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Il a embrassé la profession de son père Deyda Hydara : le journalisme. Et quand Baba Hydara, co-directeur de publication du journal gambien The Point news paper, fondé par son défunt père, évoque dans un entretien avec le journal Le Quotidien, la quête de justice de sa famille, de celle des très nombreuses victimes du défunt régime de celui qui fut la terreur de Kanilai, Yahya Jammeh, il en parle avec engagement. Baba Hydara soutient que le refuge de ce dernier en Guinée Equatoriale ne démotive pas ses victimes et leurs proches, qui demeurent conscients de la difficulté et de l’immensité de la tâche qui les attend, mais aussi des nombreuses embûches qui risquent de parsemer leur long chemin vers la justice. Ce, après avoir échangé avec les victimes du régime d’un certain Hissein Habré, condamné il y a quelques mois à Dakar à la perpétuité par les Chambres africaines extraordinaires (Cae). Dans cet entretien, le fils de feu Deyda Hydara évoque aussi les obstacles auxquels demeure confronté le pouvoir du Président Adama Barrow pour satisfaire la demande sociale et l’impatience qui a fini de gagner les populations gambiennes.

Récemment, il y a des Ong qui ont lancé une campagne pour traduire l’ex-Président de la Gambie, Yahya Jam­meh, en justice ? Comment est-on parvenu à lancer cette initiative ?
Tout a commencé il y a quelques mois. Reed Brody et le principal responsable de l’organisation de défense des droits de l’Homme en Gambie ont organisé un groupe de travail avec des victimes de Hissein Habré. Il m’a invité personnellement et aussi quelques victimes de l’ex-Président de la Gambie, Yahya Jammeh, l’homme qui a fait assassiner mon père, Deyda Hydara. Cette rencontre nous a permis déjà de savoir que ce qui nous attend n’est pas facile. Les victimes du régime de Hissein Habré nous ont fait comprendre qu’elles ont attendu une vingtaine d’années avant que justice leur soit rendue. Nous les victimes de Jammeh quand nous avons entendu ces témoignages, nous étions vraiment très tristes. Parce que nous nous sommes dit que si nous devrions rester 20 ans pour amener Yahya Jammeh devant la justice, peut-être que certains d’entre nous ne seront plus là. Mais nous nous sommes dit que nous n’allons pas attendre 20 ans ou 10 ans. Nous allons commencer maintenant et avec l’aide de personnes comme Reed Brody, avec l’expérience qu’il a acquise avec des combats comme celui qu’il a mené contre l’ex-Président du Tchad, nous allons nous battre avec efficacité et rapidité. Nous avons commencé et, depuis, nous enregistrons des succès. Cela fait une semaine, nous avions tenu une réunion à huis clos pour voir comment et par où commencer.

Quel est le nombre des présumées victimes de Jammeh en Gambie ?
Nous avons enregistré près de 400 victimes actuellement. Des personnes continuent de venir. Aussi beaucoup ont honte de parler de ce qui leur est arrivé. Parce que parfois, ce sont des viols et des choses inimaginables. Avec la culture gambienne, les gens ont tendance à ne pas parler et à garder les choses qu’ils ont vécues pour ne pas exposer leurs familles à la honte.

Il y a des présumées victimes de viols ?
Oui. Il se répète. Il y a une victime qui s’est ouverte à nous. Elle est victime de viol et il y en a d’autres. Nous essayons de les convaincre pour qu’elles se joignent à nous, parce que l’union fait la force.

Comment-est ce que les victimes s’organisent-elles en Gambie ?
Nous tenons des réunions presque chaque semaine. On avait des problèmes au sein de l’association mais maintenant tout est rentré dans l’ordre.

Quels étaient ces problèmes ?
Nous ne savions pas comment nous y prendre au début. Com­ment nous organiser, comment nous structurer. Mainte­nant, les choses se sont beaucoup arrangées.

Est-ce que votre association envisage de porter plainte contre l’ex-Président Yahya Jammeh ?
On commence à y travailler lentement. Nous sommes en train d’y travailler. Il y a tellement de facteurs qui font que cela va être difficile. Vous voyez avec l’affaire Habré comme c’était compliqué.

Vous allez porter plainte devant les juridictions gambiennes ?
Cela va être très difficile de faire ça en Gambie pour cause de moyens et d’instabilité. Il y a quelques jours de cela, il y avait un rallye de l’ancien parti de Yahya Jammeh. Il y avait tellement de monde que des gens se sont interrogés. Cela montre que l’ex-Président est toujours présent dans ce pays. On ne peut pas effacer 22 ans en quelque temps. On n’a pas commencé à penser au procès. Pour l’instant, on réfléchit à comment l’avoir. Il a cherché refuge chez Obiang, un des dictateurs en Afrique. Dieu sait quelle sorte de deal les Obiang ont fait avec Jammeh. On doit être patients, parce que cette situation peut durer mais elle n’est pas éternelle. Nous devons faire preuve de patience et faire attention.

Est-ce que le gouvernement gambien vous soutient dans votre quête de justice ?
Jusqu’à présent, les membres du gouvernement venaient nous voir. Ils prenaient des photos avec des victimes. Mais des actions, on n’en a pas vu tellement. Récemment, il y avait une manifestation d’étudiants contre les mauvaises conditions à l’université et dans l’éducation de manière générale. Les Forces de l’ordre ont bastonné grave les étudiants. Elles ont blessé 5 parmi eux. L’un a perdu l’usage de ses jambes et le reste a eu des blessures graves. Le gouvernement, qui est au courant de tout cela, n’a pas voulu payer des billets pour soigner les victimes. Une des victimes est décédée, faute de soins. Les autres sont laissés à eux-mêmes. Alors que ce gouvernement amène une vingtaine de personnes, chaque deux semaines, pour aller voyager quelque part dans le monde. Tout cet argent qu’il paye à ces fonctionnaires est-ce qu’on a besoin de ça alors qu’il y a des victimes qui meurent, faute de soins ? Est-ce que c’est juste ?

Quand votre père, Deyda Hydara, a été assassiné, vous étiez en Gambie ?
J’étais à Amsterdam et après je suis parti à Paris où j’ai commencé à mener mon combat contre le régime de Yahya Jammeh et, c’était en 2005.

Aviez-vous porté plainte à l’époque ?
La famille de Deyda Hydara avait porté plainte devant la Cour de justice de la Cedeao et elle avait obtenu gain de cause. Le gouvernement gambien devait nous dédommager mais jusqu’à présent rien n’est fait. Le nouveau gouvernement nous avait promis qu’il allait faire tout pour que cette somme soit payée, parce que c’était une chose importante et jusqu’à présent rien du tout.

Maintenant que Jammeh n’est plus en Gambie, comment voyez-vous ce pays avec ses nouvelles autorités ?
Tout changement était bienvenu. Faire quitter Jammeh du pouvoir était inimaginable. On avait perdu espoir. On se disait qu’on allait rester avec lui jusqu’à la fin des temps. Mais heureusement pour nous, il est parti. Les nouvelles autorités ne s’étaient pas préparées à l’exercice du pouvoir. Le pouvoir leur est tombé dessus. En ce moment ça devient de plus en plus difficile pour elles. La situation est difficile actuellement en Gambie. Et c’est ce qui fait que les gens ont commencé à se demander s’ils ont fait le bon choix en chassant Yahya Jammeh du pouvoir. Pour moi, les autorités doivent faire très attention. Parce que si ça commence comme ça, Dieu seul sait comment tout cela va finir. Le nouveau gouvernement doit résoudre les urgences. Le problème de la Gambie actuellement, ce sont l’eau et l’électricité. Du temps de l’ex-Président, ces secteurs étaient stables parce que Jammeh avait réussi avec ses pratiques à stabiliser la fourniture de l’eau et de l’électricité. Mais avec ce nouveau gouvernement on peut rester jusqu’à 5 jours sans eau ou une journée entière sans électricité. Alors les gens commencent à se fâcher. Et ça devient de plus en plus grave.

Mais que font les autorités pour résoudre ces problèmes ?
Notre problème, c’est cette coalition. Elle a été formée de manière bizarre. Les gens disent que certains n’ont pas leur place dans ce gouvernement, faute d’expérience et en même temps un passé assez douteux. Est-ce que si on rassemble tous ces éléments, on a une bonne coalition ? Non. Et c’est ce qui se passe actuellement. Parfois, on a tendance à dire qu’ils ont des problèmes en leur sein. Et c’est grave !

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