PARTAGER

Dans le débat en cours sur les écoles turques au Sénégal, il me paraît opportun d’apporter ma contribution en tant qu’ancien ministre de l’Education du Sénégal entre 2008 et 2012 et spécialiste d’histoire moderne et contemporaine, donnant un cours de relations internationales sur les Juifs dans l’Empire Ottoman. En effet, j’ai été acteur et témoin du renforcement de la coopération entre le Sénégal et la Turquie dans le domaine de l’éducation. Il s’agit de la réfection totale de l’Institut islamique de Dakar, la construction et la prise en charge d’un internat, la signature de la convention de financement du daraa moderne de la Grande mosquée de Dakar, l’appui à l’institution du Bac franco-arabe dont la première promotion est sortie en 2011. De plus, deux missions d’une trentaine de personnes, chacune, l’une dirigée par le directeur de Cabinet et l’autre par l’Ins­pecteur des daraa modernes, ont été envoyées en Turquie avec une forte participation de l’As­sociation des maîtres coraniques du Sénégal.
J’ai également inauguré, au nom du Premier ministre de l’époque, en présence des autorités turques, le Collège de Bosphore. De ce fait, les populations sénégalaises ont toujours considéré les écoles Yavuz Selim comme des établissements de l’Etat turc d’autant plus que leur implantation a contribué à raffermir la coopération entre la Turquie et le Sénégal et à rehausser son image de notre pays.
Pour bien comprendre l’orientation majeure de Fethullah Gülen, fondateur des écoles Yavuz Selim, il faut partir de la philosophie de son maître, Saïd Nursi (1877 – 1960), qui a bien compris que la dislocation de l’Empire turc à la fin de la première Guerre mondiale et l’instauration d’une République dirigée par des officiers libres laïcs n’a pas fait disparaître chez les populations la nostalgie de la grandeur de l’empire.
Saïd Nursi, penseur musulman d’origine kurde, a publié une quinzaine d’ouvrages dans la Collection Risales-i-Nur ou Traités de lumière où il tente de concilier la raison, la foi et la modernité. Il créa un mouvement dénommé «Union mohammadienne» pour combattre l’ignorance par l’éducation, la pauvreté par la solidarité et la charité, la division par l’unité des musulmans. Cette orientation s’oppose au système éducatif officiel turc qui, depuis la création du régime kémaliste le 29 octobre 1923, était devenu une école laïque, gratuite et obligatoire sous le modèle de l’école de la République de Jules Ferry. Les parents, en quête d’une école conforme à leurs aspirations religieuses, tournent le dos alors à ce modèle d’éducation et enrôlent leurs enfants dans les écoles coraniques aux diplômes marginalisés à l’image de ce qui s’est fait jusqu’ici au Sénégal. Saïd Nursi tenta de remédier à cette dualité en affirmant que l’éducation religieuse et l’enseignement des sciences peuvent aller ensemble. Il contribua à la première alternance politique après les premières élections démocratiques, suite à l’instauration du multipartisme en 1950 en appuyant le Dp (Parti démocrate) de Adnan Menderes face au Chp (Parti populaire de la République) fondé par Atatürk et ayant assuré 27 ans de pouvoir. Il meurt en 1960 après l’assassinat de Menderes par coup d’Etat militaire.
Fethullah Gülen devint l’un de ses plus prestigieux héritiers à partir des années 1970. Né en avril 1941, il a été fortement influencé par cette vision et la création d’écoles modernes fut l’une des principales activités du mouvement Hizmet (le service : c’est-à-dire engagement de ses membres au service de l’humanité), qu’il créa en Turquie d’abord, puis à partir de 1990 à l’extérieur. Accusé d’activités anti-laïques par le régime militaire de l’époque, il fut obligé de s’exiler aux Usa en Pennsylvanie depuis 1999 où il vit encore.
Imam, philosophe, homme politique et écrivain, il est l’auteur d’une soixantaine d’ouvrages sur la société, la politique, la religion, la philosophie, l’art, les sciences et le sport avec l’enregistrement et la production de milliers de cassettes audio et vidéo. Son mouvement contribua à la victoire d’Akp (Parti de la justice et du développement) du Président Recep Tayyip Erdogan en 2002 avant leur rupture intervenue en 2014.
L’ambition déclarée de Hizmet est de promouvoir l’accès à l’éducation et la paix, l’amour, la tolérance et la compréhension mutuelle. Pour lui, l’ignorance est la mère de la pauvreté et pour la combattre il faut bâtir des écoles partout. Une fondation fut créée dans ce sens avec un puissant réseau d’écoles et d’universités privées, d’associations, de médias, de milieux d’affaires, etc. en Turquie et dans plus de 140 pays dans le monde dont une quarantaine en Afrique.
Depuis le début des années 1990, les écoles portent le nom de Yavuz Selim ou Selim 1er (1470- 1520), du nom du 9ème Sultan et le 1er à porter le titre de Calife. Cette dénomination symbolise à la fois la nostalgie et la puissance ottomanes, mais aussi l’étendard de l’unité et la force de l’islam à l’époque qui continuent à se développer. Un millier d’établissements existe aujourd’hui en Afrique, Amérique, Asie, et en Europe gérés pour l’essentiel par des membres appartenant au mouvement Hizmet. Ces écoles ont un statut privé, respectent les programmes nationaux et adoptent la neutralité.
Elles ont commencé au Sénégal en 1996 au siège de l’Upis, avenue Cheikh Anta Diop, et sont au nombre de douze aujourd’hui avec plus de 3 000 élèves, du préscolaire, primaire et moyen secondaire. Avec un personnel comprenant une soixantaine d’employés originaires de la Turquie, principalement des professeurs et plus de quatre cents employés sénégalais, les écoles Yavuz Selim ont toujours de bons résultats et comptent, chaque année, parmi les cinq meilleurs établissements au Concours général.
Voici des extraits montrant sa vision de l’éducation : «Ayez un cœur aussi vaste que l’océan. Inspirez-vous de la foi et offrez votre amour pour toute l’humanité. Portez de l’intérêt pour chaque être et tendez une main aux cœurs déshérités» (F. Gülen, 2004, Les perles de la sagesse, New jersey, The Light, 75) «…Comme nous sommes tous membres d’un même corps, nous devons cesser cette dualité qui viole notre union même, nous devons œuvrer pour unir les peuples, nous devrions retirer toutes les idées et tous les sentiments qui nous déchirent et courir pour nous embrasser les uns les autres» (F. Gülen 2004, Toward a global civilization of love and tolerance, New Jersey, The light,7).
Dans ce contexte mondial de recrudescence de la violence à l’école, de manque de discipline, abus de produits nocifs, de grossesses précoces et même de crime, le système doit aussi s’engager dans l’éducation morale. C’est vrai que l’enseignement classique depuis Aristote était fondé sur l’enseignement des valeurs morales, de l’éthique : respect de l’autre, tolérance, effort, persévérance etc.
C’est dans cette tradition que semble s’inscrire l’orientation des écoles Yavuz Selim, si l’on se réfère à la «génération d’or» qu’elles comptent former, génération imbue de connaissances scientifiques et de valeurs hu­maines unissant l’esprit et l’âme : excellence, qualification académique et professionnelle, vertu morale afin de former de bons cadres, de bons êtres humains, de bons citoyens.
Leurs enseignants, «armés de foi et déontologie, doivent inculquer des valeurs universelles par leurs propres exemples ; la fonction enseignante est sacrée même si le maître ou professeur est appelé à enseigner des sujets profanes : il doit éduquer et instruire, imprégner de la spiritualité et des connaissances scientifiques, marier le cœur et l’esprit».
Concernant le débat actuel, la question est de savoir si un seul changement d’équipe de pilotage pourra garantir la conservation de la vision, des valeurs, des résultats, de l’excellence. Il ne s’agit pas seulement ici d’avoir une nouvelle administration et de recruter de nouveaux maîtres par appel à candidatures, mais plutôt de maintenir et d’améliorer l’excellence et les valeurs fondatrices qui ont justifié l’acceptation par le gouvernement du Sénégal de ce type d’école et l’adhésion enthousiaste des parents d’élèves qui sont de tous les niveaux de l’Administration et de la société. De toute façon, jusqu’ici ces écoles ont produit des élèves brillants, disciplinés, et en aucune manière orientés vers un quelconque terrorisme.
Même si d’un point de vue diplomatique l’Etat du Sénégal voudrait aller dans le sens de la volonté politique du gouvernement turc, il devrait au préalable résoudre la question de l’appropriation par un Etat d’une propriété privée.
Assurer une scolarité sereine aux enfants jusqu’à la fin de l’année scolaire en cours, ouvrir une période transitoire en maintenant telles quelles les écoles Yavuz Selim et parallèlement l’autorisation d’ouverture des écoles de la fondation Maarif.
A la fin de cette période d’expérimentation, une évaluation interne et externe des élèves des nouveaux établissements permettra au gouvernement du Sénégal de prendre souverainement des mesures conformes aux intérêts des élèves, de leurs parents et du pays.
Kalidou DIALLO
Professeur d’histoire moderne et contemporaine Flsh, Ucad
Ancien ministre de l’Education du Sénégal
Président de Adeqet /Afrique

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here