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La crise du secteur universitaire semble inquiéter à juste titre la société sénégalaise. Cependant, il existe un phénomène encore plus préoccupant que personne ne semble remarquer au Sénégal. Et le symbole est là devant nous. A chaque coin de rue, on trouve implantée une école «internationale» de management et de gestion. Il s’agit souvent d’un immeuble de type R+3 ou 4 décoré de beaucoup de drapeaux de pays dont je doute que les directeurs en personne connaissent les différents noms, encore moins les capitales. Mais qu’importe, cela fait style et c’est un business très florissant. Devant les frais d’inscription et de scolarité exorbitants, il faut justement vendre du rêve et toute la quincaillerie esthétique et vestimentaire qui va avec. Observez les costards avec cravate, le tout aux couleurs parfois ridicules que l’on taille à nos futurs managers dans des pays sahéliens de 35 degrés à l’ombre en été ! A la limite, sont-ils même des objets de publicité de leur propre école.
Mon sang n’a fait qu’un tour en lisant l’interview d’un de ces directeurs d’entreprise, pardon d’école de management. Il disait en substance qu’il ne formait pas de chômeur, mais «100% d’entrepreneurs». Bravo ! Très belle formule marketing que les politiques qualifieront de machiavélique et les escrocs de «door»1. En psychanalysant sa phrase, elle pourrait signifier «à votre sortie d’école, débrouilliez-vous !». C’est normal après avoir gagné des centaines de millions et planqué ses enfants à l’extérieur ou dans des positions de sinécures, on peut se permettre pareille ineptie pour les pauvres victimes du marketing de la formation supérieure. Et des millions, ils en investissent en communication pour avoir une visibilité. Mieux, ils ont même des classements «de meilleures écoles» dans des journaux véreux, afin de mieux ferrer une clientèle haut de gamme. Bref, rien n’est laissé au hasard.
Et si vous souhaitez assister au carnaval de Rio sans payer le billet, veuillez assister s’il vous plaît à leur cérémonie de remise de diplôme. Ils appellent cela «graduation» (ça fait plus américain non !). Tout un défilé de grands guignols avec quelques sommités de mauvaise foi pour rehausser l’éclat de la cérémonie, agrémentée des discours hypocrites allant parfois jusqu’à l’autoglorification. Pour clôturer la séance de déguisement, il leur est remis un parchemin valable seulement dans le périmètre de l’école. C’est déjà bien non ?
Tous ces vendeurs de rêve passé, bienvenue dans le terrible marché du travail. Tous ces anciens porteurs de costumes et autres cravates se retrouvent face à une réalité toujours refoulée sinon enjolivée. Mais dans l’attente d’un contexte économique plus favorable, ce sont ces managers que l’on rencontre souvent dans les multiservices, dans le travail dégradant de la banque sinon dans l’arrière-boutique des structures informelles. Etait-ce pour cela qu’on les a maintenus durant cinq ans à payer comme des guichets automatiques dans ces écoles ? Qu’on ne me répète pas les fallacieux arguments qu’il faudrait toujours débuter par quelque chose, et que bien des entreprises ont débuté dans un garage. Si garage il y a, c’est bien la voie qu’on leur a fait emprunter. Et que le contexte européen et anglo-saxon est bien différent du contexte sénégalais des affaires. Il ne se prête pas souvent à certains types de rêveries qui ne seront ni financées ni réalisées. Et c’est bien là où ces écoles de management pèchent. Tout est fait comme si nous vivions dans le contexte d’un pays industrialisé. Un optimisme béat entretenu par le développement personnel qui ferme la porte à tout réalisme.
Dans ces conditions, il est évident que les programmes de ces écoles soient calqués sur le modèle anglo-saxon dominant. De plus, Il est dans l’ère du temps d’afficher une affiliation avérée ou fallacieuse à une école étrangère, voire proposer une double diplomation. Super ! Etudiez à Dakar et soyez validé à l’extérieur avec une belle possibilité de carrière ! Elle n’est pas belle la vie ? Mais cette beauté imaginaire contraste avec la dure réalité. Dure aussi comme la vie de ces professeurs engagés à titre de «khar matt»2 sous-payés, se donnant à peine l’effort d’adapter leurs cours au contexte local. Il est vrai qu’à l’ère des téléchargements, tous les cours sont disponibles et réformables (à peine) avant de les refourguer à d’innocentes victimes. Les enseignements sont souvent au rabais, avec des programmes tronqués (loi du profit oblige), des enseignants peu qualifiés (certains sont étudiants ailleurs) et déconnectés du véritable objet d’étude, c’est-à-dire le monde de l’entreprise. On le sent en engageant la discussion avec certains de nos mignons managers «masterisés» : une culture générale peu profonde, des connaissances biaisées et inadaptées et presque toujours un optimisme sans réalisme, mais qui n’aboutit cependant jamais à la création d’entreprises, mais à la formation d’une future armée d’employés subalternes.
Le réalisme aurait voulu qu’on orientât les étudiants vers la production plutôt que vers la gestion et la commercialisation. Cela me rappelle les propos d’un ami ivoirien qui me disait qu’au Sénégal on trouve plus d’hommes d’affaires que d’affaires. L’orientation de ces écoles privées semble lui donner raison. Dans des entités comme l’Apix et autres structures similaires, on observe la même tendance. Des managers tout beaux et bien sapés roulent les «r» (comme tout bon francophile qui se respecte) pour vendre la destination Sénégal. Résultat : beaucoup de maquettes, beaucoup de voyages, des expositions, beaucoup de conférences et de publicités de propagande, mais peu de réalisations sur le terrain. Même dans nos maisons, il ne se passe pas une semaine sans que des managers «cravatés» ne tapent à nos portes pour nous proposer une super méga promotion. Et attention, vous risquerez de rater votre vie en passant à côté des babioles et autres camelotes qu’ils sont censés écouler. L’autre jour, dans mon quartier, c’est un jeune père noël en veston qui proposait à une vieille dame analphabète des contrats d’assurance miracle. Elle n’y comprenait à vrai dire que dalle, mais qu’importe Pa Noël, cravaté au mois de septembre, devait coûte que coûte lui refourguer de la paperasse coûteuse sinon le grand père fouettard de manager en chef risquerait de lui enlever sa barbe. Mais en attendant la fin du carnaval managérial, qui pour construire notre pays ? Où sont les médecins et les ingénieurs ? Où sont les agronomes ? Où sont les écoles polytechniques régionales, les centres de recherche et autres laboratoires ? Quelle école pour former les réparateurs de produits électroniques (du téléphone portable à l’automobile totalement électronique) ? Personne pour répondre !
Au Sénégal, beaucoup d’occasions ont été ratées par ces grand(e)s mesdames et messieurs du mangement. Si j’avais une once d’autorité, j’enverrais à tous une demande d’explications sous forme de questions. Pourquoi aucune compagnie aérienne ne réussit au Sénégal ? Pourquoi un fleuron comme les Ics a-t-il été perdu ? Pourquoi la juteuse Sonatel a glissé entre les mains de la bourgeoisie nationale et été captée par le grand capital étranger sans aucun respect pour le consommateur local ? Pourquoi 60% des Pme meurent «officiellement» avant une année d’existence ? Pourquoi ces managers, au lieu de donner des leçons dans les plateaux de télé qu’ils aiment écumer, n’iront ils pas expliquer à la masse entreprenante que seule la constitution de société anonyme au grand capital vaut mieux qu’un commerce dispersé et désorganisé et partant incapable de faire face à Auchan, Brioche Dorée et autres Eiffage ? Pourquoi les enquêtes, études de marché et autres statistiques sont souvent biaisées voire absurdes, si elles ne sont pas purement et simplement utilisées à des fins de manipulation ? Pourquoi l’idéologie gestionnaire considère la personne comme un coût, une charge, de la main-d’œuvre ou de la ressource et non comme un maillon de la société ? Enfin, au lieu de répéter d’année en année les mêmes théories étrangères, quelle alternative proposez-vous à l’organisation scientifique du travail, à la pyramide de Maslow et autre modèles qui ont fait recette dans un contexte socio-économique différent avec des acteurs différents ?
Bref, le problème est entier. Je suis sûr qu’au moment même d’écrire ces lignes, d’autres projets d’écoles de management sont en attente d’autorisation. C’est un business qui vaut son pesant d’or. Vous ne me croyez pas, demandez aux agences immobilières qui raffolent de ces types de clients si liquides. Notre cher Sénégal a certes besoin de managers, mais je ne pense pas que ce soit lui rendre un grand service que d’orienter toute la jeunesse vers ce type de carrière. Méditez bien le cas des pays asiatiques qui proposent des modèles alternatifs à l’Occident ! Non seulement on y trouve de vrais pays émergents (car il en existe des copies hélas), mais aussi ils ont presque tous réussi à bâtir des formations à la hauteur de leurs ambitions. L’actualité a épilogué sur le retour au pouvoir de l’ancien Président malaisien Mahathir à 92 ans. Mais ce que l’on oublie de dire est que ce grand monsieur a su bâtir une excellente politique éducative. Il s’est par-là même affranchi de la tutelle de l’assistance et de l’expérience étrangères en créant des champions économiques nationaux voire multinationaux dont Petronas est le grand symbole.
Espérons qu’à l’ère de la compétition internationale, nos managers «mastérisés» ne viendront pas avec leurs éternelles maquettes jamais réalisées, quelques tonnes d’arachide, une fausse industrie sénégalaise produisant des marchandises fabriquées ailleurs et emballées à Dakar, des jus de fruits locaux sans packaging et des légumes périssables !
Là, il ne nous restera qu’une seule chose à manager ou à gérer : notre pauvreté.
Ce mot signifie en wolof ruse, duplicité, combine
Ce mot signifie un travail subsidiaire, complémentaire.
Ousmane SYLLA
Parcelles Assainies

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