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Il a été célébré jeudi dernier la Journée internationale de la Couverture sanitaire universelle. Directeur exécutif de la Cicodev/Afrique, Amadou Kanouté salue les performances de la Couverture maladie universelle (Cmu) mais rappelle à l’Etat ses défis dans ce secteur. Pour le financement garantissant l’accès aux soins pour tous, M. Kanouté indique au gouvernement la voie à suivre.

Vous avez organisé une campagne ce 12 décembre 2019 dans le cadre de la Journée internationale de la Couverture sanitaire universelle. Qu’est-ce que l’Etat doit faire pour l’accès aux soins à tous ?
L’objectif de la campagne est de principalement rappeler aux dirigeants qui, au sein des Nations unies, ont ensemble décidé que la santé est centrale dans toute politique économique et sociale. Ils ont dit qu’ils allaient y consacrer les ressources nécessaires pour que leurs citoyens puissent se soigner partout où ils habitent et quel que soit leur niveau de statut social. Il faut qu’on puisse leur rappeler ça chaque année.

Quelle est la situation du Sénégal par rapport à la Couverture sanitaire universelle ?
En 2013, lorsque le gouvernement a lancé la politique de la Couverture maladie universelle, on n’était seulement à 20% de la population qui sont couverts et c’étaient les travailleurs du secteur formel. Des gens qui avaient la possibilité d’aller dans des mutuelles ou se payer l’assurance privée. Aujourd’hui, l’Agence de la Couverture maladie universelle a annoncé le chiffre de 49% de taux de couverture. Si cette statistique peut être confortée sur le terrain, c’est une performance extraordinaire. Aucun pays en l’espace de 4 ans, n’a pu faire un saut de 29%. D’autre part, il y a des politiques qui ont été mises en place par le gouvernement qui essaie de prendre en charge certaines catégories sociales qui sont les plus enclines à tomber. C’est la mère, l’enfant et le nourrisson qui sont souvent victimes de mort. Désormais, il y a un programme Gff qui protège la santé de la mère, du nourrisson et des adolescents. Donc malgré les 49%, il y a plus de 50% qui attendent. Nul ne doit être laissé en rade. Le thème de cette année, c’est de ne laisser personne en rade. On attire l’attention du gouvernement sur les plus de 50% qui restent.

Est-ce que le cadre juridique existe pour pérenniser l’action de la Cou­verture maladie ?
On ne peut pas avoir une politique publique comme la Cmu, la Csu et ne pas avoir une loi qui l’encadre. Cela veut dire que cette politique peut disparaitre si jamais il y a changement de chef d’Etat. Aux Etats-Unis, lorsque Trump est venu, il a essayé d’enlever tout ce que Obama avait fait. Je donne l’exemple de l’Obamacare. Heureusement que Obama avait verrouillé cette politique par une loi votée par le Congrès. Aujourd’hui Trump est confronté au Congrès qui ne lui permet pas de défaire cette loi sur la protection sociale. Au Brésil, le Président Jaïr Bolsonaro essaie d’enlever toutes les lois progressistes mises en place par Lula. C’est la réaction des populations qui fait qu’il est difficile pour lui d’enlever ça. Pour éviter ça au Sénégal, il faut qu’on adopte une loi. C’est seulement ça qui va nous permettre de pérenniser la Couverture maladie universelle. On se félicite aussi du fait qu’on est en train de passer de la Couverture maladie universelle à la Couverture sanitaire universelle. Il y a une différence. Pour la Cmu, on se focalise sur la maladie tandis que la Csu s’occupe de la maladie mais se focalise aussi sur les facteurs déterminants de la maladie. C’est un environnement qui n’est pas sain à savoir la présence de flaques d’eau, de moustiques, déchets, le tabagisme, l’absence d’eau potable, d’éducation, etc. La Csu est transversale et appelle tous les autres ministères autour du ministère de la Santé.

Malgré les 49% annoncés par le gouvernement com­me taux de couverture des populations, une grande partie de Sénégalais continue de se plaindre sur l’accès aux soins. Est-ce que vous avez constaté sur le terrain des améliorations ?
S’il y a des améliorations, c’est d’abord dans l’esprit des citoyens qui se disent que la santé est un droit humain fondamental qui est reconnu par la Constitution. En termes de couverture, l’agence de la Cmu dit être passée de 20 à 49%. Si à Cicodev, nous n’avons pas les moyens de vérifier cela, nous ne pouvons que nous baser sur ce qui vient du terrain à travers les personnes, les mutuelles de santé, nos points focaux, les médias. Plusieurs mutuelles se plaignent du fait que la subvention qui devait leur être versée par l’Etat ne vient plus depuis 1 ou 2 ans. Nous constatons ça sur le terrain et l’Etat le reconnait. Il y a une augmentation de manière exponentielle des mutuelles de santé. Ce qui n’a pas été suivi par la mobilisation des ressources à affecter à la santé.

L’Agence de la Cmu veut passer de 49% à 75% à l’horizon 2021. Cette ambition est-elle réalisable à votre avis ?
C’est ambitieux mais une politique sociale doit l’être. Si on n’atteint pas les 75%, on aura atteint 50%, 60%… Si cela peut se faire de 2013 à 2021, c’est bien. Si en 2021, on atteint 60% de taux de couverture des populations, ce serait une performance géniale. Mais il faut consolider l’existant. Les 49% qui sont aujourd’hui les résultats sur lesquels on se base, on suggère de les consolider. Pour cela, il faut s’assurer que les mutuelles mises en place fonctionnent. Il faudra avoir l’appréciation des populations, de la qualité des services sur le terrain. Il s’agit aussi d’aller s’adresser aux structures sanitaires et leur demander leur relation avec les mutuelles de santé.

Comment trouvez-vous le système de financement du secteur de la santé au Sénégal ?
Le Sénégal est encore très loin du compte par rapport au taux de 15% du budget national sur lequel les chefs d’Etat africains se sont engagés à atteindre en 2015. L’année dernière, le gouvernement a organisé un Forum national sur le financement de la santé et s’est engagé à augmenter de 2% le budget du ministère de la Santé pour atteindre le taux de 15%. On lui rappelle cette ambition. On doit être plus créatifs. Nous avons fait des études dans 3 pays à savoir le Sénégal, le Bénin et la Côte d’Ivoire. Dans les 3 pays, les autorités misent sur ce qu’elles appellent les mécanismes innovants. C’est la taxe sur les appels entrants, la taxe aéroportuaire et la taxe sur le tabac. On dit que c’est bien d’explorer l’espace fiscal pour savoir s’il y a des sources possibles par lesquelles on peut financer la santé et la protection sociale en général. Mais ces mécanismes ne nous paraissent pas pérennes et viables à long terme. Concernant la taxe sur les appels entrants, l’Etat avait eu 29 milliards il y a un ou deux ans. Mais le problème aujourd’hui, c’est qu’on n’utilise plus les téléphones fixes pour parler à nos parents, nos frères ou sœurs établis à l’étranger. De plus en plus, on fait recours aux réseaux sociaux WhatsApp, Viber, Skype… Cela veut dire que cette taxe va se réduire au fur et à mesure que la concurrence des réseaux sociaux va monter. S’agissant de la taxe sur les billets d’avion, plus il y a des taxes, plus les touristes vont se détourner de la Destination Sénégal. A un certain moment, le ministre du Tourisme va dire que la Destination Sénégal n’est plus compétitive à cause de ces taxes. Les touristes vont aller au Maroc, en Algérie, en Tunisie parce que ce sera moins cher. Pour la taxe sur le tabac, c’est l’Uemoa qui a fixé un seuil à ne pas dépasser. Même la mobilisation de ces ressources de ces mécanismes innovants pose problème. L’autre difficulté est que notre comptabilité dans nos pays francophones en général, repose sur le guichet unique. Ce n’est pas parce que les ressources ont été prélevées pour la santé que nécessairement ce sera affecté à ce secteur. Ça peut aller dans d’autres secteurs selon les priorités du moment. Donc, on ne contrôle pas ces mécanismes dits innovants.

Que propose Cicodev ?
Il faut des mécanismes contrôlés par les populations. On l’appelle les mécanismes endogènes de financement de la santé. On peut prendre les tontines, les associations de femmes, les Pamecas… Ces organisations drainent des masses d’argent énormes mais qui sont souvent utilisées à la consommation. Si on arrive à sensibiliser ces femmes dans ces groupes féminins, on peut le faire. Les lekett, la calebasse avec toute sa symbolique, sont un mécanisme utilisé dans les quartiers. Chacun met ce qu’il peut. On prend cet argent et le jour où une femme tombe malade, on pourra la prendre en charge. L’Etat doit identifier ces formes d’organisation sociale et les reconnaitre pour les mettre en relation avec les mutuelles. A partir de là, nous Société civile, pourrons participer à la campagne de sensibilisation des populations. L’Etat doit formaliser ces organisations de telle sorte qu’elles seront concernées par le développement économique de ce pays. Le secteur informel est l’économie réelle de ce pays.

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