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Le dernier remaniement ministériel a donné lieu à des réactions et commentaires laissant éclater la colère chez certains, exprimée de manière publique et sans retenue, et chez d’autres des manifestations de réjouissance aux allures de meeting politique jusque dans des espaces symboliques de la République. Abdoul Aziz Tall, qui avait en charge jusqu’ici le suivi du Pse, et son remplaçant Cheikh Kanté se sont fait remarquer par une sobriété inattendue. Sur cette question et sur d’autres, il a levé le voile avec Le Quotidien.

Monsieur le ministre, on ne vous a pas entendu depuis que vous avez quitté vos fonctions de ministre en charge du suivi du Pse…
Ce n’est pas parce qu’on quitte un gouvernement que l’on doit forcément vous entendre. Et surtout pas de manière qui laisse apparaître des regrets et ressentiments. Une équipe gouvernementale est comparable à bien des égards à celle du domaine des sports. Il appartient à l’entraîneur de désigner ses joueurs aux postes auxquels ils doivent évoluer. Il n’est pas dit que le joueur doit impérativement garder son poste durant toute la partie. Tout est fonction de la stratégie du moment définie par le coach pour remporter la victoire. Rapporté sur le terrain de l’Etat et de l’Administration, ce principe équivaut au pouvoir discrétionnaire du président de la République de désigner les membres de l’équipe avec lesquels il compte accomplir sa mission. Si chaque acteur voit les changements intervenus récemment sous cet angle, il n’y a pas lieu de manifester des états d’âme lorsque l’on n’est plus membre d’un gouvernement ou d’une quelconque équipe d’ailleurs.
Donc vous vous étiez préparé à quitter votre poste ?
Tout croyant doit s’attendre à quitter ce bas monde à tout moment, a fortiori les positions qu’il y occupe, quel que soit par ailleurs le secteur dans lequel il évolue.
Est-ce cela qui vous a permis de rester aussi zen ?
Je me suis gardé de considérer que la fonction ministérielle est éternelle. Et j’ai tout fait pour ne pas m’enivrer des avantages et attributs de la fonction, ou de me considérer comme supérieur aux autres. Et j’ai tout fait pour faire partager cette conception de la fonction aux membres de ma propre famille. Il est loisible de constater que chez moi il n’y a ni gendarme ni policier, encore moins un gardien civil. Même quand j’étais ministre, directeur de Cabinet de Monsieur le président de la République, il en était ainsi. Je peux ajouter que je n’ai jamais sollicité les services d’un garde du corps. Je n’ai jamais occupé de logement de fonction et dans bien des occasions, le week-end, j’utilise ma voiture personnelle pour mes déplacements privés. Je dois tout de même préciser qu’un second véhicule de liaison m’a toujours été affecté. Ma dotation de carburant est exclusivement réservée aux besoins du service et elle est gérée par mon chauffeur personnel. Nombreux sont les matériels et équipements dans le bureau que j’occupais que j’ai payés de ma propre poche. Je peux citer d’autres exemples à travers lesquels on peut toujours se préparer psychologiquement à quitter la fonction ministérielle sans conséquences fâcheuses.
N’est-ce pas là une manière d’adopter une attitude de réserve qui peut être suspecte aux yeux de l’autorité ?
Certainement pas ! L’autorité, on lui doit fondamentalement trois obligations. La loyauté, la transparence dans la gestion des affaires de l’Etat et la compétence par rapport à l’exécution des missions qui vous sont confiées, c’est l’obligation de résultats. Les points que je viens d’évoquer relèvent plutôt de cette exigence de transparence et c’est cette attitude qui vous garantit la sérénité à tout instant et qui vous conduit à ne pas avoir des ressentiments lorsqu’on quitte une fonction, quelle qu’elle soit. En d’autres termes, il y a toujours lieu d’observer un détachement lorsqu’il s’agit de gérer les biens publics.
Il semblerait que l’on ait reproché à certains ministres qui n’ont pas été reconduits de ne pas s’être suffisamment engagés en politique. Est-ce votre cas ?
Je constate heureusement que vous utilisez le conditionnel pour formuler votre question. A mon avis, il y a plusieurs manières d’être politique. Certains le font dans des instances formelles où ils drainent des militants au profit du parti au pouvoir. D’autres en revanche sont plus enclins à servir le pays à travers des activités sans lesquelles aucune réalisation ne serait possible dans la mise en œuvre de nos politiques publiques, donc aucun bilan ne saurait être présenté. Ceux-là ne sont pas forcément dans la mobilisation des foules. Pour autant, ils sont extrêmement politiques au sens étymologique du terme dans la mesure où ils contribuent à la mise en œuvre des objectifs fixés dans la politique définie par le chef de l’Etat. Il est vrai que les deux démarches ne s’excluent pas, je dirais même qu’elles sont complémentaires.
Mais dans le cadre de votre travail, peut-on penser qu’il ait pu exister des divergences entre vous et le président de la République ?
Pas à ma connaissance. Mais je vous ai expliqué tout à l’heure que sortir d’une équipe gouvernementale ne signifie pas qu’on a des divergences avec le Président ou avec quiconque d’ailleurs. C’est les exigences du moment qui justifient le maintien ou non d’un acteur dans le gouvernement. Cela dit, je crois qu’il est utopique de croire que lorsqu’on siège dans un Conseil des ministres, on est toujours en phase avec ce qui se dit ou se fait. Il est même souhaitable qu’il y ait des différences de points de vue qui doivent être plutôt perçues comme des sources d’enrichissement. A défaut, on est dans l’unilatéralisme qui est l’une des principales causes des mauvaises décisions. Le Président Kennedy ne disait-il pas qu’il commencerait à s’inquiéter le jour où tous ses collaborateurs seraient d’accord avec lui sur un sujet. Avoir la possibilité d’exprimer un point de vue différent est donc la première règle d’un management participatif. Cela dit, il y a un certain nombre de précautions à observer lorsqu’il s’agit de défendre ses positions, surtout devant un chef d’Etat. Adopter une attitude de respect et d’humilité n’est pas la moindre. Se garder surtout de considérer qu’on est dépositaire d’une science infuse. Respecter les points de vue des uns et des autres, et surtout éviter de les considérer comme des attaques personnelles lorsqu’ils ne sont pas en phase avec la position que vous défendez. Garder le secret des échanges de cette nature et ne point en faire un sujet d’expression de sa propre vanité ou de son besoin de considération. Un homme d’Etat aussi doit se prêter volontiers à cet exercice de débats contradictoires. Bien sûr en conservant l’idée qu’en dernier ressort c’est lui qui prendra la décision finale.
Considérez-vous que le Président Macky Sall ait cet esprit d’ouverture ?
Pour ce que j’en sais, il est non seulement ouvert au débat contradictoire, mais il lui arrive même de le susciter. Cela dit, cette prédisposition ne saurait être considérée comme un acquis définitif dans le style de management d’un homme d’Etat. Il y a des situations où il est seul à détenir des éléments d’informations qui ne sont pas à la portée de tous les acteurs. A partir de ce moment, il peut prendre des décisions qui peuvent apparaître surprenantes, voire incongrues pour un profane ; d‘où la nécessité d’un dispositif de communication adéquat pour expliquer ses positions, car aujourd’hui les Peuples refusent de mourir idiots.
Quelques exemples ?
Vous vous doutez bien que je ne vais pas vous en donner le moindre. Rires …
Il a été dit que vous avez quitté le gouvernement parce que vous ne seriez pas dans les bonnes grâces de la Première dame…
Je me demande si je devrais répondre à cette question parce je trouve ce genre d’information sans objet. La Première dame, je la respecte comme il se doit, au regard de son statut et du rôle qu’elle joue auprès de son époux. Elle-même a du respect et de la considération à mon endroit, au point qu’elle m’appelle toujours tonton, dans la pure tradition de nos valeurs traditionnelles africaines, dans les rares occasions que j’ai eu à la rencontrer.
Avez-vous déjà effectué votre passation de services avec votre successeur ?
Oui. Depuis la semaine dernière. Je lui ai souhaité plein succès et assuré de toute ma disponibilité, le temps qu’il s’habitue aux dossiers de suivi du Pse. Cheikh Kanté est quelqu’un qui me voue beaucoup de respect et c’est réciproque. Je souhaite ardemment qu’il réussisse dans cette exaltante mission que le Président lui a confiée.
Apparemment la passation n’a pas été médiatisée…
La passation de services au sein de l’Administration publi­que est un acte qui s’inscrit dans la pure tradition républicaine. En principe, elle ne concerne que trois acteurs. L’Inspecteur général d’Etat qui supervise l’opération, l’autorité entrante et celle sortante. Le caractère solennel de cette instance est symbolisé par la présence de l’Ige. Dès lors, il ne saurait y avoir place à des manifestations de réjouissance aux allures de meeting politicien. C’est à la limite choquant pour tous ceux qui se soucient tant soit peu de l’orthodoxie républicaine. On croyait ces pratiques totalement révolues avec la fin du précédent régime. En tout cas, elles sont très mal perçues par les populations qui les considèrent comme l’expression d’une forme d’arrogance, en plus de violer les principes fondamentaux qui gouvernent le fonctionnement d’une Administration publique, à savoir la neutralité, la mutabilité et l’égalité. Le manque d’humilité est la plus grosse menace qui guette tout détenteur d’une autorité publique. Je pense qu’à l’avenir, le président de la République devrait interdire formellement ce genre de manifestations qui polluent l’image de nos institutions. Ce serait pour lui, entre autres, une bonne manière de traduire en actes la gouvernance sobre et vertueuse.
Apparemment vous avez repris votre liberté de ton…
Je ne sais pas ce que vous entendez par liberté de ton. Si c’est le fait de jouer un rôle d’alerte par rapport aux dysfonctionnements dans l’Adminis­tration, je n’ai jamais cessé de le faire. Je peux même dire que c’était une des raisons d’être de ma présence aux côtés de Monsieur le président de la République. Je continuerai de le faire aussi longtemps que j’aurai le privilège d’être écouté par ce dernier. C’est dans le même esprit d’ailleurs qu’il ne faut jamais croire que je pourrai m’aventurer à révéler des choses qui résident dans le registre du secret ou de la confidentialité. C’est mon image et ma réputation personnelles qui en pâtiraient. Lorsqu’on a occupé certaines fonctions dans sa carrière, il y a des informations et connaissances que l’on doit forcément emporter dans sa tombe.
L’actualité c’est aussi la disparition du vénéré Abdoul Aziz Sy Al Amine. Quel témoignage pouvez-vous faire sur l’homme ?
Serigne Abdoul Aziz Al Amine me considérait comme son propre jeune frère, au regard des relations étroites que mon grand-père Mame Beug Maodo et mon père El hadji Alioune Tall disciple et intendant de Seydi Hadj Malick Sy avaient avec Serigne Babacar Sy et mon homonyme Abdoul Aziz Sy Dabakh. Il était à la fois un leader au plan politique et social d’une générosité légendaire. Mais il avait une dimension spirituelle que beaucoup de gens ignoraient. Sa relation physique et mystique avec son père n’a jamais cessé d’exister après la disparition de ce dernier en 1957.

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