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Décédé le 21 juillet en France, l’ancien ministre et ambassadeur, Cheikh Sadibou Fall, a été inhumé dans la matinée du dimanche 26 de ce même mois au cimetière de Yoff.
Ancien ministre de l’Urbanisme et de l’habitat, puis ministre de la Pêche et enfin de l’Intérieur (2004) avant d’être nommé ambassadeur en Italie (poste important dans ce pays où vivent bon nombre de nos compatriotes), Cheikh Sadibou Fall avait été auparavant le premier maire de la commune d’arrondissement de Fann-Point E- Amitié (1996) puis président du groupe parlementaire Liberté-Démocratie-Progrès en 2000 lorsque abdoulaye Wade et le Pds accédèrent au pouvoir.
Ce brillant parcours est indubitablement la résultante, la conjugaison de son appartenance familiale et de l’éducation reçue selon la tradition. Mais il y eut incontestablement les influences du milieu où il passa son enfance et sa jeunesse, le quartier du Point E qui a façonné notre esprit à tous : ses aînés, sa classe d’âge et ses cadets : «c’était un homme d’une grande urbanité, sincère et jovial» ; c’est l’hommage que lui a rendu Me Ousmane Ngom, son successeur au ministère de l’Intérieur ainsi que le rapporte un organe de la presse en ligne. «Urbanité» ou «humanité» ou les deux à la fois, pour ceux qui savent, c’est bien le climat moral et intellectuel créé au Point E dans les années 1950 et 1960 qui a été déterminant dans la formation de sa personnalité.
Sise sur un espace rectangulaire de 7200 m2 seulement, au cœur du Point E, qui était au début des années 1950 le seul quartier résidentiel des Européens à Dakar, la Cité Bao était une représentation en miniature du Sénégal par les ethnies qui l’habitaient (wolofs, sérères, diolas, toucouleurs, lébous, peuls, mandingues, mulâtres et même des soussous de la Guinée Conakry) ; par leur provenance géographique (Saint-Louis, Gorée, Walo, Saloum, Casamance, Kayor, Fouta, Cap-Vert) ; et enfin par leur confession musulmane ou chrétienne et leur appartenance confrérique musulmane.
Dans ce vaste quartier résidentiel, les Blancs disposaient de tous les services dont ils avaient besoin : commerciaux (supermarchés, boulangeries, pâtisseries, épiceries, une pharmacie, merceries, boucheries, charcuteries, un marché de légumes frais) ; culturels (librairies, papeteries, kiosques à journaux, écoles, bars, restaurants) ; sportifs (terrains de basket, court de tennis) ; enfin un commissariat de police pour la sécurité.
A part les services à caractère commercial (dont il faut inclure les librairies et papeteries, la pharmacie), les Noirs n’étaient pas les bienvenus dans ces lieux de rencontre des Blancs. «Il n’ya pas de baby-foot pour les Noirs !», osa dire un jour M. Sauveur, propriétaire du bar-restaurant dancing «Chez Sauveur», lorsque des petits Africains demandaient à jouer au baby-foot.
Un choc de cultures qui se traduisait aussi par l’interdiction du «tapage nocturne» lors des cérémonies traditionnelles ou à l’occasion des fêtes musulmanes comme la tamxarite avec le tajaboon des jeunes (filles et garçons). Dans leurs maisons, les Blancs avaient des «chiens méchants», la férocité de «Cazon», un chien-loup dressé spécialement pour «chasser les Nègres», était bien connue. Ce qui déclenchait souvent une levée de boucliers de la part de nos pères. Les altercations entre Blancs et Noirs étaient donc récurrentes car les Africains ne se laissaient pas faire. Et dans cette lutte hégelienne pour la reconnaissance de la dignité, tous avaient fait bloc : chrétiens, musulmans, jeunes et vieux. Ainsi, Sauveur finit par mettre de l’eau dans son vin sous l’effet de menaces de dénonciation auprès des autorités de l’Etat ; il se résigna à accepter les petits Africains dans l’espace ludique de son restaurant. Et cette bête immonde de «Cazon» cessa de semer la terreur. Dans ces conditions, la tension, il est vrai sporadique, s’estompait et irréversiblement elle allait vers sa fin. Les Européens avaient déjà commencé à rentrer chez eux et un nombre de plus en plus important de hauts-fonctionnaires sénégalais s’installaient dans les villas du Point E1 et du Point E2.
Mais les batailles n’étaient pas terminées pour autant pour les gens de la Cité Bao : une idée avait déjà traversé les esprits de nos pères ; construire une mosquée dans cette portion de terre coincée entre la route qui ceinture au Nord «Tour de l’œuf» et celle qui mène au Point E2. De fil en aiguille, ils entreprirent des démarches auprès des autorités de la République. Mais, ils n’eurent pas les résultats escomptés car comme pour la «Mosquée inachevée» de l’aéroport de Yoff, on ne semblait pas enthousiasmé par l’érection d’un lieu de culte musulman dans ce quartier résidentiel du point E. Déterminés, les notables de la cité, auxquels s’étaient jointes des personnes influentes du régime qui venaient de s’établir dans le quartier, purent réaliser leur vieux rêve grâce à l’intervention du Khalife général des Tidianes, El Hadji Abdou Aziz Sy.
C’était cela l’esprit du Point E : sur un fond de respect de la dignité humaine, l’attachement aux traditions africaines de vie communautaire adaptées au contexte social et conciliées avec les exigences de la modernité. C’est à cet équilibre psychologique et moral que Cheikh Sadibou Fall (Pape Fall pour sa famille et Claude Fall pour ses amis) était parvenu comme d’autres avec lui au cours des décennies qui précédèrent et suivirent l’indépendance (1950-1960).
Malheureusement, ce lieu de mémoire (que fut le Point E et ses villas légendaires) est en train d’être submergé par les immeubles modernes dont celui qui abrite le Hcct n’est pas le moindre. Vivement que ce site historique soit préservé !
Au nom de tous les anciens du Point E et des résidents actuels dont Samba Ndoye, Pape Abdou Mbengue et Raymond Cabeuil sont les doyens, Masseck Seck a rendu un dernier hommage à Cheikh Sadibou Fall juste avant la prière mortuaire.
Que la terre de Yoff lui soit légère ! qu’Allah Swt l’accueille en Son paradis.
Dr Adama Baytir DIOP
Un ancien du Point E

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