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Ababacar Fall juge inédite la pléthore de listes candidates aux élections législatives du 30 juillet. L’expert électoral prévient sur les risques du plus faible taux de participation des électeurs jamais enregistré lors d’une élection. Dans cet entretien, le secrétaire général du Gradec expose ses solutions et appelle au dialogue entre les acteurs politiques.

ababacar-fall_DSC0040Qui est Ababacar Fall ?
Je suis membre de la Société civile depuis 3 ans, après avoir milité dans les partis politiques. Actuellement, je suis le secrétaire général d’une organisation dénommée Groupe de recherche et d’appui conseil pour la démocratie participative et la bonne gouvernance (Gradec). J’ai eu l’avantage avec quelques collègues comme Ndiaga Sylla, Ousmane Badiane, Khalifa Sall d’avoir participé, depuis une vingtaine d’années, à tout ce qui s’est fait en matière de concertation sur le processus électoral. A l’époque, on n’avait pas cette floraison de partis, on tenait les réunions de concertations avec le ministre de l’Intérieur dans la salle des opérations qu’on appelle  la «salle Ops». Depuis lors, on s’est familiarisé avec la matière électorale. A part les concertations sur le «code consensuel» de 1992, je peux dire que j’ai participé à tout ce qui s’est fait dans le domaine électoral entre les organismes de gestion des élections et les acteurs. J’ai été membre de la commission cellulaire qui a réfléchi autour de la création de la Cena. J’ai été membre de toutes les commissions de revue du Code électoral d’abord en tant qu’acteur politique ensuite en tant qu’expert.

Récemment, avec votre collègue Ndiaga Sylla, vous avez sorti un manuel en guise de note d’information sur les élections législatives. Qu’est-ce qui vous a poussé dans cette réflexion ?
Cet ouvrage s’intitule : «Comprendre les élections législatives au Sénégal.» Nous sommes partis du constat que beaucoup de personnes nous appelaient pour avoir des informations et des éclairages sur le processus électoral de manière générale, surtout par rapport à la question des candidatures. Depuis l’adoption des réformes issues du référendum de 2016, il y a eu quelques changements qui sont venus impacter le Code électoral. Il y a maintenant la participation des indépendants et les députés dédiés à la diaspora. Etant donné que le code électoral qui a été adopté dernièrement et voté en 2017 n’est pas encore disponible, nous nous sommes dit pourquoi ne pas faire un document de lecture assez simple pour revenir sur toutes les séquences du processus électoral afin d’amener les acteurs à mieux maîtriser les procédures. Le Code électoral n’est pas de lecture facile. Notre document est préfacé par Mazide Ndiaye, président du Radi et du Gradec. Nous sortons d’une phase d’enrôlement avec la refonte partielle du fichier électoral et nous avons tenu à aborder des questions techniques dans ce livre avec l’établissement des listes électorales et des cartes d’électeur, les conditions pour s’inscrire sur les listes électorales, le contentieux sur les inscriptions, la gestion des cartes d’électeur, etc. Ensuite, nous avons parlé du mode de scrutin qui régit les élections législatives qui sont différentes de la Présidentielle. Pour les Législatives, le mode de scrutin est mixte. On a des candidats sur la liste majoritaire départementale et d’autres sur la liste proportionnelle nationale. Nous avons aussi présenté les différents départements parce que nous en avons 45 à l’intérieur du pays et 8 au niveau de l’étranger pour les députés de la diaspora. Nous avons aussi traité des questions d’éligibilité et d’inéligibilité, c’est-à-dire qui peut se présenter ou non. Ce sont des questions très importantes pour les acteurs qui veulent présenter des candidats. Bref, nous avons déroulé toutes les étapes de la préparation des élections jusqu’à la proclamation définitive des résultats avec le chronogramme de toutes les activités, les acteurs qui interviennent et les références juridiques.

Pour la question d’éligibilité, Khalifa Sall conduit depuis la prison, la liste nationale de Manko taxawu senegaal. Si son procès n’est pas organisé jusqu’aux Législatives, peut-il sortir de prison, une fois élu ?
Khalifa Sall est certes inculpé mais pas condamné. Il bénéficie pour le moment de la présomption d’innocence. Cela n’empêche pas sa présence sur une liste de même que son élection. S’il est élu, normalement, il a sa place à l’Assemblée nationale. L’issue du procès déterminera certainement la suite. Attendons de voir.

Avez-vous eu des difficultés financières pour éditer ce manuel ?
Je dois avouer que nous l’avons fait avec nos propres ressources. Nous avions écrit au ministère de l’Intérieur, au président de l’Assemblée nationale, au Premier ministre, pour solliciter un soutien pour l’édition de cet ouvrage. A ce jour, nous n’avons pas encore eu de réponse. Nous avions également sollicité l’appui des partenaires au développement, mais comme vous le savez, ce sont des procédures assez complexes. Et comme nous étions dans l’urgence, parce qu’il fallait sortir le document avant le dépôt des listes, nous l’avons édité et publié. Notre objectif était de faire un grand tirage du manuel à 25 mille, 30 mille, voire 50 mille exemplaires afin que le manuel soit accessible aux citoyens de tous bords. Malheureusement, faute de moyens, nous n’en avons tiré qu’un millier d’exemplaires. C’est cela qui explique qu’on le vend pour couvrir les charges d’impression. Initialement, il était prévu de le distribuer. Le livre est vendu à 3 000 francs Cfa. Mais pour le moment, il y a une ruée timide des acteurs par rapport à l’achat du livre.

Quelle appréciation faites-vous de la présentation de 49 listes déposées sur la table de la Direction des élections pour les Législatives du 30 juillet ?
C’est une situation inédite et une première dans notre histoire politique qu’on ait un nombre de listes aussi important. On parle même de pléthore de listes. Lors des Législatives de 2012, il y avait 24 listes si mes souvenirs sont exacts. Aujourd’hui, nous avons plus du double. Certes on ne sait pas combien de listes seront validées mais normalement, le 9 juin, l’arrêté portant publication des listes de candidatures validées va sortir. Mais il est à peu près sûr qu’on sera dans l’ordre de 45 et plus. C’est énorme ! Cela pose des problèmes au plan technique et même de la participation des électeurs. Lorsqu’il y a beaucoup de listes, les gens vont se perdre. Au plan technique, si on met 49 bulletins dans le format où ils sont imprimés dans un format A4, ce sera très difficile, surtout qu’il y a des endroits où des problèmes d’infrastructures se posent. Com­ment arriver à disposer tous ces bulletins sur des tables ? C’est un problème. L’électeur qui vient pour voter est tenu de prendre l’ensemble des bulletins. S’il y a 49 bulletins, il les prend tous pour aller dans l’isoloir et faire son choix. Cela va impacter certainement le temps de vote. Si dans un bureau, il y a 400 ou 500 électeurs, entre le moment où l’électeur présente son identité avant de passer à la table pour récupérer les bulletins et aller choisir son candidat, ce sera compliqué. Il y a aussi la question du coût. Si on a 49 listes, on aura environ 350 millions de bulletins à imprimer. C’est énorme et cela fait environ 7 à 8 milliards rien que pour l’impression des bulletins sans compter le reste du matériel électoral, les enveloppes réglementaires, entre autres. J’ai fait quelques propositions. On peut réduire la taille du bulletin. Cela prend moins d’espace et on gagne sur le coût de l’impression. Mais les écritures seront très serrées et la photo de la tête de liste sera assez réduite ; cela peut aussi poser problème. Autre solution : c’est d’avoir un bulletin du même format que celui qui est utilisé à la Présidentielle, c’est-à-dire en format 90 x 110. Il s’agira dans ce cas de ne pas mettre les noms des candidats mais uniquement la photo de la tête de liste, les sigles et les symboles. C’est cela qui est déterminant. Avant d’entrer dans un bureau de vote, on sait pour qui on va voter. Le 9 juin, lorsque le ministère va publier les listes, ce sera dans la presse. Tout le monde saura qui est candidat ou pas, sur la liste nationale ou départementale.

Donc, vous prédisez des élections difficiles à organiser ?
Ces élections seront les plus coûteuses et les plus compliquées. L’image de l’Assemblée nationale auprès des Sénégalais n’aide pas non plus. Certains considèrent que «les députés ne servent à rien, ne font que dormir et se battre à l’Assemblée». Ce qui n’est pas exact.  En 2012, dans un contexte marqué par une alternance, on avait 36,76% de taux de participation. C’est très faible. Avec cette Législature qui est très critiquée, la multiplicité des listes contribuera sans nul doute à dérouter les électeurs qui vont s’y perdre. Ils seront dégoutés et se résigneront à ne pas aller voter. C’est cela ma crainte. Si on n’y prend pas garde, le taux de participation risque d’être plus faible que celui de 2012.

La pléthore de listes posera également le problème des couleurs des bulletins…
Il n’y a que 7 couleurs qui sont celles de l’arc-en-ciel. Toutes les autres sont des dérivés. Quand l’arrêté de la publication des listes sera publié, il y aura une période d’arbitrage des couleurs. Le ministère en charge des élections va convoquer tous les mandataires des coalitions pour procéder à l’arbitrage des couleurs mais il faut avouer qu’avec 49 listes, on aura beaucoup de difficultés. Pour garantir des élections apaisées, il faut que les acteurs se parlent. Ce qui fait défaut dans notre pays, c’est l’absence d’un dialogue politique sincère. Il y a un comité de suivi qui a été mis en place après la revue du Code électoral mais l’opposition n’y siège pas, de même que les partis non alignés. Sur le processus électoral, il faut des concertations inclusives afin de bâtir des consensus forts.

Peut-il y avoir des cas de fraude avec l’actuel fichier électoral ?
C’est une question très difficile à répondre. La fraude est multiforme. Il y a la fraude en amont, en aval et le jour du scrutin. Mais je dis que notre système électoral est assez fiable pour barrer la route à certains types de fraude. Le bourrage d’urnes n’est plus possible. Avec les suspicions et les doutes çà et là, seul un audit du fichier électoral peut rassurer les acteurs. Le rythme de production et de distribution des cartes d’identité est très lent ; cela inquiète nécessairement et alimente davantage les rumeurs et les suspicions avec les dysfonctionnements qui sont réels en raison des délais dans lesquelles la refonte partielle s’est faite. Par exemple, je  me suis inscrit le 5 octobre 2016 et jusqu’à présent, 8 mois après, je n’ai pas encore ma carte. Je ne suis pas seul dans ce cas et, forcément, cela soulève des questionnements. Récemment, les autorités ont dit qu’elles vont appuyer sur l’accélérateur après la publication des listes de manière à produire le reste des cartes non encore éditées, environ 3 million 500 mille. Avec un rythme de 70 mille cartes produites/jour, cela fait 50 jours de production ; on sera déjà à dix jours des élections pour acheminer les cartes vers les commissions et les distribuer. Vous voyez déjà les problèmes.

 

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