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«Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.» Ainsi s’écria Paul Valery à propos du cataclysme de la première guerre mondiale. Quand je vois les images du Yémen, ce pays sublime, cité dans les mille et une nuits à côté de Bagdad, du Caire et de Samarkand, que les Romains appelaient Arabia Felix (Arabie heureuse), je me dis que Paul Valery a plus que raison. La ville de Sanaa, la capitale et ses cinq milles ans d’urbanité en ruines comme Bagdad après la mise à sac de villes par les hordes mongoles en 1258. Aden, la ville de Arthur Rimbaud, passée de muse pour poètes à une laideur repoussante, et le mythique port de Hodeïda sur la mer rouge, en proie au cholera par la faute d’une coalition de Mongols des temps modernes. Le Yémen, berceau de ce que les Romains appelaient «l’Arabie heureuse», est très fier de son glorieux passé à travers les royaumes Himyar, de Saba, Qataban et Hadramaout. Même s’ils sont très pauvres aujourd’hui, ils diront toujours «Hikm yamani», à savoir que «sagesse est Yeménite» par opposition aux Bédouins rustiques au nord de la péninsule.
Les descendants des glorieuses civilisations de l’Arabie heureuse (Yémen et Oman) cultivent la différence et un complexe de supériorité que n’ont jamais supporté les autres Arabes de la péninsule, surtout ceux qui ont été enrichis par l’or noir, qui sont passés sans transition des dos de chameaux aux jets privés. Et dire qu’il y a quelques années, notre pays a failli être embarqué dans ce radeau de la méduse qu’est devenu le conflit entre l’Arabie Saoudite et le Yémen, mais qui en réalité est une guerre froide entre l’Iran et l’Arabie Saoudite pour le leadership régional. C’est un véritable bourbier, parce qu’il y a plusieurs conflits dans la guerre. Au-delà du conflit Chiite-Sunnite, il y a la guerre froide entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, avec en toile de fond le vieux conflit entre les Perses et les Arabes, entre le Yémen du Nord et le Yémen du Sud, qui a difficilement accepté la réunification, entre les héritiers de civilisations millénaires et des nouveaux acteurs (les Saoudiens) qui veulent s’imposer dans la région par l’argent et la religion. En termes simples, le Yémen c’est, comme on dit en Côte d’Ivoire, «si tu comprends, c’est qu’on t’a mal expliqué». En tout cas, les pays qui s’étaient engagés dans la coalition pour les beaux yeux de Ryad ne savent plus à quel saint se vouer.

Administration Trump : les galeries Lafayette
Dans les années 1990, Abdourahim Agne, ce grand homme d’esprit, porte-parole du Ps, avait comparé Wade aux galeries Lafayette, parce qu’«avec Wade, il y a chaque jour du nouveau». L’Administration Trump est en train aussi de devenir une sorte de galeries Lafayette, car il s’y passe chaque jour quelque chose. La semaine dernière, je comparais la Présidence de Trump à celle de Andrew Jackson, cet homme de l’Ouest élu contre les bourgeois du Nord et les élites du Sud en 1829 par réflexe anti-élite. Ce fameux général Jackson a introduit le «spoil system» dans le jeu démocratique américain. Trump est en train de le dépasser parce que le «spoil system» peut se comprendre en début de mandat, mais avec Trump, il est permanent. Le conseiller stratégique Steve Bannon, le secrétaire d’Etat Rex Stillerson, l’ambassadrice aux Nations unies Haley, entre autres, ont quitté le navire. Même si Trump a dédramatisé, cette absence de constance dans la politique extérieure est un sérieux problème pour l’Amérique, même si ce n’est qu’un épisode dans le Trump Show.
La politique extérieure est chamboulée, mais la défense est solidement tenue par le général James Mattis qui, en bon lecteur de Marc Aurèle, se dit chaque jour, comme son modèle, «que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être, mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre». Pour l’instant, il a encore la force de supporter Trump qui ne peut être changé et le courage de canaliser ses instincts, mais jusqu’à quand. C’est peut-être le prochain épisode du Trump show.

La foi de Sonko
Le débat sur la foi de Ousmane Sonko est un débat de gens de mauvaise foi. Même si Sonko était salafiste, être salafiste n’est pas un délit. Le délit c’est être salafiste et de vouloir l’imposer aux autres. Le Sénégal est un Etat laïc et il faut rappeler que dans un pays laïc, l’Etat n’a pas de religion, n’est contre aucune religion et prend les dispositions pour que chacun puisse pratiquer librement sa religion. Il est bon aussi de rappeler que l’Etat n’a pas de compétence religieuse et que ses principales compétences sont la paix civile et la sécurité. Donc, en février 2019, nous allons élire non pas un iman ou un sultan, mais un président de la République qui va gérer non pas des questions religieuses, mais des questions humaines et comme tout le monde le sait, il n’y a que des solutions relatives aux questions humaines, contrairement aux questions religieuses où nous avons des réponses simples et définitives à des questions complexes. C’est pourquoi le débat et la contradiction sont au cœur de la démocratie, étant donné que toutes les réponses y sont relatives. Jugeons nos hommes politiques non pas sur leur religion, mais sur leur capacité à répondre aux vraies questions que le pays se pose ! L’intolérance pavlovienne du parti au pouvoir est le moteur de la popularité de Sonko qui doit être un bienheureux d’avoir des adversaires aussi maladroits. Avec l’approche des élections, le moteur n’est pas prêt de s’arrêter.

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