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A Thiès, des centaines de caïlcédrats et de baobabs, incarnant un charme écologique qui, depuis l’époque coloniale, berce les férus de la nature, disparaissent progressivement du fait d’une boulimie foncière dévastatrice mais, également, de l’abattage, l’élagage abusif et l’écorçage illicite. Le Quotidien fait un zoom sur ces espèces agressées sauvagement dans la cité du Rail.

Cité «Sidak Ville neuve». Un espace niché dans la partie garnison de la ville, aux confins du quartier Diakhao et à la lisière du cantonnement du Grou­pe­ment mobile d’intervention (Gmi). Sur l’emprise de la petite forêt de Thiès, la cité immobilière a presque changé le visage de l’unique poumon vert de la cité du Rail. Il est 10h, ce jour. On est au cœur de la Cité Sidak «Ville neuve de Thiès». Ici, quelques arbres à l’ombre fugace sont les seuls rescapés de cette forêt, jadis dense. Des baobabs rasés et découpés en grands morceaux sont récupérés par des charbonniers qui ont élu domicile sur le site depuis le début des travaux de la cité. A deux pas de là, les ordures se disputent la place avec de gros engins qui déblaient le terrain. Un peu plus loin, la société immobilière termine la pose des dernières bornes pour les maisons. Ailleurs, elle a commencé à construire une cité. Bref, un écosystème menacé pour ne pas dire malmené. Ainsi, risque de disparaitre, hélas, l’unique morceau de terre verte qu’il restait à la ville aux-deux-gares. D’où le cri du cœur, à juste titre, de l’association «Les Amis du Baobab» contre l’abattage des arbres et surtout des baobabs pluri-centenaires. «C’est plus qu’un cri du cœur : c’est le hurlement de désespoir du géant baobab», s’étrangle Jean Michelle Seck. Le président de l’association «Les Amis du Baobab», de renseigner que la «boulimie foncière ne date pas d’aujourd’hui». Et d’expliquer, «ceux qui connaissent la Sicap savent qu’il y a à Dakar un quartier baptisé : La Sicap Baobab. Nous sommes en train de procéder à des recherches dans les archives de La Sicap pour pouvoir révéler aux Sénégalais le processus qui, à l’époque, en termes de décision, a conduit à l’abattage de tous les baobabs sur lesquels cette cité a été édifiée dans les années 50». Mais, pour l’heure, l’objectif de son association consiste à obtenir un décret signé par le président de la République pour changer le statut du baobab. «Actuellement, le baobab a un statut partiellement protégé et nous voulons que ce statut évolue pour devenir un statut d’espèce intégralement protégé. Si nous parvenons à obtenir cette évolution de statut, notre objectif sera atteint au Sénégal», dit-il. Embouchant la même trompette, une citoyenne désespérée à Thiès, Outa Bocandé, de lancer un appel aux autorités locales et étatiques pour sauver, au moins, les espèces qui restent sur le site. «Il y a encore des caïlcédrats, des Kadds, des acacias et des fromagers qui peuvent encore être sauvés». Non sans dénoncer «l’inertie» et «l’amateurisme» des autorités locales, de la mairie ville, en première. «J’ai commencé à attirer l’attention de la mairie de Thiès depuis qu’on a commencé à déverser des ordures ici. Je me suis plainte à plusieurs reprises au niveau de l’Institution municipale et il n y a  jamais eu de réaction». Idem au niveau de  la direction des Eaux et Forêts. «Je ne comprends pas les raisons qui ont commandé la délivrance, par les forestiers, de l’autorisation de couper des baobabs. Il faut que le Sénégal revoit les conventions et les traités signés par rapport aux changements climatiques et à la protection de la nature», crache un membre de l’association «Les Amis du Baobab», qui poursuit : «Le Code des collectivités locales dit : «les communes auront de l’argent pour reverdir leur commune». Il se demande : «Pourquoi alors, le faire si on détruit tout ce qui est ici.» Il déplore : «C’est un paradoxe entre ce qu’on écrit et ce qu’on fait pour des raisons financières dans une logique de boulimie foncière. C’est regrettable.» Pour sa part, l’ingénieur Babacar Ndiaye souligne que «le Lion et le Baobab sont deux espèces qui figurent dans l’emblème de notre pays. Des espèces protégées par le Code forestier.» L’Ami du Baobab s’interroge : «Comment donc peut-on autoriser des lotissements qui vont venir les massacrer.» Une interrogation, qui fait bondir l’étudiant Diomaye Sène, qui se refuse de faire dans la langue de bois. Il est d’avis que «le baobab est un symbole autant  que le président de la République l’est. Tuer le baobab, pour moi, équivaudrait ainsi à tuer le président de la République, car c’est un symbole qui se trouve sur le sceau du Sénégal. Dorénavant nous allons lutter pour introduire une loi à l’Assemblée nationale afin qu’on arrête ce massacre des baobabs.» La nutritionniste, Docteur Aïcha Konté, elle, rappelle les vertus du baobab. «C’est un arbre très extraordinaire qui existe et qui est utilisé depuis des millénaires. La poudre du fruit qu’on appelle «Bouy» est riche en nutriment, très riche en calcium et en vitamine C notamment. Elle peut remplacer valablement et de loin le lait. C’est un arbre aussi très utile chez les femmes qui souffrent de l’ostéoporose.» Et ce n’est pas tout, puisqu’il n’y a pas que le fruit. Dr Aïcha Konté explique : «Il y a également les feuilles qui sont utilisées au moment de l’accouchement mais également par rapport à leur valeur nutritionnelle dans l’alimentation. Je ne comprends pas l’abattage de ces arbres qui mettent énormément de temps à pousser. A la longue, on risque d’être en rupture de ces produits dont on a besoin. Alors que les pays du Nord nous font la guerre pour pouvoir avoir ces fruits-là, nous, on les massacre. L’Afrique est riche d’éléments, mais c’est à nous de les conserver.» A l’image du baobab, le caïlcédrat, pareillement, ne se porte pas mieux. L’arbre, qui constitue un patrimoine écologique et culturel de la ville de Thiès, est gravement menacé par diverses agressions d’origine anthropique. Qui ont pour noms : abattage, élagage abusif et écorçage illicite. Aussi, «d’autres déperditions sont régulièrement enregistrées du fait de la vieillesse des sujets et de l’absence d’un Programme de traitement sylvicole approprié», selon le Colonel Abdourahmane Samoura. L’ingénieur des Eaux et Forêt à la retraite estime que «le recensement des caïlcédrats de la commune de Thiès effectué en 2003 par le service forestier régional faisait état de 3188 arbres vivants». Aujourd’hui, «la situation est tout autre», constate avec force l’officier supérieur à la retraite, qui enseigne que «le caïlcédrat, en sa qualité de plus bel arbre des pays soudano guinéens, est très souvent planté comme arbre d’avenues. C’est le cas des grandes artères et des bases militaires de la région de Thiès, très ombragées par de magnifiques caïlcédrats qui ont été plantés à Thiès depuis 1933, en tenant compte des contraintes climatiques et pédologiques». Fréquemment, indique Colonel Samoura, «la base des caïlcédrats auprès des agglomérations est entaillée par les populations qui utilisent l’écorce amère pour ses propriétés réputées fébrifuges et toniques, pour elles et pour les chevaux. C’est également un arbre  remarquable de la région de Thiès à travers le «Ndioloum Diobass» qui a tiré sa révérence dans les années 80». Ainsi, ajoutera l’ingénieur, «la ville de Thiès, entendue dans le sens d’une ville durable, a besoin, entre autres, d’arbres du fait de son environnement dominé par de fortes insolations et de la progression rapide du béton. Certains spectacles désolants que l’on voit souvent à travers la ville sous le regard indifférent et imperturbable des Thiessois sont à bannir de notre paysage urbain». Et de vociférer : «Arrêtons le massacre des caïlcédrats ! Plus jamais ça !». D’autant qu’Abdourahmane Samoura estime que «le mal se produit au moment où la reconstitution du couvert végétal ligneux, par le biais du reboisement, est portée au rang des actions à privilégier dans le cadre de la Politique forestière du Sénégal (Pfs) pour juguler les effets de la dégradation des écosystèmes et des changements climatiques». Pour dire, selon lui, que la volonté politique manifestée par les plus hautes autorités du pays pour une restauration de la couverture végétale par des actions de reboisement soutenues implique dès lors un effort global et une grande mobilisation des acteurs concernés et requiert également une vision partagée et une solidarité effective. «Le but recherché à travers les opérations de reboisement est de tirer profit du rôle capital que joue l’élément végétal dans le maintien de l’équilibre de l’homme (besoins d’ordre psychologique, physiologique et social) et des systèmes qui sont mis en place (sauvegarde du milieu et des établissements humains)». Sous ce rapport, dira-t-il, «d’immenses efforts sont consentis par les autorités municipales dans le cadre du Programme de soutien des projets communaux de protection du climat et d’adaptation au changement climatique. Et avec l’appui du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du développement, ce programme participe à la réduction des émissions de gaz à effet de serre mais aussi à l’adaptation au changement climatique, la conservation et l’amélioration de la forêt et de la biodiversité (2016-2018) permettant de restituer à la ville sa dimension écologique en vue de contribuer à l’épanouissement des populations». Ainsi, indique-t-il à l’attention des populations de Thiès, «aucun motif ne justifie aujourd’hui cette forte agression exercée sur ces caïlcédrats légendaires, qui constituent un patrimoine écologique et culturel de notre ville. C’est donc un défi majeur que les populations doivent relever, en faisant prévaloir l’usage du contrôle citoyen et en se dressant, avec toute l’énergie requise, contre les auteurs de ce massacre abominable».

Khaya senegalensis : Le plus bel arbre, le plus grand, le plus majestueux

Le caïlcédrat, de son nom scientifique Khaya senegalensis où Khaye, en Wolof, appartient à la très grande famille des Méliacées qui compte de très intéressantes espèces dans la flore sèche. On peut en citer principalement deux, à savoir : le Trichilia preuriana A, Juss un petit arbre très commun dans les galeries forestières des zones sèches et dans le sous-bois de la forêt semi-humide de la Basse Casamance et le Carapa procera DC, les très connus «Toulou­couneu» des Malinkés aux graines oléagineuses médicamenteuses. En Casamance, il est excessivement abondant, aussi bien dans la savane boisée que dans les forêts denses semi-humides à Detarium, Parinari et Erytrophleum. Il existe, toutefois, de référence en abondance sur les lisières de ces bois autour des dépressions cultivées en rizière. Espèce de pleine lumière supportant mal la concurrence, le caïlcédrat est «le plus bel arbre, le plus grand, le plus majestueux» des régions à longue saison sèche sahélo-soudano-guinéenne. Il domine de beaucoup les autres arbres. Selon la profondeur et l’humidité du sol, c’est un arbre à fut rectiligne, libre sur une dizaine de mètres et plus, terminé par une cime pyramidale, puissamment charpentée, très développée, qui s’élève à 25-30 mètres.
Réactions…Colonel Baïdy Bâ, Directeur des Eaux et Forêts
«Les caïlcédrats de Thiès sont debout mais ils sont tous morts»
«Ce qui faisait la beauté de la ville de Thiès, c’était les khayas sénégalensie, et celle de la ville de Khombole, les benténiers. On appelait même Khombole : «Capitale des benténiers» ou «France benténiers». À Thiès, une rue est même d’ailleurs rebaptisée : «Rue sans soleil», grâce aux Khayas. Aujourd’hui, malheureusement, ces Khayas  reboisés depuis l’époque coloniale sont encore debout mais, en réalité, ils sont morts, parce que les racines sont presque déjà mortes. Il est donc nécessaire, au-delà de ces espaces verts, de reboiser, entre deux Khayas, un plant du même arbre et de le suivre pendant deux ans. Et, de même, planter des Khayas sur les autres grandes avenues de la ville pour avoir d’autres «Rues sans soleil» mais, également, pour que  la génération future puisse connaitre cet arbre».

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