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En octobre 2014, Aliou Sall avait été l’invité de la rubrique «Les Marche du Quotidien». Au cours de cet entretien à bâtons rompus avec notre rédaction, il lui arrivait de me prendre à témoin sur des épisodes de son parcours professionnel, académique et militant. Mais en rentrant, il avait laissé une grande discussion entre les journalistes. Ils étaient nombreux à le trouver prétentieux ou même fanfaron, quand Aliou Sall déclarait par exemple que «le fait d’être le frère de Macky Sall (lui) causait quelque part de gros torts». Celui qui venait d’être élu maire de Guédiawaye était déjà empêtré dans une grosse polémique pour de supposés intérêts dans la société Petro-Tim, active dans l’exploration pétrolière au Sénégal. Aliou Sall était agacé ou même révolté que d’aucuns pouvaient estimer qu’il n’avait pas réussi à faire quelque chose par lui-même et que toutes ses réussites étaient dues à ses relations de famille. Le Président Macky Sall, lui-même, était frileux devant cette présence de Aliou Sall sur la scène publique et il affirmait que jamais il ne le nommerait à un poste public. Je dois dire que je fais partie des personnes qui avaient trouvé que l’attitude du chef de l’Etat n’était pas juste. Aliou Sall ne devait pas s’excuser d’être le jeune frère du président de la République ou qu’il soit obligé de quitter son propre pays pour pouvoir se réaliser. La situation était telle que si Aliou Sall restait dans le domaine des affaires, comme il avait d’ailleurs commencé à le faire, après sa démission de la fonction publique, avant même que son frère ne fût élu à la tête du Sénégal, tout contrat ou tout marché qu’il gagnerait serait suspect. S’il s’engageait dans la politique comme il l’avait toujours fait et nourrissait une quelconque ambition, il ne saurait prétendre à quoi que ce soit, au risque de passer pour bénéficier de quelque forme de népotisme. Aliou Sall devait-il se condamner à rester oisif et ne plus rien faire de sa vie ? Au cas échéant, s’il se faisait entretenir par son frère, tout le monde lui tomberait dessus pour le péché de vivre, entretenu par son frère, grâce aux ressources publiques et au cas où son frère ne lui porterait aucun secours ou assistance, que Macky Sall lui-même serait voué aux gémonies par la société sénégalaise.
Aliou Sall n’avait pas demandé à plaider sa cause, mais il se trouvait des personnes pour dire au Président Macky Sall que «Aliou ne devrait pas continuer de payer de ses liens de famille». En effet, ministre-conseiller à l’ambassade du Sénégal à Pékin, Aliou Sall était dans la ligne de mire de Karim Wade et de ses partisans. C’était dans un contexte de disgrâce politique de Macky Sall. J’avais pu observer la méfiance avec laquelle la délégation sénégalaise le traitait durant l’organisation de la Commission mixte sino-sénégalaise, en 2010, à Pékin. Le pauvre continuait stoïquement à faire son boulot, sans prêter attention à l’ostracisme et à de petites mesquineries dont il faisait l’objet. Je discutais de la situation avec le général Khalilou Fall, ambassadeur du Sénégal à Pékin, au cours d’un déjeuner privé qu’il m’avait fait l’amitié de m’offrir, en compagnie de son épouse, dans un restaurant japonais en plein Pékin. C’est dire que cet ancien patron de l’Armée sénégalaise ne manque pas d’avoir un sens de la provocation. Le général Fall me confia à cette occasion : «Ce gosse (Ndlr : Aliou Sall) est le meilleur fonctionnaire de l’ambassade. Il est dévoué, engagé et est très compétent. De toute façon, s’ils (Ndlr : gens du régime du Président Wade) décident de le faire partir parce que c’est le frère de Macky Sall, ils auront à se trouver un nouvel ambassadeur.» L’ambassadeur du Sénégal avait mis sa démission sur la balance. Cela permettra de sauver Aliou Sall. Plus tard, la stratégie du camp de Wade changera vis-à-vis de Aliou Sall. Un poste d’ambassadeur lui sera proposé. Aliou Sall le déclina, sans doute pour éviter de donner l’impression qu’il avait choisi le camp des adversaires de son frère. Il songea même à démissionner de son poste en Chine. Il aura fallu toute l’autorité de Macky Sall pour le persuader de garder son travail.

Il faudra le juger sur les actes
Pourquoi alors la carrière de Aliou Sall devrait-elle continuer à être tributaire du destin de son grand frère ? Aliou Sall vient d’être nommé directeur général de la Caisse des dépôts et consignations du Sénégal (Cdc). Ils sont nombreux à s’indigner. Mais parmi tous ses détracteurs, qui peut dire que Aliou Sall n’a pas la légitimité, tant du point de vue académique ou professionnel, ou même politique ? Parmi tous les membres du gouvernement ou les différents patrons d’entreprises publiques ou de grands services de l’Etat, qui sont plus qualifiés que Aliou Sall pour exercer une fonction ?
Aucun de ses détracteurs n’a remis en cause ses compétences professionnelles ou ses mérites politiques. C’est dire que Aliou Sall satisfait pleinement à tous les critères pour être éligible ou nommé à un emploi public. Autrement, cela voudrait-il dire qu’un membre de la famille du chef de l’Etat ne doit aspirer à aucune fonction publique ? Dans l’histoire politique du Sénégal, une telle règle n’a jamais été exigée de nos chefs d’Etat. Léopold Sédar Senghor avait nommé, entre autres, son neveu Adrien Senghor au gouvernement et son autre neveu Maurice Sonar Senghor à la tête d’une entreprise publique. Son successeur Abdou Diouf n’avait pas hésité à nommer son jeune frère, Magued Diouf, à la tête d’un grand service l’Etat, avant d’en faire un ministre. Des membres de sa famille ont eu à développer des affaires prospères en contractant avec les services de l’Etat du Sénégal. Abdoulaye Wade avait nommé sa fille, Syndiély, dans son Cabinet et son fils Karim au gouvernement ou son neveu, Ndiouga Sakho, directeur général d’une entreprise publique, sa nièce consul à Houston, une autre, ambassadrice en Jamaïque et son autre neveu, Doudou Wade, président de groupe parlementaire à l’Assemblée nationale. D’autres neveux et nièces du Président Wade s’étaient retrouvés dans des positions officielles publiques. Dans de nombreux autres grands pays démocratiques, les mêmes pratiques existent. Le général De Gaulle avait nommé son frère, Xavier, consul de France à Genève. Le Président Mitterrand avait nommé son jeune frère, le général Jacques Mitterrand, à la tête de Airbus industries. Le général Mitterrand sera aussi nommé à la tête de l’Office général de l’air et président du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales. A ce poste, il joua un rôle d’influence auprès du chef de l’Etat français, notamment au moment du lancement du programme de l’avion Rafale. Le propre fils de François Mitterrand, Jean-Christophe Mitterrand, avait été membre du Cabinet présidentiel de son père, comme l’a été Claude Chirac dans celui de Jacques Chirac. Les frères Guillaume et Olivier Sarkozy n’avaient jamais mis sous le boisseau leurs différents business durant le temps où Nicolas Sarkozy était à l’Elysée. Thomas Hollande avait officié comme gourou, plus ou moins officieux, de son père François Hollande. Aux Etats-Unis, John Kennedy avait son jeune frère comme ministre de la Justice. Avant lui et même après lui, d’autres chefs de l’Etat américains avaient donné des missions publiques à des membres de leur famille. Aujourd’hui, Donald Trump n’a pas encore fini de faire de même. Plus près de nous, le Président Alassane Dramane Ouattara (Ado) a nommé son jeune frère, Téné Birahima Ouattara, appelé «Photocopie» en raison de sa forte ressemblance avec ADO, ministre des Services et affaires présidentiels de Côte d’Ivoire. Macky Sall a poussé le bouchon jusqu’à refuser à Aliou Sall une investiture on ne peut plus légitime sur la liste des députés de sa coalition lors des élections législatives du 31 juillet 2017.
La question n’est donc pas de savoir si Aliou Sall est ou non légitime à son nouveau poste. Il faudrait voir comment il se comportera dans ses nouvelles fonctions pour en tirer des conclusions. Nous pouvons le créditer d’un a priori favorable, vu son parcours éloquent et ses qualifications et références professionnelles. Aliou Sall s’est donné les moyens de compléter sa formation académique en poursuivant ses humanités dans de prestigieuses institutions de formation de grands commis de l’Etat en France. En tout cas, la polémique, parfois entretenue par des fonctionnaires ou des hommes politiques frustrés ou désenchantés, et qui a repris de plus belle avec sa nomination à la Caisse des dépôts et consignations, devrait constituer pour Aliou Sall une véritable source de motivation. Mansour Faye, frère aîné de la Première dame, Marème Faye Sall, avait fait l’objet d’un accueil identique quand il venait d’être nommé ministre de l’hydraulique et de l’assainissement. Il se révélera l’un des ministres qui auront le plus donné satisfaction, au point de faire taire toutes les critiques. La place de Mansour Faye est désormais acceptée par tous. Que Aliou Sall connaisse le même bonheur ! Il se trouve que Aliou Sall a été journaliste. C’est peut-être son plus grand malheur, car dans les média, nous avons la manie de mordre, avec férocité, les mollets de l’un des nôtres qui arrive à se placer devant. En outre, on semble présenter la Caisse des dépôts et consignations comme une vulgaire banque à ciel ouvert où il faudrait venir et se remplir plein les poches. Cet organisme qui constitue un démembrement du ministère de l’Economie, des Finances et du plan est sujet à tous les types de contrôle et de surveillance auxquels les ressources publiques sont assujetties. Justement, c’est parce que les corps de contrôle de l’Etat se sont montrés efficaces que Thierno Seydou Niane, le prédécesseur de Aliou Sall, ne pouvait plus rester en poste à la Caisse des dépôts et consignations.

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