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A la veille du 4 avril 2016, il n’y a eu aucune mention du mot «culture» dans le discours du chef de l’Etat. Certains acteurs du monde de la culture s’en étaient offusqués. Mais en réalité, en parcourant les discours présidentiels à la veille de la célébration du 4 avril pour les années précédentes : 2012, 2013, 2014, 2015, on se rend également compte qu’il n’y avait eu nulle place, nulle phrase pour la culture. Malheureux ! 5 ans sans parler de culture dans un discours adressé à la Nation ? Il était temps ! Il était vraiment temps que le Président Sall répare cet impair qui, du reste, laisse beaucoup d’hommes et de femmes de culture sans voix. Certes, nos intellectuels, nos hommes de culture ont malheureusement trop laissé la chose politique prendre le pas et de façon impitoyable sur les réussites culturelles. Pourtant, la culture, on peut le dire sans crainte de se tromper, a été un des piliers de la réussite du Sénégal, après les indépendances. Elle a joué un rôle fondamental aussi bien dans la politique que dans la diplomatie. Le premier Président du Sénégal indépendant fut, en effet, un homme profondément culturel et ne ratait aucune occasion de porter la culture de la façon la plus lumineuse.
«L’homme politique avisé, qu’était Léopold S. Senghor, pensait que l’indépendance politique précédait et garantissait l’autonomie culturelle nationale. Mais il savait aussi ce que réellement signifie pour nos peuples leur souveraineté culturelle. Il savait que faire respecter notre personnalité, c’était en même temps poser la question de la solidarité culturelle des peuples noirs, garante de la sauvegarde de nos valeurs de civilisations et du respect de notre dignité. Il savait que l’unité politique de l’Afrique ne se ferait pas sans une vision claire de l’identité culturelle de nos aires de civilisations. Par exemple, cette idée des aires culturelles est essentielle pour réussir toute politique d’intégration», rappelait à juste raison, lors d’une rencontre mémorable, Penda Mbow, ancienne ministre de la Culture et actuelle conseillère du Président Macky Sall. Tout le monde ou presque reconnaît qu’en réalité si Léopold S. Senghor a aidé à faire susciter et connaître des œuvres négro-africaines, il a également agi en faveur de l’essor d’une politique culturelle mondiale.

Le souvenir du testament culturel de Senghor
On se souvient d’ailleurs qu’en décembre 1980, lorsque le Président Senghor se décida à quitter le pouvoir, un de ses derniers actes fut de léguer aux Sénégalais, une sorte de testament culturel en tenant à présider personnellement, la première représentation de «Tête d’Or» de Paul Claudel, pièce interprétée par la troupe d’art dramatique du Théâtre national Daniel Sorano. «Déclamer les vers de Claudel, voir le Roi Cébès incarné par l’acteur A. Cissé habillé en africain au son des tam-tam : seul Senghor était en mesure d’imaginer un mélange pareil !», rappelait à l’époque Penda Mbow. Se souvenant ainsi du Sénégal culturel, les anciens ne citent que des noms célèbres du monde des Arts, des Lettres à l’instar de : Doura Mané, Kouyaté Sory Kandjan, Louis Amstrong, Iba Ndiaye, Douta Seck, Myriam Makéba, Roger Garaudy, Gorge Amado, Jean-François Brière, Aga Khan, André Malraux, Louis Le Prince-Ringuet, Gaston Berger, Maurice Béjart,… «C’était cela Senghor !», affirmait Mme Mbow, d’après qui, «le Sénégal a toujours été, une terre d’asile pour écrivains, artistes, penseurs qui se sentaient persécutés. On peut citer parmi les exilés à Dakar : Camara Laye, l’écrivain guinéen, l’historien burkinabè, Joseph Ki-Zerbo, les Antillais et Haïtiens et bien d’autres». Comment alors comprendre ce qui a pu reléguer la chose culturelle au dernier plan entre 1960 et 2017, au point que la seule évocation de quelques réussites culturelles par le Président Sall dans son discours du 4 avril, suscite autant d’émotion dans le milieu ?
Ce n’est en effet qu’un train qui arrive en retard. Car, affirmer ou réaffirmer l’existence d’une culture sénégalaise en cette commémoration du 4 avril, c’est concevoir la culture comme un bien commun. Macky Sall l’a juste enfin bien compris, lorsqu’il déclare : «La célébration de notre liberté retrouvée nous donne aussi l’occasion de réfléchir sur notre culture, comme facteur de cohésion sociale, qui participe à l’effort d’édification de la conscience nationale ;  parce que c’est notre culture qui incarne notre identité collective, fait le récit de notre histoire et aide à sauvegarder nos valeurs de civilisation». Et que dire ou plutôt voir à travers les efforts sur la politique culturelle du gouvernement qui se résument, selon ses dires, en : «la réhabilitation d’édifices religieux et lieux de mémoire ; la création de la Sénégalaise du droit d’auteur et des droits voisins ; la contribution à la mise en place de la Mutuelle nationale de santé des acteurs culturels, au titre de la Couverture maladie universelle ; le doublement du budget de la Biennale de l’art africain contemporain, porté désormais à 500 millions de francs Cfa ; la rénovation de l’ancien Palais de justice et sa transformation en Palais des Arts ; et le lancement prochain des chantiers de l’Ecole nationale des Arts et Métiers de la culture, et de la Bibliothèque nationale » ? Il faut s’en réjouir tout en restant éveillé et humble. Car même le Sénégal sous Wade a vu mieux.

Le Président doit mieux faire
Certains acteurs et intervenants sur les radios et télévisions de la place se sont réjouis que l’on parle de culture dans un discours du 4 avril, comme si c’était un fait extraordinaire. Les réussites vantées par le chef de l’Etat ne sont que de petits pas d’une longue course pour arriver à un bon résultat.  Porter par exemple le budget du Dak’art à 500 millions ne garantit pas d’en faire un rendez-vous des arts tel que voulu par les professionnels du secteur qui, jusque-là, attendent toujours un état des lieux profond en vue d’une meilleurs organisation de la chose. De même qu’annoncer la rénovation de l’ancien Palais de justice et sa transformation en Palais des Arts tout en sachant que ce bâtiment, depuis sa rénovation pour les besoins de la Biennale 2016, n’a reçu après aucune autre exposition, aucune œuvre d’artistes sénégalais ni d’ailleurs, pousse à véritablement s’interroger sur ces efforts que l’on vante.
C’est également tout aussi surprenant que le président de la République dans son énumération et l’annonce des grands projets culturels à venir, tel que celui de l’Ecole national des arts, n’ai fait allusion à aucun moment de son discours, au Musée des civilisations noires. Pourtant, l’on annonce pour bientôt la réception de ce grand édifice culturel qui verra le jour sous le magistère de Macky Sall. Même s’il y a une part de reconnaissance du travail de nos artistes, d’autres aspects et défis du secteur culturel ont également été omis. Mais sûrement qu’en recevant dans quelques jours la communauté culturelle et artistique, dans «le cadre de la célébration de l’année 2017 comme année de la culture», comme il l’a annoncé, ces acteurs du monde de la Culture ne rateront pas l’occasion d’ouvrir les yeux du premier protecteur des arts, des lettres et des artistes sur les nombreux défis qu’il reste à relever pour véritablement établir une politique culturelle à la dimension de ce qu’elle a été sous le régime après les indépendances.
arsene@lequotidien.sn

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