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Aujourd’hui, au Sénégal, les mauvais comportements sont tous les jours dénoncés partout et par tous, mais aucun changement n’est noté ; l’individualisme et l’égoïsme gagnent du terrain, l’engagement citoyen est dévalorisé et la politique est ravalée au rang de simple métier qu’on exerce pour faire carrière et s’enrichir. Ainsi les mauvaises langues sont reines et l’insulte et le dénigrement sont devenus coutumiers, les concepts «servir la Nation», «servir la patrie», «servir la République» font rire beaucoup de concitoyens et le vocable «politique», chez nous, de nos jours, est synonyme de tricherie, fraude, contrefaçon… Et quand on dit à quelqu’un «dangay politik», cela signifie tout simplement «tu triches», «tu fais du ‘‘tapale’’ (tape-à-l’œil)». Il nous faut donc, en urgence, travailler au renforcement du sens du civisme, de la citoyenneté et à la réhabilitation de la chose politique. Pour ce faire, nos valeurs traditionnelles que sont, entre autres, le «jom» (sens de l’honneur), le «njub» (sens de la droiture), le «ngor» (dignité), le «dëggu» (véracité), etc. peuvent aider notre Peuple à maintenir haut le flambeau de l’engagement patriotique et de la bonne conduite politique et langagière. Bref, écoutons plutôt, pour nous en convaincre, Wolof Ndiaye dont les paroles sont la sagesse des siècles condensée en des formules lumineuses pour éclairer les générations.

D’abord cette belle assertion, constituant comme un frein à la convoitise : «Bëgee du mat, ngor mat», pour dire que l’ambition démesurée et l’amour immodéré de la possession ne vont pas avec la préservation de la dignité, d’autant plus que «qui veut sauvegarder sa dignité doit être capable de supporter la petite pauvreté», car il est bon de le préciser, le souci premier de Wolof Ndiaye, c’est l’homme et son intégrité morale. Ainsi, rappelle-t-il, comme pour sauver de l’individualisme suicidaire, du culte de l’apparence, de l’oubli de soi et/ou des origines et du pourrissement moral : «Nit nitay garabam» (l’homme est le remède de l’homme) qu’on peut aussi traduire par la formule «l’homme fait l’homme» dans le sens de «sans les hommes, l’homme n’est pas un homme» ; «Nit ki limiy gënee moroomam, suy sanggu duko summi» (ce qui fait la supériorité d’un homme sur son semblable ne s’enlève pas lorsqu’il prend son bain) qui évoque les valeurs humaines intrinsèques ; «Xam xam yëpp, xam sa bopp moosi gën ; reer yëpp reere sa bopp moosi yees» (de toute les connaissances, la connaissance de soi est la meilleure ; de toute les ignorances, l’ignorance de soi est la pire) qui appelle à l’introspection et au ressourcement.
Il rappelle aussi : «Mar naan bumula taxa naan potit» (que la soif ne te pousse à boire de l’eau de linge), pour attiser la patience et l’endurance ; «Ku saña wax lune, mëna def lune» (qui ose dire n’importe quoi ose faire n’importe quoi), car la modération dans le discours aide à préserver les bons comportements ; «Xam lepp, wax lepp baxul» (dire tout ce qu’on sait n’est pas bon), «mën lepp, def lepp baxul» (faire tout ce dont on est capable n’est pas bon), car en toute chose, l’homme doit se fixer des limites à ne pas dépasser, il doit surtout savoir garder le secret dans son «cimetière intérieur» et être le berger de ses paroles et actes en évitant de travestir celle des autres.
Dans la même veine, Wolof Ndiaye rappelle que : «Gor ca wax ja» (on juge le noble à sa parole), comme pour sauver des trébuchements de la langue et autre reniement, d’autant plus que la parole, révélatrice de personnalité, peut-être bonne ou mauvaise, droite ou tortueuse, bien habillée, mal habillée ou nue ; «Wax buy dejëti nopp, mënula jariñ xel» (la parole qui crève les oreilles ne saurait profiter à l’esprit), car en vérité, elle ne cherche pas à informer ou à convaincre, mais plutôt à étonner ou à casser, car la parole peut vivifier, mais elle peut aussi rabougrir et même tuer aussi efficacement qu’un coup de feu ; «Mënë xuloo, xam lingay wax moko gën» (savoir ce qu’on dit vaut mieux que la réplique querelleuse), parce que la parole doit toujours être pensée et pesée avant d’être dite, tout comme la réplique querelleuse doit être évitée comme on évite une souillure, surtout si on sait que «la querelle est un tas d’ordures où on jette ce qu’on veut» ; «Su wax feebare, na nopp yay degg wer» (lorsque la parole est malade, que les oreilles qui entendent soient en bonne santé), parce que des oreilles saines peuvent filtrer une parole malsaine.
A propos des inconstants – surtout ceux-là qu’on appelle dans l’espace politique sénégalais d’aujourd’hui transhumants – qui pensent qu’«un simple retournement ne casse pas les reins du serpent», il est dit ce qui suit, faisant allusion aux virevoltes de la mouche : «Fu tooy mu tak, fu wow mu dem, kuko am amoo kenn, kuko ñak ñako kenn» (il atterrit lorsque c’est favorable, s’envole lorsque c’est défavorable, qui le possède ne possède personne, qui le perd ne perd personne).
Aux élus, il est rappelé ces belles vérités pour préserver l’espoir placé en eux et leur éviter les oublis préjudiciables ainsi que les abus de pouvoir : «Yakaar bi tax ñu fal la, saa su tase yabeel dugë» (lorsque se dissipe l’espoir qui t’a fait élire, l’irrespect le remplace dans les cœurs) ; «Soo fatewul ñala fal, fatewo lañula falee ak nañula fale, foleeku tëlë» (si tu n’oublies pas ceux qui t’ont élu, pourquoi et comment on t’a élu, perdre le pouvoir te sera difficile). Sans oublier celle-ci rappelant l’inconstance de la vie : «Addina day wëlbëtiku : tey yow, ëlëk sa morom» (le monde tourne : aujourd’hui c’est ton tour, demain celui d’un autre). Et cette grande sagesse : «Nguur, cinu mboloo la» (le pouvoir est une marmite collective), qui ne signifie pas que le pouvoir est un gâteau à partager, mais qu’il appartient au Peuple et que sa gestion doit être inclusive, parce que «la marmite du groupe doit faire l’objet d’une gestion concertée».
Puis, ces conseils que tout acteur politique et de la société civile doit garder à l’esprit : «Soo meree, deseel xel ; soo titee, deseel sago ; soo amee lula naxari muñal ; soo amee lula meti, takal sa fit» (lorsque tu es en colère, fait preuve d’intelligence ; lorsque tu as peur, fait preuve de retenue ; lorsque quelque chose t’est insupportable, fait preuve de patience ; lorsque tu as mal, fait preuve de courage) ; «Bul bañ kula yekal ci gaalu xac, waye busi dugal sa geemiñ» (ne proteste pas contre qui te sert ton repas dans l’écuelle du chien, refuse seulement d’y mettre la bouche). Et ces réflexions : «Fulla newul si buci tuñ ak saaga» (la dignité ce n’est pas se tordre les lèvres et proférer des insultes) ; «Doole moo mën dëgë, waye dëgë moy mujë» (la force est plus forte que la vérité, mais la vérité a toujours le dernier mot) ; «Yakamti ak gawtu suñu juree domm, reccu lay tudë» (quand vitesse et précipitation font un enfant, il s’appellera regret).
En dernier, celle-là à ressasser à toute personne rancunière : «Kiñaan fanqul muur» (la méchanceté haineuse n’arrête pas la chance), pour rappeler que «le feu que Dieu a allumé, mieux vaut l’entretenir qu’essayait de l’éteindre» et que «la braise du cœur n’embrase que son porteur». Et cette autre à glisser dans l’oreille de tout pouvoir revanchard qui opprime et se croit invincible : «Ndar géej duko teree baawaan» (des mains tendues n’arrêtent pas la mer furieuse), pour rappeler que la colère des foules est forte et mieux vaut la prévenir que chercher à la contenir.
Tous doivent éviter le défaut consistant à jeter du sable dans le couscous d’autrui ou de la saleté dans sa cour ou bien à croire que, parce qu’on est rassasié plus personne n’a faim ou parce qu’on pleure personne ne doit rire et aussi garder à l’esprit ces recommandations se passant de commentaires : «Gaaw tankk, xam fingkoy teg moko gën» (la sûreté du chemin est préférable à la rapidité de la marche) ; «Yexëmtëlu yokkana taxaway, waye nopalewul» (marcher sur la pointe des pieds peut faire paraître plus grand, mais n’est pas confortable) ; «Nama gawar, kumu taxa war siñeel, kenn dula ëpp jam jam» (si l’envie de chevaucher te fait monter un porc-épic, nul ne subira autant de piqures que toi) ; «Bëgë siiw kumu taxa taal sa kër baay, biti ngay fanan» (si la quête de la renommée te fait mettre le feu à la maison de ton père, tu passeras la nuit à la belle étoile) ; «Balaa ngaa ñaani xal, lambal sap gël ñjëkk» (avant d’aller demander des braises, cherche d’abord au fond de ton fourneau) ; «Balaa ngaa xaste, yeddal sa bopp ñjëkk» (avant de médire, médite sur tes défauts d’abord).
Puis, ces conseils enseignant la politesse, le travail, la patience, la bonté et la véracité en mettant en exergue leurs heureux résultats : «Ku yaru fallu» (qui est poli sera élu) ; «Ku ñaxx jërinu» (qui sue aura récompense) ; «Ku muñ muuñ» (qui patiente sourira) ; «Ku bax wetaliku» (qui fait preuve de bonté aura compagnie) ; «Ku samma sa kaddu ñu weg la» (qui surveille sa parole sera respecté). Ou cette triptyque contre la surestimation de soi : «Ku bew naagu, ku naagu daagu, ku daagu ñu raw la» (qui se surestime se croira invincible, qui se croit invincible traînera les pieds, qui traîne les pieds sera dépassé). Ou ces mises en garde : «Kuy tooñ doo mucc» (qui cause tort ne sera sauvé) ; «Kuy feyu doo nopalu» (qui se venge ne trouvera repos) ; «Ku artuwul, dinga atte» (qui ne prévient les conflits jouera au sapeur-pompier).
Ensuite, ces leçons de prudence : «Took si der di djëw yapp woorul» (être assis sur une peau et médire de la viande n’est pas prudent) ; «Pexe bu bon, saa su naree fande, reree borom» (lorsqu’un mauvais complot risque famine, il se retourne contre son fomenteur pour s’en régaler) ; «Lancc biy taxxa daan, kenn duko sex dem lambaja» (la cuillérée qui fait gagner, on ne la prend pas en allant à l’arène) ; «Coow lu bari, daxana picc, waye ñoralul dugup» (les cris peuvent chasser les oiseux du champ, mais ne font point mûrir le mil) ; «Waxtu dee su jotee, ku dundë badoolanga, waxtu dunda su jotee, ku dee badoolanga» (lorsque sonne l’heure de la mort, qui vit perd sa noblesse, lorsque sonne l’heure de la vie, qui meurt perd la noblesse).
Pour finir, un mot sur Kocc Barma Fall qui aimait la vérité plus qu’il n’aimait son confort ou ne craignait le roi et était un des plus fameux hérauts de la sagesse wolof. Un jour, croisant un cortège funèbre, après avoir été témoin de plusieurs exactions des soldats du roi contre d’honnêtes citoyens, il demanda à parler au défunt. Lorsqu’on plaça le cercueil à ses pieds, il parla ainsi, selon Abbé Boilat dans ses Esquisses sénégalaises : «Va dire à nos ancêtres qu’aujourd’hui la mort est préférable à la vie. Va dire à nos aïeux que de leur temps le commandement était entre les mains d’hommes libres qui connaissaient l’honnêteté et le devoir ; qu’ils sont heureux de jouir du repos de la tombe, car ce sont des esclaves qui commandent aujourd’hui ; ce sont des esclaves qui exécutent les injustes volontés de leur maître pour être favorisés. Va leur dire qu’il ne manque pas d’hommes qui désirent le bien-être, mais que ceux qui le procuraient ne sont plus.» Plus tard, il proclamera : «Buur du mbokk», en ce sens qu’«un roi est un mauvais parent» ou qu’«un roi ne sait pas partager» ou bien qu’«il n’aime pas partager le pouvoir» car, avait-il constaté, le tout puissant Damel de l’époque était jaloux de sa royauté qu’il plaçait au-dessus de la parenté et de toute autre forme d’alliance, qu’il n’hésitait pas à piétiner face à son intérêt propre. Or, avertissait ironiquement Wolof Ndiaye : «Kuy buur di bumi, nula nex def say dak» (celui qui est roi et vice-roi, fera ce que bon lui semble de ses sujets).
Abdou Khadre GAYE
Ecrivain, Président de l’Emad

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