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Augustin Holl est un archéologue camerounais et un universitaire qui a participé entre 1991 et 2006 aux fouilles menées dans le cimetière africain de New York, le «African burial ground». Pour sa première conférence mensuelle, le Musée des civilisations noires a fait appel à lui pour parler de la genèse et de la formation des diasporas africaines. Le Pr Holl a ainsi présenté les grandes étapes de la déportation des Africains outre-Atlantique et surtout analysé l’impact de l’esclavage urbain sur la population inhumée dans le cimetière africain de New Amsterdam, à New York, de 1640 à 1790.

On a souvent tendance à croire que les cimetières ne sont que des espaces vides qui ne servent qu’à enterrer des morts. Mais pour l’archéologue, ils sont porteurs de grands secrets. Selon le Pr Augustin Holl, «chaque inhumation raconte une histoire». Et parfois, un cercueil, même vide, peut être un indice. C’est le cas du cimetière African burial ground de New Amsterdam, à New York, initialement appelé Negro burial ground,  sur les cartes du 18e siècle et redécouvert en 1990, lors de la construction d’un immeuble fédéral dans la portion sud de l’île de Manhattan à New York. A en croire le Professeur Holl, cette découverte a radicalement remis en cause la version officielle de l’histoire des Etats-Unis, selon laquelle l’esclavage était une pratique du Sud. Plus encore, les fouilles menées dans une partie de ce cimetière ont permis de replacer dans l’histoire des Etats-Unis le labeur de ces «esclavagisés» dans la construction de New York. «Ce n’est plus un secret pour personne. Les Noirs ont construit non seulement au sens propre, mais aussi au sens figuré la richesse de la métropole nord-américaine», a fait savoir le Pr. Holl qui animait ce vendredi une conférence au Musée des civilisations noires. Pour lui, la vie quotidienne de la ville était assurée par la population servile noire de New York pendant plusieurs siècles. «Tous les corps de métier étaient représentés. Ce sont les Noirs qui déchargeaient les bateaux. Ce sont eux qui conduisaient les charrettes, portaient les charges lourdes. Ce sont les femmes noires qui s’occupaient des enfants», a-t-il noté. Au-delà, les fouilles d’urgence de ce cimetière ont également servi à lever le voile sur l’esclavage en milieu urbain, son impact démographique, sanitaire et surtout l’extrême violence marquée sur le corps même des individus inhumés. Sur ces violences, Augustin Holl renseigne son public avec des images à l’appui. «Dans les villes, les maîtres n’avaient pas le droit de vie et de mort sur leurs esclaves, mais on retrouve ici des cercueils avec des têtes décapitées, d’autres avec des corps lacérés ou mutilés. Cette jeune femme par exemple a reçu un coup violent sur le visage et une balle. Ce jeune homme a les poignets attachés au dos. Il a été probablement pendu pendant longtemps parce qu’il a le crâne enfoncé dans la poitrine. Ce système de punition était couramment appliqué aux Noirs ‘’esclavagisés’’ à New York», a révélé l’archéologue outré par ce traitement «infâme» que les maîtres réservaient parfois à leurs esclaves. Un traitement violent, et qui causait plus de victimes parmi la population juvénile. «Les fouilles qui ont permis d’étudier 450 squelettes sur une estimation globale de 15 mille ont montré de façon générale que la mortalité juvénile était plus élevée que celle des adultes», a-t-il indiqué.

Investir dans les fouilles en Afrique
A la fin de sa conférence, il était important, aux yeux de Augustin Holl, de rappeler qu’il est encore temps pour les Africains de prendre leur destin en main et les pédagogues, le relais. «C’est maintenant aux pédagogues de prendre le relais pour enfoncer ça dans la tête de nos enfants : l’époque de la domination est terminée. C’est à nous de prendre en main notre avenir et de construire l’avenir qui nous semble important pour les générations futures», a-t-il dit, comptant plus que tout sur l’éducation, le fondement de tout. L’historien Bou­bacar Barry, qui a assisté à la conférence, s’attend à ce que les Etats africains investissent davantage dans les fouilles archéo­logiques qui comblent les lacunes de la documentation écrite et orale. «Je voudrais attirer l’attention sur l’importance de l’archéologie africaine. Le cas du cimetière de New York est là pour tirer ce qu’on peut en tirer du point de vue du renseignement dans tous les domaines : économie, histoire, médecine, société, démographie, archéologie pour amener nos Etat à accepter d’investir, ici en Afrique, sur l’archéologie parce que c’est la seule discipline qui peut combler les lacunes que nous avons en histoire.» Seulement, au vu du budget imparti aux fouilles dans les cimetières de New York (80 millions de dollars), M. Barry est conscient que «nos Etats actuels ne sont pas prêts d’investir dans l’archéologie». L’idée de faire de Gorée un centre d’étude sur l’esclavage est donc pour lui plus plausible.
aly@lequotidien.sn

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