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Durant les premiers jours du mois de Ramadan, les habitants de Pikine et environs ont pris d’assaut le nouveau magasin Auchan de la localité. Les clients louent la politique du «bas prix» et parlent d’avantages au grand dam des boutiquiers locaux, sérieusement menacés par la concurrence d’une multinationale.

Mercredi 16 mai 2018, deuxième jour d’observation du croissant lunaire. Aucun doute ne plane sur le début du Ramadan. C’est donc parti pour un mois de jeûne, de prières et d’abstinence. Un important moment de commerce. A Pikine, les habitants n’ont pas attendu longtemps pour se ruer vers les espaces de commerce pour l’achat des denrées de première nécessité. Et pas n’importe lesquels. Récemment ouvert, le magasin Auchan niché à Pikine Icotaf est pris d’assaut par des centaines de clients. De loin, la foule est visible malgré l’obscurité qui éclipse les bribes de lumière qui jaillissent des phares des véhicules. Debout devant la porte éclairée par l’enseigne lumineuse rouge sur la laquelle est écrit en blanc et en gros caractères : «Bienvenue». Message bien saisi puisqu’ils sont venus en masse pour faire leurs petites courses. A côté de plusieurs véhicules, ils supportent la fraîcheur nocturne qui s’intensifie au fil du temps. 21 heures déjà. D’autres arrivent, l’attente devant la porte est de plus en plus importante.
En attendant d’entrer dans la boutique, c’est le débat entre clients, vigiles et accompagnateurs. Ils sont tous surpris par l’affluence différente de celle des jours précédents. «Mais pourquoi tout ce monde ?», s’interroge une dame emmitouflée dans une robe rouge à rayures noires. Sa question, sans interlocuteur défini, est répondue par un jeune homme vêtu d’un maillot noir : «Comme vous le savez, au Sénégal, on aime le dernier moment et surtout la nouveauté.» Une observation qui soulève d’autres préoccupations parmi lesquelles les réelles motivations de la clientèle. L’horloge tourne, peu de personnes sortent avec des sachets bien remplis, un important nombre ne cesse de rallier cet espace de commerce. Du coup, le travail est plus ardu pour le personnel et les agents de sécurité qui doivent surveiller les produits et filtrer les entrées et sorties. Les clients sont prêts pour la course. Ils ont pris le temps de choisir leurs charriots en attendant de franchir la porte.
A l’intérieur, difficile de se frayer un chemin entre les différents rayons. Hommes et femmes souvent accompagnés d’enfants font le tour de la pièce. La vaste boutique bien éclairée est noire de monde et étroite pour les nombreux acheteurs. Ils circulent lentement dans une ambiance marquée par les bavardages, les commentaires et parfois la rencontre d’un ami que l’on n’a pas vu depuis longtemps. Beaucoup de personnes, peu d’espaces, les charriots sont tirés difficilement pour éviter de blesser ou de cogner quelqu’un. Debout, Adama Dia contemple les différents produits. De temps en temps, il en soulève un, regarde la date de péremption, puis le coût et met dans son charriot rouge. Le trentenaire barbu apprécie la situation : «D’habitude, il n’y avait pas autant de monde. Le décor d’aujourd’hui est peut-être dû à l’imminence du mois de Ramadan. Chacun veut acheter du ravitaillement pour sa famille. On ne peut en vouloir à personne. C’est pour la bonne cause», dit-il, le visage gai.
D’autres comme lui, il y en a beaucoup. Leurs pas défilent sur les carreaux de l’espace commercial. Et ils ont parfois l’embarras du choix. «Je traîne mon charriot depuis plusieurs minutes, mais je n’arrive pas à faire mes choix. C’est peut-être à cause de l’affluence», avance Astou Seck, avec un sourire amical qui laisse découvrir une langue percée. Elle continue toujours ses observations dans l’espoir de trouver mieux.
Certains ont déjà dépassé l’étape du choix. Il ne leur reste qu’à passer à la caisse. C’est la phase la plus difficile. Au milieu de la boutique, deux longues files sont formées. Charriots posés par terre, les gens attendent impatiemment pour remplir la dernière condition de l’achat. Des minutes perdues puisque les modes de paiement ne sont pas les mêmes : billetterie pour certains, électronique pour d’autres. «Les gens sont sortis en même temps aujourd’hui. C’est ce qui rend difficile la situation. Même pour payer, il faut faire la queue pendant près d’une heure. La prochaine fois, je n’attendrai pas la nuit pour faire mes achats», avertit Aïda Diène.
Les clients n’ont pas tous la même patience qu’elle. Certains préfèrent rendre les produits, puis sortir les mains vides. Des heures perdues ! Pendant ce temps, d’autres immortalisent ces moments par des selfies.

Vers les bas prix
Modou Fall a choisi de faire ses courses à Auchan parce que, selon lui, les prix ne sont pas si chers. «C’est la première fois que j’entre dans cette boutique. On m’a dit que les produits se vendent à moindre coût. De ce fait, j’ai quitté Thiaroye Gare pour venir acheter ce dont j’ai besoin. Avec ce procédé, je vais pouvoir économiser.» Accompagné de sa femme, Baba Niang a les mêmes motivations que Modou. Le tailleur se confie : «Je préfère acheter à Auchan plutôt que dans les autres magasins. Economiquement, c’est plein d’avantages. Les produits sont moins chers. Par exemple, le sachet de 500 grammes de lait est vendu à 1 090 francs Cfa. Ailleurs, ce n’est pas le cas, c’est 1 500 francs Cfa ou plus. Avec 15 mille 540 francs Cfa, je me suis retrouvé avec trois sachets remplis de diverses denrées», dit-il en sortant du magasin.
Le physique imposant, l’accoutrement décontracté, Pape Faye ouvre la malle de son véhicule de marque Peugeot, stationné tout juste à côté. Avec l’assistance de deux garçons, ils y déposent trois sacs. Finis les achats, place aux appréciations : «Avec le Ramadan, j’ai préféré faire mes courses dans ce magasin qui n’est pas loin de ma demeure. Je n’achète pas n’importe quoi, je prends la peine de vérifier la date de péremption, car j’avais vu sur le net des publications qui parlaient de ça. Les produits sont de qualité. Les prix sont bas. J’ai pris avec moi des poulets à 2 090 francs Cfa, des fromages, du sucré, du chocolat. Et je sais que Madame va apprécier.»

Une menace pour le boutiquier du coin
Savon, huile, poivre, sel, fruits et légumes. Tous ces produits jadis réservés aux boutiques traditionnelles sont vendus à longueur de journée dans ces magasins qui s’installent de plus en plus à Dakar et sa banlieue. Du coup, les commerçants ont un sérieux concurrent. Leur chiffre d’affaires est gravement menacé si l’on se fie au témoignage de Ousmane Faye : «Honnêtement, qu’elle que soit la nature des relations entre mon boutiquier et moi, je préfère la politique du bas prix. Les temps sont durs.»
Assis devant une boutique, Pape Niang est de cette logique même s’il se pose des questions sur la qualité de la marchandise. «Je me demande pourquoi les coûts sont moins chers à Auchan ? Est-ce qu’il ne s’agit pas de produits périmés ou contrefaits. Si ce n’est pas le cas, pourquoi devrait-on jeter de l’argent par la fenêtre ?»
A Lansar-Tivaouane, Ameth Ba gère une boutique non loin de la mosquée. Vêtu d’un blouson sportif, l’homme de teint clair étudie cette nouvelle donne : «Je ne connais pas ces magasins. J’ai juste entendu les commentaires des gens. Si c’est avéré qu’ils vendent à vils prix, ça risque de se compliquer pour nous. A la longue, on risque de mettre la clé sous le paillasson et de les laisser dérouler.» Auchan est devant sa porte.

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