai créé autour de la lecture, écriture, oralité et citoyenneté en poésie pour transmettre les fondamentaux aux élèves. Mais j’y ajoute le dialogue, le respect des cultures et des trajectoires pour enseigner et dire l’histoire à travers les savoirs qui sont multiples. Je défends l’idée que nous devons avoir un esprit critique et foudroyer toute pensée unique qui ne mène qu’aux barbaries. C’est cela que j’essaie de transmettre aux élèves, aux enseignants, aux responsables pédagogiques, aux inspecteurs que je rencontre dans le cadre de ce travail. Et ces propositions sont reconnues puisque le dispositif a bénéficié d’un grand soutien auprès de l’académie de Paris et celle de la Guadeloupe notamment. Beaucoup d’associations soutiennent également ma démarche, le Cifordom, la Fondation Seligmann, la Fondation de France, la mairie de Paris. Tout cela contribue à ma volonté de poursuivre ce combat. Nous avons été invités à l’Hôtel de Ville de Paris pour rendre compte du projet «Poésie(s) du monde», mené pendant cinq ans avec des écoliers et des collégiens dans le 19ème arrondissement de Paris. Une vidéo sera bientôt disponible sur les réseaux pour faire connaître cette séance de restitution pédagogique qui s’est déroulée en présence de Madame Sophie Fouace, inspectrice académique-inspectrice pédagogique régionale Etablissement et vie scolaire qui a, depuis quatre ans maintenant, contribué en personne à la promotion et à la valorisation de mes travaux.

Vous vous êtes rendu également en Guadeloupe dans le cadre du 18ème «Temps des poètes». Vous y alliez en tant qu’enseignant ou poète ?
Les deux. Ah, vous savez, l’académie de la Guadeloupe m’a réservé un accueil exceptionnel. Et j’en suis encore très ému. J’ai été invité d’honneur dans le cadre du centenaire de la naissance de Guy Tirolien, et j’ai vraiment été mis à l’honneur lors de cette magnifique semaine. J’y étais pour présenter ma poésie en tant que lauréat du Prix Fetkann Maryse Condé 2016, dans la catégorie Poésie, mention spéciale du jury pour le caractère pédagogique de l’action poétique de l’ensemble de l’œuvre, mais également pour parler du dispositif de lecture, écriture, oralité et citoyenneté en poésie, car je fais de la recherche théorique et de la recherche appliquée dans le domaine pédagogique. Invité par la délégation académique aux Arts et à la culture de la Guadeloupe, j’y ai rencontré des responsables académiques, des enseignants, des étudiants, des élèves qui ont fait un travail magnifique et remarquable autour de la poésie de Guy Tirolien et de la mienne. C’était des moments intenses qui m’ont profondément marqué. J’ai également donné une formation aux enseignants de l’académie de la Guadeloupe dans le cadre du Parcours d’éducation artistique et culturelle, une formation qui portait sur la lecture, écriture et oralité en poésie.

Nous en avons eu échos. Mais quel bilan tirez-vous personnellement de ces échanges ?
Avec le soutien de Monsieur Claude Rivier qui est responsable de la délégation académique à l’Education artistique et à l’action culturelle en Guadeloupe, les rencontres, pour ce que l’on m’a dit, ont rencontré beaucoup d’échos auprès des pédagogues. Je suis très fier et très honoré de cet accueil qui me pousse à renforcer mon engagement pour la justice cognitive par la poésie et l’oralité. Nous avons ensuite partagé un moment fort, celui de la cérémonie en hommage à Guy Tirolien, en présence de sa famille, au collège Nelson Mandela, sur l’île de Marie-Galante. Dans cet espace puissant de rêve, nous avons vécu un moment mémorable où les élèves ont investi la poésie de Guy Tirolien et nous avons, ensemble, célébré sa puissance poétique. Quels moments de partage et de créativité ! J’ai offert un de mes livres à la famille de Guy Tirolien, et il y a eu ce moment inoubliable où nous avons dialogué avec Guy Tirolien, à travers sa poésie, ma poésie, notre poésie. Je suis allé aussi à la rencontre des étudiants de Lettres de 3ème année, mais aussi à l’Université Fouillole devant un public mixte de professeurs et d’étudiants, une rencontre placée sous le signe de la poésie, celle de Guy Tirolien, celle des poètes antillais et de la mienne. J’ai été très ému de voir les liens qui nous unissent, au-delà du temps, au-delà des kilomètres qui nous séparent, ces espaces inventés par notre histoire commune et notre patrimoine réuni. Et enfin, il y a eu une soirée poétique mémorable au lycée Carnot, instants exceptionnels où j’ai pu rencontrer Madame Guy Tirolien et ses enfants, Alain, Thérèse et Guy Tirolien Junior. J’ai retrouvé mon doyen, le grand poète et romancier Ernest Pépin qui a permis aux Guadeloupéens de connaître Cheikh Anta Diop, il est un exemple d’engagement pour les jeunes panafricains du Sénégal…

Parlons maintenant de votre nouveau roman Moi, Rokhaya Diop ou la négresse fondamentale qui déplie le temps. De quoi parle-t-il et pourquoi avez-vous eu envie de raconter cette histoire ?
Vous savez, je fonctionne beaucoup en pensant toujours à la continuité, tout en essayant de proposer une vision nouvelle du monde noir. Ce livre-là est très important pour moi, car j’y pense depuis très longtemps. Il fait suite à Moi, Ali Yoro Diop ou la pleine lune initiatique, mais même s’il existe des liens entre les personnages, ce n’est pas véritablement une suite, plutôt une continuité de l’histoire. Le cadre de Moi, Rokhaya Diop ou la négresse fondamentale qui déplie le temps est celui de notre époque contemporaine et future qui raconte le parcours d’une jeune femme noire en France qui, par le travail, les convictions et la ténacité, accède aux plus hautes marches de l’Etat. Par ce livre, je voulais montrer que tout est possible si l’on prend la peine de résister. C’est aussi un livre d’espérance pour la jeunesse issue de la diversité qui, en France malheureusement, vit encore de profondes injustices et des discriminations. Je veux dire aussi que si on sait tenir compte des trajectoires de chacun, on peut réorienter la société vers l’harmonie humaine. Vous savez, ce que l’on vit en ce moment, les guerres, les injustices, les barbaries sont aussi le fruit de cette pensée unique qui sévit en Occident. Et cela doit cesser, c’est ma conviction.

Pourquoi avez-vous choisi ce titre Moi, Rokhaya Diop ou la négresse fondamentale qui déplie le temps ?
Je suis poète et j’essaie toujours de donner du sens aux symboles, aux noms et aux mots. C’est d’abord dans le but de la continuité avec le précédent roman, mais c’est aussi pour marquer les esprits. C’est vrai, pour moi le mot «négresse» ou «nègre» fait référence à la pensée de Aimé Césaire, le «nègre fondamental» comme André Breton aimait le nommer. Je rends hommage au mouvement de la Négritude qui a beaucoup œuvré pour la reconnaissance de la culture noire. Aimé Césaire est resté tout au long de sa vie un homme de conviction et a conservé intacts sa réflexion et son engagement pour la fraternité des Peuples et la dignité des siens. J’ai aussi le souci de célébrer les femmes noires du 21ème siècle, toutes les femmes noires qui luttent contre les injustices raciales, les discriminations et toutes les formes d’exclusion, et qui défendent la dignité humaine en Europe, en Afrique, en Asie, aux Antilles, en Amérique. Donc, c’est une fierté et aussi notre patrimoine. Alors, je le porte en bandoulière.

On voit aussi dans ce livre que la préface a été rédigée par Ndongo Samba Sylla qui est écrivain, mais aussi chercheur en économie, et la postface par Anne-Marie Marcelli, philosophe et poétesse. Pourquoi ces choix ?
Pour plusieurs raisons. J’avais envie d’avoir un double regard, celui d’une femme et celui d’un homme. L’une est française, philosophe et poétesse talentueuse et l’autre est sénégalais et penseur d’un nouveau monde. C’est aussi parce que je suis admiratif de leur travail respectif. Ndongo Samba Sylla est un chercheur en économie d’une grande subtilité et son engagement panafricain est total. Il a d’ailleurs publié un livre remarquable qui s’intitule La démocratie contre la République. L’autre histoire du gouvernement du peuple et ses réflexions me passionnent. Et je voulais aussi que ce soit lui, car pour moi il fait partie de la relève, cette génération qui doit porter la continuité et mener par exemple la construction des Etats-Unis d’Afrique. Ndongo Samba Sylla y est engagé avec d’autres et j’admire leur détermination et leur droiture. De plus, le regard qu’il porte sur l’histoire de Rokhaya Diop est d’une grande justesse et d’une grande intelligence. Le regard de Anne-Marie Marcelli est philosophique et cette perspective donne aussi à réfléchir d’un autre point de vue. J’aime les contrastes et la différence des opinions pour bousculer les codes et engager une réflexion. Je suis très fier de leurs contributions qui apportent au texte des outils, des idées sur les thématiques du racisme, de l’immigration, des discriminations, de l’importance de l’éducation et du savoir. C’est au fond ce qui m’importe, engager le dialogue à travers l’histoire de personnages que j’invente, mais qui prennent une dimension dans le réel. Ce qui peut, peut-être, du moins je l’espère, changer le cours de nos histoires.

En débutant cet interview, j’ai évoqué aussi votre travail d’éditeur. Vous venez de créer une nouvelle collection intitulée Baobab et consacrée au théâtre contemporain. Qu’est-ce que vous pouvez nous en dire ?
Ah, je suis très heureux de cette nouvelle création. Comme nous avions créé l’année dernière la collection Paroles Arc-en-ciel, consacrée à la poésie, nous avons pensé à valoriser le théâtre contemporain avec cette nouvelle collection Baobab. Le premier titre que nous publions est remarquable et nous en sommes très fiers. Il s’agit d’un texte de théâtre Bal d’Afrique de l’écrivain poète Mamadou Diallo et qui pose, par le truchement de la comédie et de la dramaturgie, un thème très contemporain qui est celui de la vision politique faite de valeurs de justice et de solidarité qui se confronte à la corruption, au népotisme et à l’intérêt particulier. C’est un livre jubilatoire qui provoque les consciences et qui d’un point de vue littéraire et théâtral est très réussi.

Donc, en plus de votre travail d’écrivain, d’enseignant et de chercheur, vous dirigez les éditions Lettres de Renaissances. Comment choisissez-vous les auteurs que vous publiez ?
Quand nous avons créé cette maison d’édition, j’avais d’abord le souhait de proposer une vitrine de qualité de la littérature africaine contemporaine, mais sans frontière. Nous pouvons aussi publier des auteurs de tous les horizons et dont le travail nous semble pertinent dans le cadre de notre ligne éditoriale. Nous avons peu de moyens et nous proposons aux auteurs de fonctionner comme une coopérative, nous pouvons publier des ouvrages si les auteurs s’engagent à en faire la promotion et la diffusion. Nous le faisons aussi dans un souci de pérennité sans chercher le profit ou les coups littéraires médiatiques. Nous souhaitons publier des livres de qualité qui questionnent la société contemporaine tout en s’inscrivant dans l’esthétisme littéraire, l’humanisme et l’universel. Je signale d’ailleurs la parution d’un livre que je veux défendre. C’est un essai littéraire rédigé à quatre mains par Isabelle Chemin qui est professeure documentaliste et rédactrice littéraire et Ndongo Mbaye, écrivain poète et sociologue et qui s’intitule Amadou Elimane Kane : réinventer la littérature africaine, c’est bâtir le récit pluriel pour une humanité sans muraille. Il est préfacé par Claude Rivier qui est délégué académique à l’Education artistique et à l’action culturelle de la Guadeloupe. Là aussi, j’avais le souhait de faire dialoguer des pensées diverses qui forment un cercle vertueux, celui de la France, du Sénégal et de la Guadeloupe. C’est une analyse littéraire croisée de mon œuvre et je suis très fier de ce livre qui permet aussi de dialoguer autour de la littérature et de nos engagements communs.

Vous êtes aussi le fondateur de l’Institut culturel panafricain et de recherche de Yenne Todd. Quels sont vos prochains projets dans ce cadre ?
Ecoutez, on continue le combat. Je veux vraiment que cet espace dédié à l’éducation, à la culture et aux arts devienne un lieu incontournable au Sénégal et sur le continent. J’y travaille activement. Nous avons plusieurs projets de résidences artistiques encore en construction et aussi un projet d’échanges culturels et citoyens avec le département de la Guadeloupe. Ce serait pour moi un essor formidable de pouvoir y associer de manière pérenne nos amis et frères des Caraïbes. C’est mon plus grand souhait pour 2017 et pour les années à venir.

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