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Khalifa Ababacar Sall parle de «procès politique» dans le dossier de la caisse d’avance de la mairie de Dakar. Il s’est exprimé hier devant le Tribunal correctionnel.

Après l’évacuation des exceptions, le Tribunal correctionnel est rentré hier dans le fond de l’affaire de la caisse d’avance de la ville de Dakar. Pour commencer, le juge a appelé les deux témoins à charge et les 20 autres dont Idrissa Seck, Mamadou Diop, ancien maire de Dakar, tous convoqués sur demande de la défense (tous les deux absents). «Nous vous prions de vous retirer jusqu’à mercredi», demande le président Malick Lamotte après vérification de leur identité avant d’appeler la prévenue Fatou Traoré à venir comparaître. Cependant, l’ordre de passage indiqué par le juge n’était pas du goût des avocats de la défense. C’est ainsi que Me Ousseynou Fall a exprimé leur volonté de voir Khalifa Ababacar Sall être entendu d’abord. Le procureur Serigne Bassirou Guèye s’est opposé à la requête formulée par les con­seillers de l’édile de la ville de Dakar. «Je me demande pourquoi Khalifa Sall doit être le prévenu principal ? Ils ne sont pas poursuivis pour les mêmes faits. Je vous demande de continuer avec l’ordre», fulmine-t-il. Pour Me Moussa Félix Sow, avocat de l’Etat, «c’est maladroit de présenter Khalifa Sall comme le prévenu principal». Antoine Diome, agent judiciaire de l’Etat, a quant à lui emboîter le pas au procureur. Finalement, Malick Lamotte a tranché : «Nous ne commencerons pas aujourd’hui ce que nous n’avons jamais fait. La direction des débats revient au Tri­bunal», mais sur demande de la défense, le Tribunal a accordé quelques minutes à Khalifa Aba­bacar Sall pour une déclaration préliminaire.

Khalifa Sall : «Je suis ici parce que j’ai dit non à une proposition politique»
Dans un grand boubou blanc, très serein, il dira : «Je suis ici, Monsieur le juge, parce que j’ai dit non à une proposition politique. On m’a proposé un marché, j’ai décliné. On a voulu me le faire payer. Il s’agit de faits qui découlent de faits politiques. J’ai accepté de venir ici pour défendre mon honneur. Il s’agit là de juger des fonds politiques. Nous n’avons détourné aucun sou. Nous n’avons touché à aucun sou de l’Etat. Il avait été dit ici que nous avons pris, mais nous n’avons rien pris. J’y reviendrai. L’objet de ce procès me concerne, il s’agit de mener un combat politique contre un adversaire. Mes collaborateurs n’ont rien fait, libérez-les et jugez-moi seul !» Applaudissements de ses partisans dans la salle. Et Malick Lamotte de répliquer : «Nous ne jugeons pas des faits politiques, nous jugeons des faits précis.»

Fatou Traoré, Gie Tabara : «On n’a jamais livré (le riz et le mil). C’était pour justifier la caisse d’avance»
Alors, les interrogatoires ont démarré avec Fatou Traoré, trésorière du Gie Keur Tabara, mise en cause avec les «fausses» factures de mil et de riz. Poursuivie pour les délits d’association de malfaiteurs, de faux en écriture de commerce, de complicité de détournement de deniers publics et d’escroquerie portant sur le montant de 1,830 milliard de francs Cfa, elle n’a pas reconnu les faits. Elle s’explique : «Monsieur Yaya Bodian m’a demandé de lui prêter l’en-tête du Gie de notre famille pour justifier les dépenses de la caisse d’avance. Et je le lui ai prêté.» Et elle reconnaît avoir agi à l’insu des autres membres. D’après elle, au début, c’est-à-dire en 2010, c’est elle-même qui signait les factures et apposait le cachet du Gie en sa qualité de trésorière. Et de 2011 à 2015, c’est à Yaya Bodian qu’elle a remis le cachet de Keur Tabara et qui établissait et signait les factures au nombre de deux par mois. «Est-ce qu’il y avait fourniture de riz et de mil ?», lui demande le juge. «Non, on n’a jamais livré. C’était juste pour justifier la caisse d’avance», avoue-t-elle.

Yaya Bodian, agent comptable : «Il fallait justifier les décaissements»
A sa suite, la parole a été donnée à Yaya Bodian, agent comptable à la mairie de Dakar. Accusé aussi de complicité avec le premier magistrat de la ville, le prévenu a rejeté les accusations : «C’est sur instruction de mon directeur (directeur administratif et financier), Mbaye Touré, pour justifier les factures diverses que j’ai agi», a-t-il déclaré. Par ailleurs, il a corroboré les déclarations de Fatou Traoré sur la méthode de collaboration utilisée avec le Gie. Le mis en cause a insisté sur la nature de l’argent utilisé. Pour lui, il s’agit de fonds politiques destinés au maire. «Il fallait justifier les décaissements. Les commandes n’étaient pas destinées à être livrées», précise-t-il. Comme évoqué par la dame, il n’a pas nié le fait d’avoir signé de 2011 à 2015 à la fin de chaque fois deux factures en plus de délivrer un bon pour acquis. A la question du juge si la commande de riz et de mil a été livrée, M. Bodian répond : «Non, on savait que le Gie n’allait pas livrer parce que c’était juste pour régler un problème de comptabilité.» Il admet tout même que le Gie n’a jamais reçu de paiement. «Est-ce que Ibrahima Traoré (président du Gie) a reçu ce montant ? Et était-il au courant ?», lui demande le juge. Yaya Bodian a répondu par la négative : «C’était pour les justifications de la caisse d’avance.» Dans certaines factures qui lui ont été présentées à la barre, il a été constaté des signatures différentes. «C’est juste pour formaliser», se justifie-t-il. Avant d’ajouter : «Après l’émission des factures, je les remettais à Mbaye Touré, le Daf, qui m’a demandé de trouver les factures.»

Mbaye Touré, Daf de la mairie : «Cette caisse d’avance-là, c’est des fonds politiques»
Prenant la parole, Mbaye Touré, directeur administratif et financier de la mairie, a d’abord fait l’historique de la gestion de ce fonds. En 1992, lorsqu’il a été recruté à la mairie, soutient-il, «ce qu’on appelle caisse d’avance existait déjà». «De 1983 à nos jours, des documents attestent ma conviction que ces fonds sont des fonds politiques. La caisse d’avance sert de support pour les dépenses politiques. Cette caisse d’avance-là, c’est des fonds politiques, c’est ça qui a guidé mon comportement», explique-t-il. Il a reconnu par ailleurs avoir signé les procès-verbaux de réception de mil et de riz même si «cela ne correspond pas à la réalité». Cheikh Ahmadou Maktar Diop, membre de la Commission de réception des fournitures, pour sa part, a emprunté la même ligne de défense consistant à nier les faits. «Je savais que le Gie ne recevait pas l’argent parce que mon prédécesseur le faisait. Il fallait le procès-verbal pour justifier le décaissement», a-t-il indiqué. Quant à son collègue Ibrahima Yatma Diao, membre aussi de la même commission, il dira que ce sont des fonds politiques du maire. «Je signais parce que l’autorité (le maire) signait», dit-il.
msakine@lequotidien.sn

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