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Le ciel a enfin ouvert ses vannes sur la capitale sénégalaise. Les premières pluies ne sont pas seulement espoir de bonnes récoltes, mais motifs de soulagement pour les habitants de la cité. C’est une longue attente qui prend ainsi fin.
Les premières pluies apportent de l’air frais et balaie cette torpeur tropicale qui tenaillait les hommes. Tombée du ciel, l’eau est une bénédiction divine. Elle expie les péchés, purifie les villes. De l’eau sur les pisses contre les murs. Dakar est un grand urinoir à ciel ouvert. A l’école primaire, les chauffeurs de clando se soulageaient sur le mur de l’établissement qui finissait par s’affaisser. En classe, l’ammoniac vous piquait les yeux. Pourtant, il était bien écrit sur le mur à la peinture rouge : «Interdiction d’uriner : Amende 5000 F». En vain. Au contraire, c’était une sorte d’encouragement à faire pipi. Pis, c’était devenu un dépotoir. Le directeur, Massar Diop, un homme rigoureux et obèse, alla contre les principes de l’école laïque et républicaine, en dessinant sur le mur les portraits des marabouts. L’affaire était entendue.
Les premières eaux, Mère Khoudia, elle, les attendait avec angoisse, comme sa première grossesse, (elle a enterré trois maris), quand elle était enceinte de Soulay, son unique fils, et seul enfant, un peu borné, qui travaillait au garage mécanicien, près de la mosquée mouride, et qui allait périr des années plus tard dans l’océan. Quand on lui a annoncé le décès de son fils, elle a eu un mouvement brusque, ponctué par un cri inhumain : «Hummmmm», comme une vache qui crie après son veau. Et puis, c’est tout. Le lendemain, elle est allée au marché chercher ses mangues pourries (bouroubara) qu’elle revend aux enfants.
Les jours de pluie, elle ne sortait pas. Elle rassemblait ses pots, des dizaines de vieux pots de tomate Lingère et Dieg bou diar, pour recueillir l’eau. C’est une écumoire en zinc qu’elle avait en guise de toiture, sur sa chambre aux briques nues. Après la pluie, son matelas élimé et ses affaires et celles de ses ex-maris plongeaient dans la pièce. Elle maugréait à ses heures de colère… «Soulay, espèce de taré, y avait assez de place pour te noyer dans la chambre où je t’ai mis au monde, seule sans l’aide de matrone…»
Fini donc cette angoisse tropicale où tout le monde attend la pluie qui ne vient pas. Quand il ne pleut pas, les hommes sont animés à la fois par un sentiment de culpabilité et de doute. L’absence de pluie n’est pas un phénomène naturel. S’il ne tombe pas une goutte sur la terre, c’est que les hommes continuent de forniquer, les pédés sévissent encore, les filles portent des jupes trop courtes.
Ce sont les religieux qui entretiennent ce sentiment de culpabilité parmi leurs semblables. Dans les prêches, et à la radio, ils appellent les gens à se repentir et faire des prières, à sortir l’aumône pour provoquer la pluie.
Les pouvoirs publics contribuent également à entretenir cette croyance culpabilisante. En période d’hivernage, les tam-tam sont rangés, l’arène est fermée. C’est souvent le préfet qui lui-même sort un arrêté pour interdire toute forme de réjouissances publiques. L’idée de base est que ces festivités publiques sont incompatibles avec un bon hivernage, voire constituent un obstacle à l’arrivée des pluies. Mais paradoxalement, les boîtes de nuit et les autres lieux de mondanités urbaines continuent d’ouvrir. C’est d’ailleurs pendant l’hivernage même que ces endroits réalisent leurs plus gros chiffres d’affaires. Les colonisateurs français ont été les premiers à interdire les tam-tam durant la saison des pluies. L’administrateur d’aujourd’hui perpétue ce même geste qui n’avait d’autre visée que de contrôler les réjouissances populaires. A la base, c’est l’expression d’un vieux cliché colonial : «Le Nègre ne pense qu’à s’amuser…»
On perpétue un geste raciste, hérité d’autre temps, d’une autre époque. Derrière la mesure de suspension des sabar, des luttes, et «simb» (jeu du faux lion), il y a message : «L’heure est venue d’aller cultiver les champs, sinon après il n’y aura rien à manger dans le village.» La peur ancienne de la famine est une psychose collective très ancrée dans nos mentalités «urbaines». Or la ville n’est plus régie par ce cycle agraire. Si les récoltes ne sont pas bonnes, ce n’est pas si grave. Il y a assez de bonbons et de jus sucrés dans les boutiques pour nourrir tout le monde. The show must go on…

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