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Avant d’entamer mes propos, j’espère que vous allez les comprendre, ce sera peut-être difficile, oups ! Vous êtes un singe réclamé et affirmé, je vous rappelle ces propos d’un certain Fanon (que vous ignorez sans doute mon cher singe). Mais si vous avez des difficultés à appréhender de tels propos, je vous amène un livre avec des explications mieux détaillées à Alou Kagne ou parc de Hann. Vous voyez que je vous vouvoie et en tant qu’humain, je respecte même les singes :
«Quand on est sale, on est noir – que cela s’applique à la saleté physique ou à la saleté morale. On serait surpris, si on prenait la peine de les réunir, du très grand nombre d’expressions qui font du Noir le péché. En Europe, le nègre, soit concrètement, soit symboliquement, représente le côté mauvais de la personnalité. Tant qu’on n’aura pas compris cette proposition, on se condamnera à parler vainement sur le ‘’problème noir’’. Le noir, l’obscur, l’ombre, les ténèbres, la nuit, les labyrinthes de la terre, les profondeurs abyssales, noircir la réputation de quelqu’un ; et de l’autre côté : le regard clair de l’innocence, la blanche colombe de la paix, la lumière féérique, paradisiaque. Un magnifique enfant blond, que de paix dans cette expression, que de joie et surtout que d’espoir ! […] En Europe, c’est-à-dire dans tous les pays civilisés et civilisateurs, le nègre symbolise le péché»1.
Pape Cheikh Diallo – ou plutôt Diallo singe – semble ne rien comprendre du fondement du préjugé de couleur, et pour lui, être blanc, c’est être civilisé, être noir, c’est être singe. Quelle absurdité qui ne reflète qu’une chose : la profonde carence. Il est bon de lui rappeler les fondements inhumains et idiots qu’il reprend sans pour autant s’en rendre compte du préjugé de couleur ou de la supériorité raciale. En analysant ses propos, on ne peut pas ne pas être abasourdi et choqué. Il affirme bêtement que les Noirs sont des singes et qu’il faut prendre des miroirs pour s’en rendre compte. C’est une énormité, une calamité même. Trêve de vouvoiement. Pense-t-il aux enfants qui le suivent ? Pense-t-il aux nombreux combats menés contre le racisme ? Pense-t-il au fameux I can’t breath ? Pense-t-il aux nombreux crimes commis au nom d’une fausse et prétendue supériorité raciale ? Pense-t-il au fameux You never say, this white guy, you say this guy, so why when you mention… listen to me, why when you mention a black guy, you have to say this black guy de Demba Ba (au passage, Bravo Demba) ? Pense-t-il à Colin Kaepernick ? Pense-t-il à Saartjie Baartman (Venus hottentote) ? Pense-t-il à tous les combats menés (des théoriciens de la négritude, et même bien avant eux, à Fanon) pour la valorisation de l’homme noir, de tous les hommes, pour la suppression de la hiérarchie sociale, économique, politique fondées sur une prétendue supériorité raciale ? Pense-t-il à la fameuse colère légendaire de Samuel Eto’o pris en grippe par un public ? Pense-t-il aux black lives matter qui s’est mondialisé ? Pense-t-il à toutes les conséquences de l’esclavage, de la colonisation qui sont fondées sur l’idée d’une supériorité raciale, sur l’idée que le Noir est inférieur au Blanc ? Il fait très mal et honte à beaucoup de personnes un peu partout dans le monde. Il vient légitimer un préjugé. Il ne sait pas que le singe est la référence des théories racistes. Mais bon, un ignorant demeure un éternel ignorant. Il ne peut pas savoir qu’il y a des choses qui ont mobilisé des luttes, des combats souvent sanglants et pour lesquels il est interdit d’oser ou de penser en rire. L’homme ne doit pas être réduit à sa couleur, à l’état d’objet. Il urge de lui, le symbole la peau noire, masques blancs, rappeler le préjugé de couleur de Frantz Fanon. Qu’est-ce qu’un préjugé de couleur ? Je t’explique très facilement, Monsieur le singe Diallo.
Un fait, mais pas qu’un détail, on est noir. La couleur de peau est sans doute un fait accidentel, à la limite un fait qui devrait être insignifiant. Mais s’agissant de quelqu’un comme Fanon, docteur en médecine, spécialiste de la psychiatrie, qui vit dans une société racialisée, ce fait de couleur va être très déterminant. Cette noirceur va constituer le thème fondamental de son premier texte : Peau noire, masques blancs. Il analysera l’expérience du Noir dans un monde blanc. La pigmentation sera déterminante dans l’analyse de la subjectivité humaine. La peau noire compte, c’est comme un fardeau que l’on porte, dont on ne saurait faire abstraction. Même si Fanon tente de faire abstraction de cette couleur, c’est comme si le monde l’en empêchait, le condamnait et le réduisait à sa couleur. Le Noir est bousculé, remis en cause, questionné sur sa couleur qui suscite peur et désarroi. Il faut être nègre, l’admettre et admettre que sa couleur est considérée comme le symbole du mal. La couleur devient une abomination, une condamnation, que l’on porte au front. Quelle déchéance ! Le Noir ne demande rien d’autre qu’à être un homme, mais malheureusement l’expérience quotidienne lui montre sa place et son rang qui sont déterminés par le passé de ses ancêtres (esclavage, colonisation). C’est une malédiction qui le poursuit partout et tout le temps. C’est un éternel coupable et marqué à jamais par cette tare existentielle : «Sale NEGRE !» ou simplement : «Tiens, un nègre !» J’arrivais dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme pleine de désir d’être à l’origine du monde, et voici que je me découvrais objet au milieu d’autres objets»2
Le Noir est pris dans un cercle infernal et malgré ses efforts, il éprouve du mal à se dégager de cette «cage dorée», il est confronté à la violence, à la haine, au fameux préjugé de couleur qui le réduit à l’état d’objet. Malgré sa science, Fanon est par exemple promu docteur en médecine, il reste un Noir. Le docteur est noir. La science ne saurait résoudre la réalité existentielle. A beau être un savant, à beau soutenir une thèse, il n’en demeure pas moins qu’il porte en lui quelque chose de répugnant : la couleur noire. Le noir porte sa croix et les problèmes résolus par la science, par le savoir, demeurent matériellement irrésolus : dans la science, on est dans l’ordre de l’abstraction ; dans la réalité, on est dans l’ordre de la pratique. Le nègre savant s’élève à la dimension de l’homme, mais le nègre réel demeure un nègre et réduit à l’état d’objet. Ce préjugé de couleur résolu par la science continue de se poser au nègre réel. Qu’est-ce qu’il faut alors faire ? Quelle est la solution ? Fanon affirme qu’il faut lâcher l’homme. Lâcher l’homme, signifie qu’il faut tout renverser, renverser l’ordre établi, détruire la hiérarchisation raciale et sociale, détruire les préjugés. En affirmant cela, Fanon exige le changement radical et immédiat. Fanon en a marre et est un homme hanté par la lourdeur de la couleur, du regard de l’autre et il veut que cela change le plus rapidement possible, il n’a pas le temps d’attendre, il est énervé, persécuté et totalement harcelé par le regard de l’autre, par le préjugé de couleur. Il revendique son droit à l’existence ; d’où l’émergence d’une certaine manière de s’exprimer parfois toute nue, toute crue, spontanée et qui essaie de faire comprendre à l’autre, au lecteur son expérience quotidienne. Il libère ainsi le langage de toutes sortes de conventions, des compromis afin d’en explorer la magie. La parole devient pour lui le moyen de toucher autrui, de toucher lui-même sa propre subjectivité et de faire advenir des interrogations. L’expé­rience de la couleur est très difficile, en dégager la signification, c’est naturellement reproduire le processus de néantisation ou de destruction. C’est ce qui explique le fait que Fanon, par moments dans son texte, met en valeur la charge des mots, leur capacité de désintégration dès qu’ils ne sont plus maîtrisés par le discours conventionnel. S’extirpant des conventions langagières, il expose la magie des mots et leur capacité à décrire et à saisir brutalement l’expérience d’une vie absurde, le préjugé de couleur. Cette magie et cette brutalité des mots obligent ainsi à penser l’expérience du noir ; elles nous obligent à analyser l’expérience concrète d’un homme totalement réifié, chosifié : le Noir.
Cela ne signifie pas pour autant que Fanon considère que cette chosification du Noir relève d’un défaut d’analyse ou d’une incompréhension entre Blancs et Noirs. Ce n’est pas pour rien qu’il parle de «l’expérience vécue du noir». Ce n’est pas seulement une question psychologique ou subjective, il y a un rapport entre la conscience et le monde social, semble dire Fanon. C’est ce qui explique les critiques qu’il adresse à l’ouvrage Psychologie de la colonisation de Mannoni qui aurait une interprétation subjectiviste de la colonisation. Pour Fanon, si le nègre désire ou rêve d’être blanc (l’exemple du malade qu’il étudie), ce désir s’explique par le fait que le nègre vit dans une société qui crée un complexe d’infériorité et un désir de ressembler au Blanc qui est le symbole de la civilisation, de l’humanité. Il vit dans une société qui a fait de la supériorité raciale son principe de fonctionnement, il est ainsi dans une situation névrotique qui nécessite une analyse psychiatrique qui puisse lui permettre d’en prendre conscience, mais surtout qui puisse lui permettre d’agir pour changer la réalité sociale. Fanon, en tant que révolutionnaire, militant pour la transformation sociale, ne peut se complaire dans une interprétation subjectiviste de la situation coloniale. Pour lui, c’est être naïf que de penser que les principes de la liberté, de la rationalité suffisent à changer la situation du nègre qui travaille par exemple dans les plantations, l’unique solution, c’est la révolution ou la lutte com­me il le dit lui-même. Toutefois, cela ne signifie pas que la psychiatrie est du coup inutile, loin de là, l’interprétation psychanalytique peut permettre de révéler le mal ou le problème noir et les attitudes qui renforcent les logiques binaires. C’est du Fanon pur jus.
Le fait de nier sa couleur noire est impossible, c’est un fait, un signe indélébile, une marque que l’on porte. Le Noir ne saurait oublier ou mettre en guillemets sa noirceur, c’est même une absurdité existentielle, il est vu et observé par les autres, cette couleur est considérée par beaucoup parmi ceux qui l’observent comme un péché, comme une tare, comme le symbole de l’infériorité, de la limite objective du Noir pour s’élever à la dignité de l’homme. Il ne peut parvenir à nier sa couleur qu’en altérant son rapport au monde, à autrui, qu’en niant sa propre existence et qu’en se réfugiant dans une abstraction totale et dans un déni incongru. C’est l’exemple du Noir qui vit dans un milieu blanc et qui croit qu’il faut assimiler la culture blanche pour faire disparaître miraculeusement sa couleur de peau. Pour ce dernier, la couleur n’est qu’une simple représentation et il suffit de s’élever au niveau de la culture blanche pour ne plus faire l’objet du regard foudroyant du Blanc ou de l’autre. C’est un aliéné qui croit qu’il suffit de détacher ses valeurs et maîtriser la culture blanche pour ne plus subir le poids du préjugé de couleur. Il oublie qu’il y a une expérience vécue du Noir. S’agissant du Noir, non intellectuel, mais qui, à l’image des ouvriers, travaille mécaniquement dans les plantations de canne à sucre ou dans la construction des ponts d’Abidjan, l’aliénation n’est pas intellectuelle, mais économique. Il subit quotidiennement une violence renforcée par les agissements inhumains de ses employeurs. Ce qui signifie que la désaliénation dans ce cas comme dans l’autre ne peut se faire que par la lutte qui, pour avoir un effet considérable, doit se généraliser. La lutte devient l’affaire de tous à partir du moment où il y a une prise de conscience d’un groupe d’hommes réduits à leur apparence physique, à leur couleur de peau et exploités inhumainement par les colons qui les considèrent comme des objets et non des sujets inférieurs. L’aliénation économique est fondée sur une hiérarchisation raciale, en prendre conscience, c’est naturellement prendre conscience de la stratification raciale qui la fonde. Ainsi, le combat révolutionnaire impli­que naturellement une prise de conscience de la part des Noirs travailleurs exploités, de leur existence nègre. Les Noirs intellectuels ou privilégiés économiquement, qui se prennent pour des Blancs, car assimilant la culture blanche, peuvent se rallier aux colons oppresseurs et exploiteurs, c’est des Noirs qui s’identifient à des Blancs, mais qui malgré leurs nombreux efforts sont toujours renvoyés à leur existence nègre. Leur tentative est vouée à l’échec comme l’est celle qui consiste à exalter les valeurs noires. Fanon critique ainsi les Noirs qui croient que, parce qu’ils sont victimes de la colonisation et de ses différentes formes d’oppression, ils ne peuvent se libérer qu’en faisant l’éloge d’un passé historique riche. Il critique les Noirs qui se replongent dans un passé quelconque pour en tirer une civilisation nègre authentique et supérieure à la civilisation blanche. Fanon se situe dans la temporalité du présent et il ne veut pas être victime d’un quelconque passé, sa vie ne doit pas se résumer à un bilan des valeurs du monde noir. Il faut vivre et répondre aux exigences du présent, même si le passé a une certaine importance qui doit nous dicter la conduite à tenir.
Monsieur Diallo singe, – je reprends le vouvoiement pour finir – vous avez la chance de vivre dans une société où le racisme n’existe pas, mais allez dire aux Noirs qui souffrent, du fait de leur simple couleur de peau, en Europe, aux Etats-Unis, aux Noirs qui subissent les affres du racisme, de l’exclusion sociale et économique, qui sont massacrés régulièrement, qu’ils sont des singes et vous verrez ! Quand on est ignorant, on se tait ; l’ignorance ne saurait d’ailleurs excuser toutes les bêtises. Vous ne devriez pas prendre la parole – c’est inadmissible – pour sortir des énormités langagières. C’est une honte. Dites à vos enfants que vous êtes un singe, mais au moins laissez-nous notre humanité et notre fierté ! On viendra au parc vous rendre visite avec un miroir et quelques galettes. Je suis Noir et je suis fier de l’être.
Ousmane SARR
Enseignant-chercheur
Département de philosophie
Université Cheikh Anta Diop
de Dakar
1 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, in Frantz Fanon, Œuvres, op.cit.,
p.214-215.
2 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, in Frantz Fanon, Œuvres complètes, op.cit., p.153.

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