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L’histoire de la France et ses colonies est une période mouvementée, longue, souvent pénible, mais pleine de sens et d’enseignements. Certains la considèrent comme un impérialisme économique, d’autres pensent que la présence française dans les colonies était importante pour l’émancipation de ses peuples. Aujourd’hui, peut-on se permettre de se rappeler de la période coloniale en dénonçant son principe fondamental et les accords de coopération économique et monétaire ? Qui soulève le débat sur le franc Cfa ? A-t-on procédé à un examen objectif de nos rapports économiques et historiques avec la France ? La cause de cette dénonciation est-elle le résultat d’un examen objectif et approfondi de nos rapports avec la France ou une pensée d’école considérant que le franc Cfa est la seule cause de notre sous-développement, un fait du néocolonialisme ?
L’histoire coloniale française en Afrique subsaharienne est dynamique. Nous pouvons nous rappeler la loi de Lamine Guèye votée le 25 avril 1946, faisant de tous les colonisés des «citoyens français», de la loi cadre de Defferre sur le suffrage universel, la suppression du code de l’indigénat en 1946. D’éminents intellectuels comme Charles Robert Ageron, «Les Algériens et la France de 1871 à 1919», Aimé Césaire «Discours sur le colonialisme», Charles André Julien, Henri Brunschwig et Pierre François Gonidec, Abdoulaye Ly, «La compagnie du Sénégal» en 1955 et Armand Colin «l’histoire de la France coloniale » ; la thèse de Jacques Marseil­les «Empire colonial et capitalisme colonial»- Suret Canale «Afrique et Capitaux» peuvent nous aider à mieux comprendre la présence française dans les colonies.
La question du franc Cfa est très sérieuse, elle n’est ni de la philosophie ni du syndicalisme. C’est du réalisme, une connaissance objective, une technique et études économiques et financières. Le tâtonnement n’est pas permis sur cette matière. Nous avons un rapport dynamique sur la question monétaire avec la France. Le 25 décembre 1945, la France a créé le franc Colonies françaises d’Afrique (F Cfa) et le franc Colonies françaises du Pacifique (Cfp). Cette relation avec la France repose sur des traités internationaux, des con­ventions de compte d’opération. Le 14 novembre 1973, nous avons l’Union monétaire ouest-africaine qui deviendra en janvier 1994 Union économique ouest-africaine. En janvier 1999, la parité entre l’euro et le franc Cfa ainsi : 1 Euro = 655.957 F Cfa. Dans l’Uemoa, c’est la Bceao qui définit les règles de la politique monétaire. Alors, vous constatez que c’est un rapport bien conçu et construit sur une longue période.
A-t-on on le droit de déconstruire aveuglément un tel système sans mettre en place un moyen alternatif crédible et durable ?
C’est la gestion des comptes d’opération au niveau du trésor français qui pose souvent problème aux dénonciateurs. Dans l’Uemoa, ce compte est ouvert au nom de la Bceao. Il peut être débité ou crédité en fonction des retraits ou apports de l’institut d’émission. Le Trésor français apporte une garantie de convertibilité et les banques centrales sont tenues de déposer au moins 50% de leurs réserves auprès du Trésor français. Ces avoirs sont garantis contre une éventuelle dépréciation de l’euro par rapport aux droits de tirages spéciaux. En fin d’année, ces comptes d’opération sont crédités en fonction de la dépréciation. Certains économistes pensent que les Etats de la zone franc ne tirent pas profit de la centralisation des réserves sur les comptes d’opération.
Nous sommes en situation d’aventurisme économique lorsque la décision d’abandonner le franc Cfa est prise dans l’impréparation et par intuition. La monnaie est un moyen d’échange et un facteur de sécurité. Nous avons les expériences du Mali et de la Guinée Conakry qui sont très douloureuses et qui se répercutent jusqu’à présent sur la vie quotidienne des populations. La monnaie n’est pas la cause principale de notre état de sous-développement. Nous sommes tous d’accord que c’est une monnaie coloniale qui peut maintenir le continent africain sous domination, par ce que François Xavier Verschave appelle la «Françafrique».
En Afrique subsaharienne, la priorité est d’abord la sécurité publique, c’est-à-dire la lutte contre le terrorisme et la lutte contre l’extrême pauvreté, ensuite le renforcement des principes démocratiques pour une stabilité sociale et économique et enfin l’industrialisation pour la transformation de l’économie et l’emploi des jeunes. Dans ce monde en pleine mutation, l’indépendance monétaire suppose des conditions préalables suivantes :
Une réforme de toutes les institutions monétaires surtout dans leur fonctionnement et leur constitution ;
Des produits à l’exportation très compétitifs ;
Une production nationale suffisante pour satisfaire la con­sommation interne ;
Des réserves monétaires considérables et des accords de coopération monétaires bien conçus dans un système communautaire organisé, complémentaire et harmonisé.
Une adhésion de toutes les masses populaires africaines.
En définitive, les anti-Cfa ont raison de défendre leur position mais la priorité est de développer les secteurs porteurs de croissance pour être au rendez vous du donner et du recevoir, comme disait Léopold Sédar Senghor. Travaillons à instaurer un dialogue structuré et scientifique pour bien analyser cette question, tout en évitant de creuser des oppositions ou des divergences profondes et inutiles. La monnaie a un rôle politique, car les plans de développement des pays de la zone franc correspondent aux orientations des bailleurs de fonds. Les décisions économiques ne sont pas des décisions artistiques, elles répondent à des critères scientifiques, une dé­mar­che rigoureuse et un plan d’action cohérent. Pour ne pas tomber dans l’aventurisme économique et monétaire, les partisans et les anti-Cfa doivent se parler d’abord pour proposer un mode opératoire de révision de la gestion du compte d’opération et ensuite travailler ensemble et méticuleusement pour l’indépendance monétaire.
Alpha YOUM
Spécialiste de Gestion publique et Droit social

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