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Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine a été porte-parole de la famille Tidjane, pendant soixante années, ayant eu à dialoguer avec tous les acteurs de ce pays. Il a été témoin de crises et moments tristes de ce pays. Un orateur impliqué, qui fit de la conciliation, de la concorde, de la convivialité et de l’entente, des sacerdoces. Son action, ses interventions, ses prêches, Abdoul Aziz Sy Al Amine, les a donnés sans prétention, avec comme but la «paisibilité» du Sénégal. De son rôle d’aîné, témoin de temps majeurs du pays et fort du cheminement avec d’illustres ainés, Al Amine a su avoir les mots justes, les mots rassembleurs dans un Sénégal où l’agitation et la tentation du pire ont pu, ça et là, troubler les esprits. Le travail d’unificateur,  Al Amine l’a fait au sein de la famille Sy. Stoïque, il l’a été, essuyant des attaques souvent très injustes venant des siens. Il a aussi fait don de sa personne, pour l’unification de la Nation sénégalaise. Il a eu «l’autorité de ce que donne à certains, l’absolu renoncement à toute ambition», pour reprendre le mot de Jean-Christophe Ruffin dans son dernier roman publié chez Gallimard : «Le tour du monde du roi Zibeline.»
Al Amine a été un guide religieux cernant, dans toute leur substance, les dispositions sur la place de la religion dans la Constitution de la République du Sénégal ainsi que du caractère «un» et indivisible de ce pays, dans une affirmation plurielle de voies et tendances avec la liberté de conscience comme socle premier. La longue complicité entre Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine et l’église catholique du Sénégal est un symbole de l’esprit d’ouverture, du respect de la différence et de l’acceptation de l’autre. Ce guide religieux s’est voulu homme de son temps. Les nombreuses concertations entre Touba et Tivaouane, sur des questions majeures, sont des témoignages de l’engagement et de l’implication du défunt khalife, Al Amine et qui s’inscrivent dans une longue tradition.
On dit des hommes qu’ils sont fils de leur temps, plus qu’ils ne sont fils de leur père. Al Amine a su se conjuguer à son époque. Ses interventions sur le débat politique du Sénégal et les différents chocs politiques ont démontré, plus d’une fois, à la communauté collective, sa préoccupation majeure, à savoir la préservation de l’intérêt général en partage entre Sénégalais de toutes couches. Il a toujours eu le courage de s’impliquer pour trouver des solutions, mais aussi pour dire parfois leur fait aux acteurs publics, chaque fois que nécessaire. Abdoul Aziz Sy Al Amine n’a jamais hésité à prendre une position forte dans des moments délicats, et l’histoire aura toujours fini par lui donner raison sur la justesse de ses choix et engagements. Il s’était systématiquement impliqué pour régler des crises dans le secteur de l’éducation. Qui ne se rappelle pas que lors des péripéties de la réforme constitutionnelle envisagée par le Président Wade pour instaurer un quart bloquant, en 2011, Abdoul Aziz Sy Al Amine avait sauvé le ministre de l’Intérieur Ousmane Ngom, en l’abritant dans sa maison à Tivaouane pour le protéger de la furie de la foule ? Abdoul Aziz Sy Al Amine avait eu le courage de s’interposer pour éviter un drame qui aurait sans doute eu des conséquences fâcheuses pour la paix civile au Sénégal. Al Amine avait dédié sa vie à la recherche perpétuelle de la paix civile. Jusque dans ses derniers instants, il avait souhaité rencontrer le Président Abdoulaye Wade.
Malheureusement, un tel rendez-vous n’a pas pu se tenir. On augure que Abdoul Aziz Sy cherchait ainsi à continuer à travailler pour l’instauration d’un dialogue politique. Tous les régimes politiques qui se sont succédé au Sénégal depuis l’indépendance, lui doivent d’avoir joué un rôle de faiseur de paix. Le Président Macky Sall a su trouver le mot juste en disant que «Al Ami» a été un solide rempart. Al Amine a su aussi s’ériger en religieux rigoureux et hors-pair qui, tel un timonier de la vieille école, ayant bravé bourrasques et houles, a néanmoins connu brise heureuse et navigation sous temps de curé, pour se faire à la barre, guide de la jeune garde et l’accompagner. Sa détermination, malgré le poids de l’âge, à conduire le bord à l’approche du Maouloud, suffit comme preuve de sa ténacité. Il se fit fils de plusieurs et fils de bien des pères dans le chemin de l’érudition. Partenaire et avocat de l’éducation, écoles et daaras du Sénégal sont orphelins d’une figure qui s’est toujours voulue disciple et élève.  Al Amine a été un militant actif de l’éducation au Sénégal et  a conseillé bien des structures sur des orientations en matière académique et religieuse, et a porté dans sa discrétion bien des combats pour l’école sénégalaise et l’enseignement du fait religieux à travers le pays. Je peux témoigner de son engagement aux côtés du groupe scolaire Yavuz Selim. Il avait proposé à ce que son fils Cheikh Ahmed Tidiane prenne des actions dans le capital de la société Yavuz Scolaire Sa. D’ailleurs, Cheikh Ahmed Tidiane le représentait personnellement à toutes actions entreprises pour la défense de ce groupe scolaire, qui reste sous la menace d’une spoliation au profit du régime turc de Reccep Tayyip Erdogan. Al Amine qui entretenait régulièrement une correspondance épistolaire avec Fettulah Gülen avait offert, il y a moins de deux mois de cela, à mes partenaires turcs du groupe scolaire, d’aller se réfugier dans sa demeure à Tivaouane, au cas où des velléités de s’en prendre à eux physiquement arriveraient à habiter les autorités étatiques du Sénégal. Le groupe scolaire Yavuz Selim est donc orphelin d’un protecteur. Al Amine s’est toujours intéressé à l’actualité mondiale. Il avait porté haut le flambeau du combat pour la cause palestinienne. Dernièrement, il s’est distingué en plaidant la cause des populations rohingyas persécutées en Birmanie. Les mots se perdent pour témoigner du défunt khalife. Ces actes posés sont à la hauteur de chacun des mots rendus sur ce papier. Rumi, poète soufi, disait que le bras de Dieu est long et que dans la  voie divine, la récolte d’orge est à mesurer aux grains semés au préalable. Un homme a semé des graines de concorde et d’entente, les a labourées par de l’entregent et de l’élégance dans le dialogue, que les fruits récoltés soient communion, telles des notes venant d’un chœur uni et indivisible ! A l’annonce de la nouvelle de son décès, le journal Le Quotidien avait titré : «Tivaouane perd son chœur.» Nous aurions pu écrire «le Sénégal», à la place de «Tivaouane».

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