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«Les grands esprits discutent des idées ; les esprits moyens discutent des événements ; les petits esprits discutent des gens.» Cette leçon de sagesse est attribuée à Socrate. Notre confrère et grand-frère Adama Gaye est passé de Socrate à chroniqueur people des caniveaux du Palais présidentiel. Quel dommage qu’un si grand esprit, qui faisait notre fierté sur Cnn et dans les fora mondiaux, soit descendu au niveau des caniveaux, comme aveuglé par la haine, la frustration et la rancœur. J’ai eu la chance de le recevoir plusieurs fois sur des plateaux de télévision. Sa connaissance de la géopolitique de la Chine est époustouflante. Tout le monde est d’accord que dans une démocratie, il n’est jamais de bon aloi de «mettre Voltaire en prison», mais Adama Gaye était devenu indéfendable. «Tout ce qui est excessif devient insignifiant», disait Charles Maurice de Talleyrand. Notre confrère Adama Gaye avait tellement sombré dans l’excès que ses délires identitaires et ses insultes en étaient devenus insignifiants. Le tribunal de l’opinion l’avait déjà condamné avant que le procureur ne se mêle de l’affaire, car personne ne le prenait au sérieux, même pas ceux qui l’encourageaient par leurs commentaires mais riaient sous cape avec ce grand esprit qui en était réduit à amuser la galerie Facebook.
Le procureur intervient trop tard, parce que le tribunal de l’opinion a déjà condamné les excès de notre confrère aveuglé par sa croisade personnelle. Les excès en démocratie sont souvent régulés par la main invisible de l’opinion qui avait déjà marginalisé les excès de notre confrère. Il est important que Rebeuss soit une sorte de chemin de Damas pour notre confrère, pour qu’après cette phase malheureuse, il retrouve ses esprits et quitte le débat de caniveaux pour retrouver les cimes de la pensée et les grands débats d’idées qui ont fait sa réputation dans le monde. S’il n’était pas aveuglé par la rancœur, Adama Gaye pouvait combattre Macky Sall autrement et plus efficacement que par des insultes. La démocratie est une affaire de gentlemen, de patriciens comme chez les Romains, mais pas une affaire d’élites avec un langage de charretier. Notre démocratie est devenue un désert intellectuel faute de débats d’idées, mais reste une arène où les gladiateurs passent leur temps dans des attaques personnelles. Chaque fois qu’un acteur de la scène politique, qu’il soit de l’opposition ou de la majorité, émet une idée, la réponse est automatiquement une attaque personnelle. C’est pourquoi il n’y a presque jamais de débats d’idées dans notre espace politique. On ne trouve de la vertu aux adversaires que dans des témoignages d’outre-tombe.
Une grande démocratie, ce n’est pas seulement de grands textes ou de grands principes ou des alternances, mais c’est aussi et surtout des rapports civilisés entre les acteurs, pas seulement lors de funérailles mais dans la vie de tous les jours. Malheureux ceux qui n’ont pas assisté dans les années 1990 aux joutes verbales entre Abdourahim Agne alors président du groupe parlementaire Ps et Me Ousmane Ngom, alors président du groupe parlementaire libéral. Ce face à face entre ces deux monstres sacrés du verbe était un délice pour la qualité du débat, mais aussi pour la civilité et les règles d’urbanité entre les deux présidents de groupe. Civilité et urbanité malgré l’âpreté du débat qui opposa Idrissa Seck et Abourahim Agne dans l’entre-deux tour de la Présidentielle de 2000. Dix-neuf ans après, notre débat démocratique se réduit à des invectives et des insultes. Les patriciens se sont retirés et les plébéiens occupent le haut du pavé. C’est pourquoi la poussière du Colisée a envahi le marbre du Sénat. Au Sénégal, la baisse de niveau, ce n’est pas seulement à l’école, mais aussi dans notre démocratie, qui est passée des Lettrés aux gladiateurs.

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