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An 16 du naufrage du Joola. Proches parents et rescapés de différentes obédiences religieuses ont prié ensemble pour le repos des âmes des disparus. Les souvenirs douloureux sont encore frais dans les mémoires. Cependant, ils réclament le respect des promesses et le renflouement du bateau.

Cimetière des naufragés du Joola ! C’est le message indicatif inscrit en bleu sur le mur peint en blanc. Plusieurs cars sont garés devant l’entrée principale. Ils y ont convoyé les membres des familles des victimes venus prier pour le repos de leurs proches, qui n’ont pas survécu à ce drame. Seynabou Goudiaby, elle, est venue à pieds. Après avoir traversé la Route nationale N°1, vêtue d’une robe ample, elle accélère la cadence. Elle ne veut rien rater de cette journée. Ses pas défilent sur la latérite arrosée par la pluie. Sur son chemin, elle revient sur sa journée mouvementée du vendredi 27 septembre 2002. Cette tragédie a emporté sa mère. Depuis lors, que de souvenirs douloureux. Le visage pâle, les yeux rougeâtres, la jeune dame extériorise sa colère : «Je suis venue prier pour le repos de l’âme de ma mère. Elle n’a pas survécu à ce naufrage. Chaque année, je commémore cet anniversaire auprès des gens qui ont vécu le même sort.» C’est la tristesse et le calme. Jeunes, hommes, femmes et enfants pleurent parents et amis. Sous deux tentes, ils écoutent religieusement des versets du Coran. Prêtres et imams compatissent avec les familles éplorées. La plupart occupent les centaines de chaises bien rangées, les regards fixés vers les tombeaux. D’autres ont préféré prier dans la solitude. C’est le cas de Alpha Idrissa Sané. Accroupi, il égrène son chapelet. Ses yeux fixent le sol. Un instant après, il range son chapelet, tend ses mains vers le ciel, puis dit «amen» à haute voix. Il a une pensée pieuse pour ses cousins avec qui il a connu les turpitudes et les jeux d’enfance. «Nous ne devons pas oublier nos morts. Ils méritent hommages et prières. J’ai le cœur lourd. Je pense aux moments que j’ai vécus avec mes cousins, fils du maire de Dalifort Idrissa Diallo. C’est vraiment dur», témoigne-t-il d’une voix empreinte d’émotion. Cette même angoisse emplit le cœur de Abdoulaye Sène, il ne veut pas rater ce rendez-vous annuel. Adossé à un grand arbre, le jeune homme est silencieux. Son esprit est plein de souvenirs. «A chaque fois qu’on s’apprête à célébrer ce naufrage, je perds le sommeil. Le frère de ma mère fait partie des victimes. C’est ce qui justifie ma présence ici. C’est extrêmement difficile de perdre un membre de sa famille.» Ce bateau, qui a coulé dans les eaux gambiennes, a emporté le père de Catherine Aimée Gomis. Tout de noir vêtue, la jeune femme est très enthousiaste. Entre commentaires et distribution de bouteilles, elle veille à la réussite de cette journée d’hommage. Ce visage sympathique cache un cœur meurtri, un esprit qui garde intacts les souvenirs douloureux : «A l’époque, j’avais sept ans. Tout d’un coup, ma mère nous a demandé d’allumer la radio. Nous avions du mal à capter une fréquence. Après moult tentatives, nous sommes tombés sur le charriot de feu de Walfadjiri. C’est ainsi que nous avons appris le chavirement du Joola. Malheureusement, j’ai perdu mon père. Que ce fut dur à admettre.» Les familles des victimes n’étaient pas les seules à rendre hommage aux disparus. Les rescapés aussi étaient de la partie.
Installée au premier rang, Mariama Diouf finit par craquer et trouve refuge loin des yeux. Elle sanglote, se baisse puis s’assoit et cache son visage avec un foulard de couleur orange. D’une voix pleurante, elle lance quelques mots : «Je suis la femme rescapée.» Après ces moments de faiblesse, elle regagne sa place et participe à la prière. Malang Badji a survécu à ce drame. Néanmoins, il garde des séquelles : «Les cris des bambins me traumatisent toujours.»

L’Etat invité à respecter ses promesses
16 ans après le naufrage du Joola, les familles des victimes et les rescapés ont toujours des revendications. Ils ne veulent plus que les anniversaires soient célébrés par d’interminables discours. Ils souhaitent que les promesses de l’Etat soient concrétisées. La demande qui revient le plus souvent est le renflouement du bateau. «Nous souffrons de la mort de nos proches alors que nous ne savons même pas où se trouvent leurs corps. Il nous faut un lieu symbolique. Si le bateau était renfloué, nous pourrions y aller souvent en pèlerinage. Ça va soulager les familles des victimes. Il faut que les engagements soient respectés», exige Idrissa Sané. Catherine Aimée réitère cette demande qui date de plus d’une décennie : «Le fait de renflouer Le Joola permettra aux familles qui n’ont pas toujours pas fait le deuil d’aller se recueillir de temps en temps, se sentir proches de leurs défunts parents. Cela ne va rouvrir nos plaies mais au contraire ça va soulager les cœurs, nous permettre de lutter contre l’oubli.» Ayant survécu à ce naufrage, Malang Badji dénonce le manque d’accompagnement des rescapés. Sur un ton sec, l’homme au visage noir fustige la politique de l’Etat envers les rescapés : «Nous ne sommes pas accompagnés contrairement aux promesses des autorités. C’est inadmissible. Elles fuient le débat. Des familles ont perdu des cadres, des soutiens. Et jusque-là, rien n’est fait.» Des centaines de personnes venues de plusieurs pays concernés par le naufrage ont prié pour leurs proches. L’imam a récité des versets du Coran, le curé a versé de l’eau bénite sur les sépulcres, puis posé des gerbes de fleurs. Union de prières.

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