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Alieu Momarr Njai, président de la Commission électorale indépendante de Gambie

 (Envoyé spécial en Gambie) – Une policière en poste à l’entrée de la bâtisse sur le fronton duquel est inscrit en gros caractères «Election house», nous aura prévenu. Quelle idée d’avoir un rendez-vous avec le «Chairman» à 10 heures ! A cette heure, Alieu Momarr Njai s’enferme dans son bureau pour s’acquitter de ses prières surérogatoires. Nous prendrons alors notre mal en patience. Il finira par nous recevoir dans un bureau sobre avec de nombreux exemplaires du Coran disposés dans les coins et recoins. L’homme, d’un âge avancé mais la voix alerte et le geste vigoureux, passe à Banjul comme un héros. Les témoignages de félicitations, pour son attitude jugée neutre et impartiale dans le traitement des opérations électorales qui ont consacré la victoire de Adama Barrow aux dépens de Yahya Jammeh, pleuvent sur lui et ses proches. Alieu Momarr Njai nous conte les péripéties de la proclamation des résultats de l’élection de jeudi dernier avec franchise.

Est-ce que vous pouvez vous présenter ?
Je suis Alieu Momar Njie. Mon  arrière-grand-père maternel, Saer Jobe, vient de Coky (localité très célèbre dans la région de Louga). C’est lui qui a créé la ville gambienne de Serekunda. Le fils aîné de Saêr est Alieu Jobe, qui est le père de ma mère. Mon grand-père paternel était un guelwaar, qui venait de Pout (localité sénégalaise située dans la région de  Thiès). Mes parents et arrière-grands parents sont venus du Sénégal pour s’installer en Gambie. Ils ont fondé leurs familles et construit leurs maisons.

Donc, vous voulez faire le distinguo entre les deux pays ?
Le Sénégal et la Gambie ne formaient qu’un seul pays, une seule Nation. Ce sont les Toubabs qui les ont divisés. Les Anglais se sont installés au bord du fleuve. Ils ont aménagé sur des kilomètres et des kilomètres et ont dit aux Français de prendre le reste.
Mon père m’avait amené étudier à Banjul, comme il n’y avait pas d’école à Serekunda. Là-bas, c’est El hadj Mbenda Jagne, qui est aussi originaire du Sénégal, qui nous a éduqués, s’est occupé de nous. C’est le père de El hadj Massamba Jagne, actuel Imam Ratib de Banjul qui m’a éduqué. Quand j’étais sous sa coupole, j’alternais l’école et le daraa. Mais, chaque samedi je lui écrivais ce que j’avais appris en anglais et en arabe. Il m’a inculqué les valeurs morales, la droiture et la piété.
Cette piété est demeurée en moi. Parce que j’ai vu mon père à l’œuvre. Je suis la quatrième personne à avoir quitté Serekunda pour aller étudier à Banjul. Il n’y avait à l’époque que l’école coranique. J’en remercie vivement mon père. Quand j’ai arrêté les études, je suis allé travailler pour lui, il était un traitant. Par la suite, j’ai arrêté cette activité pour me livrer à d’autres. Il m’a montré en quoi un responsable est utile, surtout un parent.
J’ai fait plusieurs parties du monde. Mais partout où je vois des Sénégalais et des Gambiens, je leur dis : «Même si, c’est un dollar, il faut réserver une partie de ton salaire à tes parents, ce qui peut te rendre prospère». C’est pourquoi je rends grâce à Dieu, je n’envie aucun de mes semblables. Tu peux être plus riche et être plus instruit que moi, mais toujours est-il que je rends grâce à Dieu, qui m’a mis sur le droit chemin. Je ne suis pas oustaz, ni imam encore moins un hafis, mais Dieu a fait de moi celui qui a dirigé la mosquée de Serekunda depuis 40 ans maintenant. C’est quand on a construit la mosquée centrale que je l’ai quittée. Mais je suivais bien les questions religieuses et j’ai vu qu’il y avait beaucoup de contraintes. J’ai édité un livret fixant les heures de prières, El Hadji Rawane Mbaye a fait de même au Sénégal.
Je suis en train d’écrire un autre ouvrage J’écris beaucoup d’autres en arabe.
Mais avant cela, j’ai été maire de Serekunda. On m’avait désigné commissaire électoral avant que je ne sois choisi comme maire. Après j’ai quitté la mairie avant qu’on ne m’amène ici quelques années après pour devenir le président de la Commission électorale indépendante.
Nous étions cinq commissaires et celui qui dirigeait la commission, en partant, avait recommandé aux autorités que je le remplace. Ainsi, depuis le mois d’avril dernier je suis en poste ici.
Quand on nous installe ici, on jure sur le Saint coran. Et on dit «je ferai ce que recommande la loi. Je ne prendrai parti pour personne, je ne discriminerai personne. Je ferai tout cela comme le prévoit la loi». Et tu le jures sur le livre saint. C’est ce que j’ai fait. C’est pourquoi quand il y a eu l’élection présidentielle, je me suis appuyé sur la loi pour agir. Je n’ai pas cherché à savoir ce qui plait à telle personne ou ce qui ne plait pas à l’autre. Si tu es doté de cela par la grâce de Dieu, tu dois veiller à appliquer la loi. Tout ce que Dieu te réserve, tu t’en sers amplement.

Quand vous proclamiez les résultats, on a vu qu’à un moment vous aviez interrompu la proclamation. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je l’ai interrompue parce que le directeur général de la Grts (Gambian radio television services) m’a dit qu’il y avait un enregistrement qui devait venir du State House (Palais présidentiel gambien) pour être diffusé à la télévision et dans lequel le Président Yahya Jammeh reconnaissait sa défaite et que j’attende. Tous étaient là à attendre en bas : les observateurs, les journalistes. On est partis pour revenir trente minutes après. On a voulu recommencer la proclamation, mais il a dit «Non. Ne recommencez pas». C’est ce qui a été à l’origine de l’interruption de la proclamation.

On nous a dit aussi que le Président Jammeh vous avait demandé de le rencontrer au State House et vous aviez refusé…
Non. Jeudi dernier, j’ai passé la journée à faire le tour des centres de votes pour ne revenir ici (Siège de la Commission électorale) qu’à 18 H 30 mn. Nous n’avons pas dormi, je ne pouvais même pas penser à manger. J’ai passé tout mon temps sur les papiers jusqu’à 14 Heures, le lendemain et je suis allé à la mosquée pour prier. Ensuite, je me suis reposé et me suis endormi. C’est par la suite qu’on m’a appelé au téléphone pour me dire de venir au State House.
Certains m’ont demandé de ne pas répondre à l’appel de la Présidence, je leur ai fait comprendre que je vais y aller parce que quand l’autorité t’appelle, tu dois lui répondre.
Maintenant, sortir de Serekunda a été éprouvant. Tout le monde était content, manifestait et bloquait la circulation. On ne pouvait pas bouger, ce qui a fait que je suis arrivé en retard au State House. Comme tous les ministres étaient dans la salle de réunion, quand j’appelais sur leur téléphone on me faisait comprendre que l’appareil n’y était pas autorisé. Et on m’a fait savoir que la rencontre qui s’y tenait tirait à sa fin. Sur ce, j’ai décidé de rentrer.

Donc, vous n’êtes pas arrivé à destination ?
Si, j’ai pu arriver au State House, mais je n’ai pas pu entrer à l’intérieur.

Il se dit que vous aviez soutenu que le Président Jammeh acceptera sa défaite. Sur quoi vous vous étiez basé pour faire une telle affirmation ?
Avec notre système de vote, quand les opérations sont terminées à 17 heures, une heure après, le décompte est terminé. Chaque parti est représenté dans les démembrements de la Com­mis­sion électorale nationale. Partout où le décompte est terminé, ils appellent à leur siège pour communiquer leurs résultats. Et quand le Président Jammeh, sur la foi des résultats que son camp lui communiquait, a remarqué qu’il a perdu l’élection, il a décidé qu’il allait accepter sa défaite.
Vers 19 heures, il savait qu’il était vaincu. Mais, c’est la centralisation des résultats au niveau des régions qui est à la base du retard de la proclamation des résultats,
Donc, vous n’avez pas eu à communiquer au téléphone avec le Président Jam­meh ?
Non.

Ce qui a été dit à travers les médias est que vous aviez annoncé que le Président Jammeh reconnaîtra sa défaite.
Pour moi, il a gagné en estime. Parce que les gens pensaient que le Président Jammeh n’allait pas accepter sa défaite ou craignaient de le voir maquiller les résultats. Mais il a placé la barre si haut que tout le monde le reconnaît. Dire : «J’ai perdu, je reconnais ma défaite et je vais transmettre le pouvoir…»

Donc, vous ne confirmez pas l’information selon la­quelle on voulait vous tordre le bras pour vous empêcher de proclamer les vrais résultats issus des urnes ?
Oui.

On a ouï dire que le régime était prêt à vous proposer 100 millions de Dallasis pour que vous maquilliez les résultats de la Prési­dentielle…
Les gens peuvent penser à n’importe quoi. Deux semaines avant l’élection, il se disait qu’on m’avait remis 450 mille Dallasis pour que je sabote le scrutin. Les gens peuvent dire et écrire ce qu’ils veulent, mais moi avant que je ne pose un acte je pense d’abord à Dieu.
Si j’avais des millions, des milliards…je ne peux pas manger ce que je n’ai pas eu à manger. Aujourd’hui, je rends grâce à Dieu, chacun des membres de ma famille peut se prendre en charge. Et je ne vois pas ce qui peut me pousser à poser des actes répréhensibles.

Depuis lors, vous n’êtes pas entré en contact avec le Président Jammeh ?
Non.

Avez-vous échangé avec Adama Barrow, le nouvel élu ?
Oui, J’ai discuté avec Adama Barrow et avec Mama Kandeh. Il était là-même hier (l’entretien s’est déroulé le mercredi 7 décembre).

Qu’est-ce qu’ils pensent de la question ?
Ils m’ont félicité pour le travail accompli. Quand nous avions trouvé à redire sur le décompte, je les ai fait venir pour leur dire que l’écart entre Jammeh et Barrow n’était pas de 51 000 voix mais de 18 000. Mais cela n’a rien changé aux résultats, parce que si Barrow l’avait dépassé d’une seule voix, il l’a vaincu. Mais je n’ai pas eu à échanger avec le Président Jammeh.

alieu-momarr-njai-2N’avez vous pas peur pour vous et votre famille ?
J’avais conseillé à mes enfants, mes amis et ma femme, la prudence. Parce que des gens peuvent se lever et s’en prendre à  toi, sans pour autant qu’ils ne soient envoyés par Yahya Jammeh. Ils penseront tout simplement que c’est toi qui leur as privé de la victoire de leur candidat. Mais moi je suis un croyant, mon destin est déjà tracé. Je ne vais pas me suicider, mais je me confie à Dieu, Lui qui sait protéger et assister, qu’Il nous assiste et assiste tout le monde.

Qu’est-ce que vous avez à dire aux Gambiens et à Adama Barrow qui va présider aux destinées de la Gam­bie ?
Il y a beaucoup d’attentes placées en Adama Barrow et sur le prochain régime. Les gens ont toujours exprimé leurs doléances, ils se sont toujours plaints. Qu’il ne trahisse pas la confiance placée en lui ! Que la majorité de ses collaborateurs soient justes, qu’ils soient compétents, qu’ils aient de l’expérience. Actuel­lement, tout le monde observe la Gambie et attend de voir comment il va gouverner. Nous pensons qu’il va gouverner dans la justice.
Ce que nous disons aux Gambiens c’est que quand deux personnes sont en compétition, il faut que quelqu’un l’emporte sur l’autre. Et que quand on a fini son mandat, on doit se retirer et que quelqu’un d’autre prenne fonction. Mais quel que soit celui qui arrive aux affaires, la Gambie reste une et indivisible ; qu’on soutienne le nouvel élu et qu’on veille à sauvegarder la paix qui règne dans ce pays, parce que rien ne vaut la paix. Il faut prier Dieu qu’il rende le pays riche et prospère. Mais aussi et surtout veiller à avoir de bons rapports avec le Sénégal et les autres pays. Parce que c’est la même religion, les mêmes personnes, la même Nation. Tu ne peux pas savoir entre Gambiens et Sénégalais qui est de tel côté et qui est de l’autre. Je prie Dieu pour qu’Il nous accorde la paix, la santé et la chance.

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