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Il y a 33 ans, le 7 février 1986 exactement, disparaissait l’égyptologue et fondateur du laboratoire Carbonne 14, Cheikh Anta Diop. L’éminent Professeur, auteur de «Nation nègre et culture», est resté dans les annales grâce à sa pensée et à son combat. Mais cette année, la commémoration de sa disparition qui tombe en pleine campagne électorale et avec le retour de Abdoulaye Wade au Sénégal est presque reléguée au second plan.

L’on s’était habitué à voir le 7 février le grand amphithéâtre de l’Ucad 2 envahi par une foule, venue commémorer la disparition du Pharaon noir. Hier, Cheikh Anta Diop a eu droit, devant une petite assemblée d’étudiants, à une table ronde de 3h sur la revue Ankh dans l’exigu Amphi 2 de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’université qui porte son nom. Dans la presse aussi, quelques rares journaux ont accordé une place dans leurs manchettes à l’auteur de Nations nègres et culture. Au regard de ce qu’il a légué au Sénégal, à l’Afrique tout entière et au monde noire, Cheikh Anta Diop ne méritait pas ce sort aux yeux du linguiste Moustapha Diop. «Cheikh Anta est-il tombé dans l’oubli ? A vous de me le dire ! Cheikh Anta n’a pas eu la main facile dans ses affaires. On l’a toujours empêché de faire ce qu’il voulait et c’est ce qui prévaut jusqu’à présent. Il faut aller voir son mausolée. C’est la misère. Il ne mérite pas cela. C’est un tronçon de route goudronné de Bambey à Caytou. Quand on l’inhumait en 1986, les gens poussaient leurs voitures qui s’enlisaient chaque fois dans le sable. Qu’est-ce qu’il y a jusqu’à présent ? Une piste dégradante !» Le petit frère de Cheikh Anta Diop ne mâche pas ses mots. Pour M. Diop, c’est juste «triste et abominable» que Cheikh Anta soit traité de cette manière dans son propre pays, au moment où dans d’autres contrées il est grandement loué et porté au pinacle. «Il faut aller voir les autres manifestations dans les autres pays africains ou même ailleurs dans la diaspora. Les gens portent Cheikh Anta en triomphe. Tant pis si dans son pays ce n’est pas le cas ! C’est triste et abominable», lâche-t-il, l’air désolé.

«C’est triste et abominable»
Pour Thierno Hamidou Baldé, ce qui est triste et abominable, c’est le fait de n’avoir connu Cheikh Anta Diop que récemment. Elève en classe de Terminal au lycée de Thiaroye, il est venu assister, par ses propres moyens, à la table ronde tenue à la Facultés des lettres et sciences humaines et initié par le Professeur Babacar Diop dit Buuba. Il se désole de ne pas retrouver les enseignements de celui qui a inspiré Théophile Obenga et bien des générations d’égyptologues sénégalais, au cycle primaire, moyen ou secondaire. «Je n’ai connu Cheikh Anta Diop que tout récemment, en classe de 3ème. Et ce n’est pas mon école qui me l’a enseigné. Aujourd’hui, si on me demande qui est Victor Hugo, son œuvre, je peux le dire, mais je ne saurais le faire pour Cheikh Anta. Je ne connais rien de ces grands hommes qui ont servi l’Afrique. C’est anormal.»
Quand on parle de conscientisation, de décolonisation des esprits, l’élève est d’avis qu’il convient plutôt de le faire dès le bas âge. Parce que pour nourrir un arbre, on arrose, non pas le tronc, mais les racines. «Les étudiants sont les troncs et les élèves du primaire, moyen, secondaire, les racines. Si on veut que la conscientisation se fasse, il faut commencer au primaire.» Sur ce point, Aboubacry Moussa Lam, Professeur d’égyptologie au département d’histoire, le rassure. «L’Etat a pris conscience de cette situation. Une directive a été envoyé au ministère de l’Education nationale pour dire qu’il faut explorer les voies et moyens d’introduire l’enseignement de la pensé de Cheikh Anta dans le système éducatif. Il y a eu au moins 2 ou 3 séminaires pour essayer de mettre cette directive en pratique», renseigne-t-il. Seulement, les choses vont très lentement, poursuit le Professeur. «Les gens ont pris tous les curricula de l’élémentaire à la Terminale pour voir comment insérer la pensée de Cheikh Anta dans toutes les disciplines, physique, chimie, sciences naturelles, histoire, géographie. Le processus a été enclenché, mais il y a blocage au niveau de la pratique.»

L’égyptologie au Musée des civilisations noires
Si au Sénégal l’enseignement de Cheikh Anta Diop n’est possible qu’au niveau de la Licence 3 ou de la deuxième année au niveau du département d’histoire, ailleurs au Cameroun par exemple, les gens ont depuis longtemps pris les devants. En atteste ce témoignage de Nissur Sarr, enseignant au département d’histoire de l’Université Cheikh Anta Diop et qui a également enseigné à l’Université de Yaoundé. «Cheikh Anta Diop est même mieux lu au Cameroun qu’au Sénégal. Je m’en suis rendu compte quand j’enseignais à Yaoundé. D’abord, Cheikh Anta n’était pas seulement enseigné au département d’histoire. Il l’était aussi aux départements de sociologie et de philosophie. Toute l’intelligentsia au Cameroun connaît très bien Cheikh Anta Diop et les étudiants commencent à apprendre de Cheikh Anta à la première année», note-t-il en invitant à réfléchir sur un schéma similaire. Pour les historiens et héritiers de Cheikh Anta Diop, les défis sont nombreux pour ce qui est notamment de l’enseignement et de la vulgarisation de son œuvre. Ils espèrent aussi obtenir la création d’un institut d’égyptologie au niveau du Musée des civilisations noires.
aly@lequotidien.sn

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