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De passage à Paris, un très bon ami a voulu me faire l’honneur de me convier à sa loge au stade de France pour suivre un match de l’Equipe de France. N’ayant aucune passion pour le foot, j’ai trouvé une excuse très diplomatique pour ne pas y aller, en proposant à la place un rendez-vous gastronomique. Les questions de passion, de goût et de couleur ne se discutent pas. C’est pourquoi j’ai trouvé le temps d’aller assister à la rencontre avec la presse organisée par l’ambassadeur Bassirou Sène pour présenter le Marathon de Dakar. Une excellente initiative. L’émergence, ce n’est pas seulement les infrastructures, le béton et le goudron, mais c’est aussi beaucoup de soft power. Tous les pays émergents essaient d’inscrire un grand rendez-vous sportif et culturel dans l’agenda mondial. Singapour a son Grand Prix de formule 1, le Qatar a son grand tournoi de tennis et Dubaï, après avoir eu le statut de «ville rêvée des Arabes», se positionne comme capitale sportive du monde arabe. Il faut avoir l’ambition de positionner le Marathon de Dakar parmi ces grands évènements de l’agenda sportif mondial. Il doit être un élément central de notre soft power. «La guerre est une affaire trop sérieuse pour être laissée entre les mains des militaires», disait Clemenceau.
Le Marathon de Dakar, qui va regrouper 66 nationalités et 11 000 participants, est une affaire trop sérieuse (trop de potentiel pour notre soft power continental) pour être laissé entre les seules mains d’Eiffage et des sportifs. L’Etat doit avoir l’ambition d’en faire un évènement à la dimension des marathons de Berlin, New York ou de Paris, avec la venue de grands athlètes internationaux. L’Ethiopie est connue dans le monde pour la famine des années 80, Ethiopian Airlines ; mais aussi pour ses marathoniens. Le film Out of Africa de Sydney Pollack avec Meryl Streep, et les athlètes kenyans, ont plus apporté à la notoriété de leur pays que plusieurs générations de diplomates. Un marathon international renforce notre politique de soft power, comme l’a fait le Festival mondial des arts nègres sous Senghor, mais demeure aussi une excellente tribune pour la destination Séné­gal, car montrant au monde notre très belle corniche. Une des plus belles au monde.
Le Marathon de Dakar, les Jeux Olympiques de la Jeunesse de 2022, avec ses deux cent dix délégations, sont de grands rendez sportifs mais aussi et surtout de grandes batailles de politique extérieure que notre pays doit gagner. Ces rendez-vous sont l’occasion de déconstruire l’image catastrophique de notre continent dans les medias. Il faut que le Sénégal capitalise sur son avantage comparatif : un pays de paix, de culture et de sport.
L’émergence est aussi un marathon. Ce n’est pas une course de vitesse mais de fond. Nous sommes sur la piste de cette course de fond depuis très longtemps. C’est parce que nous sommes engagés depuis longtemps dans cette course de fond que notre pays a réglé une question de fond qui est la question politique. Il nous faut avoir un second souffle et nous attaquer à la question économique et culturelle. Sur le plan culturel, Dakar doit se positionner comme la ville de Florence du temps de la Renaissance. La Renaissance est née dans la Florence des Médicis. Dakar doit incarner la renaissance culturelle comme du temps de Senghor, qui voulait faire de Dakar une autre Athènes sous les tropiques. Dans cette course de fond qu’est l’émergence, il nous faut de la littérature, plus de cinéma, plus d’évènements sportifs internationaux, en plus des autoroutes et des bâtiments. Le Dakar Arena est bonne chose, mais il faut avoir l’ambition d’y faire jouer des stars planétaires de la musique. C’est du gâchis qu’un tel joyau soit fermé entre deux tournois de basket. Le Sénégal de Senghor a fait exposer le grand Pablo Picasso au Musée dynamique de Dakar, que celui de Diouf a transformé en cour de justice. Nous avons un Musée des civilisations noires, mais il faut que l’Etat développe la culture muséale. La France draine des millions de touristes et donc beaucoup d’argent, grâce à la culture. La France est probablement le seul pays au monde qui se passionne autant pour une exposition pour Toutankhamon. Le onzième pharaon de la XVIIIe dynastie, mort en 1327 avant JC, vit sa deuxième renaissance (la première étant la découverte de son tombeau en novembre 1922 par Howard Carter), à la Villette avec l’exposition le «Trésor du pharaon». La culture est aujourd’hui un trésor de la France, parce qu’il y a toujours eu de la volonté politique d’en faire un trésor, mais aussi un signe distinctif de la France. Sans la volonté de Napoléon, l’Egyptologie ne serait pas devenue une passion française. Sous Senghor, Dakar était un hub culturel et littéraire. Pour gagner le marathon de l’émergence, il faut que le Sénégal redevienne un hub culturel mais aussi sportif. Et le Marathon de Dakar est un grand bond en avant dans la bonne direction.

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