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Alors que la campagne de commercialisation de l’arachide a été lancée depuis près de deux semaines, les industries huilières, publiques comme privées, peinent à trouver de l’arachide à triturer. La faute en serait aux exportateurs chinois qui écument les marchés hebdomadaires et les lieux de stockage les plus reculés, en proposant aux producteurs des prix d’achat allant au triple, voire au quintuple des prix homologués. Cette situation, qui s’ajoute à de lourdes créances non encore liquidées par les pouvoirs publics, fait que les producteurs d’huile du Sénégal soient très pessimistes quant à l’avenir de la filière. Nicolas Brugvin, directeur général de Copeol Sénégal, et Douglas Guerrero, dirigeant de West african oil, deux des opérateurs les plus importants après la Sonacos, annoncent dans cet entretien croisé, réalisé après leur tournée dans la région du Saloum et le Bassin arachidier, que leurs entreprises ne devraient pas tarder à fermer boutique au Sénégal.

Quelle est la situation de votre secteur aujourd’hui et quelle analyse faites-vous de la campagne de commercialisation qui a démarré ?
Brugvin : Quand on parle d’huileries, il faut préciser que maintenant elles ne sont plus actives. Comme l’a déclaré le Dg de la Sonacos, cette activité de production d’huile n’est pas rentable.

Pourquoi ?
Guerrero : En 2014, le gouvernement a signé un protocole avec l’Etat chinois pour autoriser l’exportation de la graine d’huilerie vers la Chine. L’accord prévoit que la graine est exonérée de taxe à l’entrée en Chine, alors que l’huile paye 10% de taxe plus la Tva. Les triturateurs chinois préfèrent donc acheter de la graine pour leur usine, cela leur revient moins cher.

Brugvin : Qui plus est l’accord exclut le tourteau qui est le coproduit de l’huile d’arachide, ce qui fait que quand les huiliers produisent, le marché local ne peut absorber cette production. Ils se retrouvent avec des stocks invendus importants. Le Sénégal est le seul pays à autoriser l’exportation de l’arachide d’huilerie. Les autres pays exportateurs n’autorisent que l’exportation d’arachide de bouche. Le Soudan par exemple vient de renouveler cette interdiction. Il exporte par contre 100 mille tonnes de tourteau en Chine ainsi que l’excédent d’huile qu’il ne consomme pas dans son marché intérieur.

Comment les huileries ont pu survivre dans ce contexte ?
Guerrero : Les deux premières années de l’accord en 2015 et 2016, elles étaient à l’agonie. Elles ne pouvaient collecter, étant dans l’incapacité de suivre la surenchère des Chinois. C’est d’ailleurs à ce moment que l’Etat a décidé de renationaliser la Sonacos. Les huiliers privés ont tenté de se reconvertir dans l’activité de décorticage pour les triturateurs chinois, mais les contraintes réglementaires qui leur sont imposées les en ont empêchés. Ce marché a été saisi par des acteurs agissant en grande partie dans l’informel qui n’ont jamais été soumis à ces règles, comme le respect du prix officiel garanti, les cotisations à l’interprofession, le contrôle par la direction du Commerce de leurs opérations…

Brugvin : En 2017 et 2018 par contre, la Chine a connu une très bonne production et n’avait plus besoin de la récolte sénégalaise. Les prix proposés par les Chinois ont baissé, mais ils ont continué à opérer dans de moindres volumes. Les statistiques des douanes durant cette période montrent d’ailleurs bien que les prix pratiqués à l’exportation étaient inférieurs au prix minimum garanti. Pour que les huiliers reprennent une activité et achètent au prix officiel, l’Etat a signé un protocole avec les entreprises, promettant de compenser le différentiel entre le prix garanti et celui du marché. Ce que l’on a improprement appelé la «subvention huilier», en fait les huiliers privés ont avancé la subvention destinée au producteur. Le problème c’est que l’Etat ne paye pas cette compensation.

Combien l’Etat vous doit-il ?
Guerrero : 12 milliards de F Cfa à nos entreprises pour les campagnes 2017/2018 et 2018/2019. C’est autant d’argent que nous n’avons pas pour entamer la campagne actuelle, que nous devons aux banques et sur lesquelles nous payons des intérêts alors que l’huile est déjà produite et vendue. C’est plus de 60 millions mensuels de frais financiers que nous devons supporter.

Qu’en est-il de la Sonacos ?
Brugvin : La Sonacos est dans une logique différente. Comme l’avait indiqué son précédent directeur général, M. Dieng, son rôle est social et elle cherche avant tout à collecter un maximum de graines au prix officiel, quitte à revendre la graine collectée aux opérateurs chinois ou à sous-traiter la trituration, ce qui n’est pas viable économiquement. C’est l’Etat qui garantit ses crédits de campagne et se substitue à elle lorsqu’elle ne peut pas rembourser.

Cela représente-t-il des sommes importantes ?
Brugvin : Je ne peux pas vous le dire. Je ne dispose pas des comptes de la Sonacos et les sommes que l’Etat verse à, ou pour le compte de la Sonacos ne figurent pas dans les documents budgétaires, tout comme d’ailleurs les sommes qui sont dues aux huiliers privés.

Pouvez-vous présenter vos entreprises ainsi que les autres acteurs industriels du secteur ?
Guerrero : Pour l’arachide huilière au Sénégal, nous avons d’abord l’acteur public, la Sonacos, qui a quatre sites pour l’arachide à Diourbel, Lyndiane, Ziguinchor et Louga. Nous représentons la Copeol Sénégal qui est à Kaolack et la West african oil basée à Kahone. Sur la dernière campagne, les privés ont collecté 100 mille tonnes et la Sonacos 85 mille tonnes.
Il y a également le Comptoir agro-industriel de Touba, mais qui a été très peu actif sur les dernières campagnes. Enfin, il y a un nouvel entrant, la SSII à Kahone, mais pour l’instant, elle n’a opéré qu’en sous-traitance pour la Sonacos. Précisons que trois des quatre huileries privées sont majoritairement détenues par des investisseurs étrangers.

La Sonacos a-t-elle recours à la sous-traitance ?
Brugvin : Oui, il semblerait que son outil industriel ne lui permette pas de traiter les volumes qu’elle souhaite produire. Elle a sous-traité une bonne partie de sa production à Raziat qui est une association de producteurs artisanaux de Touba, et donc maintenant à SSII.

Comment se présente la campagne actuelle ?
Brugvin : L’Etat ayant décidé de supprimer le mécanisme de compensation et de renouveler le protocole avec la Chine dans les mêmes conditions, l’activité huilerie est définitivement condamnée. Nous envisagions de collecter les contrats passés avec nos producteurs pour vendre l’arachide décortiquée aux Chinois. Nous traitons directement avec des triturateurs parmi les plus importants en Chine. Cepen­dant, eux-mêmes sont surpris des prix actuellement pratiqués à l’achat au Sénégal qui leur apparaissent irrationnels.

Guerrero : Nous ne pouvons pas suivre cette surenchère. Dix jours après le démarrage de la campagne, nous avons collecté 2 camions et allons être en défaut avec nos clients. Même les exportateurs de la Copega et les semenciers semblent très inquiets pour leur collecte. La Sonacos a déclaré une collecte de 300 t sur la première semaine, ce qui est très peu. De plus, il semble que les rares graines qui arrivent à l’huilerie sont celles qui ont été refusées par les acheteurs chinois du fait de leur faible qualité.

A quoi est due cette surenchère sur les prix ?
Brugvin : C’est difficile à expliquer. Comme dit auparavant, nos clients nous disent qu’ils ne correspondent pas aux prix actuels du marché intérieur chinois qui ont récemment baissé. Une hypothèse est que certains opérateurs qui avaient des gros contrats cherchent à tout prix à les respecter. L’autre explication est peut-être liée à un phénomène observé depuis la signature de l’accord avec la Chine. Certains opérateurs chinois au Sénégal disposent de francs Cfa qu’ils ne peuvent convertir en devises et achètent de l’arachide qu’ils exportent sans rapatrier les devises. Dans cette optique, ils sont prêts à surenchérir, le résultat économique de l’opération devenant secondaire.

Mais l’Etat a indiqué qu’il allait renforcer les contrôles…
Brugvin : En fait de contrôle, on ne constate la présence des agents du ministère du Commerce que dans les anciennes huileries où il n’y a aucun camion. Nous sommes d’ailleurs obligés de rémunérer le ministère pour cela. A Touba, Temba Niassène ou Diaobé où s’effectuent véritablement les transactions, on ne voit aucun uniforme.

En définitive, cette situation profite aux producteurs…
Guerrero : Effectivement, pour une fois ils ont l’opportunité de vendre au prix garanti, voire plus, et ils ne s’en privent pas. Cependant, cette situation est favorable à court terme, mais risque d’être catastrophique très rapidement. Dès que les triturateurs chinois auront d’autres sources d’approvisionnement et n’auront plus la concurrence des industriels sénégalais qui vont forcément disparaître, les prix vont crever les planchers comme en 2017 et 2018. Il n’y aura plus d’alternative. D’ailleurs, cela peut arriver rapidement. On annonce une bonne récolte de mousson en Inde, le conflit commercial entre la Chine et les Usa peut se régler, ce qui permettrait aux triturateurs chinois d’acheter de nouveau la surproduction américaine, sans compter la montée en puissance des pays d’Afrique de l’Est qui, eux, gèrent véritablement la filière pour se développer.

Le Cnia ne gère-t-il pas les intérêts de la filière au Sénégal ?
Brugvin : Le Cnia est une coquille vide qui a été dépouillée de toutes ses prérogatives. Il n’a même pas été consulté lors de la signature de l’accord avec la Chine. La direction de l’Agriculture gère la distribution des intrants subventionnés en toute opacité, sans même l’en informer. Même le prix interprofessionnel n’est plus de son ressort. Cette année, il a été fixé en Conseil des ministres alors que le Conseil d’administration du Cnia n’avait pas statué, ce qui est sa prérogative. Les mandats de ses dirigeants sont échus et il ne réunit plus ses organes et ne publie pas ses comptes. Lorsqu’il est consulté par les autorités, il ne nous en informe même pas.

Et les autorités de tutelle alors ?
Guerrero : La communication est vraiment difficile avec le ministère de l’Agriculture, car nous n’avons pas les mêmes analyses et ne poursuivons pas les mêmes objectifs.

C’est-à-dire ?
Brugvin : Sur les analyses, nous sommes en constant désaccord avec les statistiques officielles. En 2014, la production officielle était de 600 mille tonnes et les exportations (graines et huile confondues) de 250 mille tonnes. En 2019, on nous a annoncé une production de 1 million 500 mille 000 tonnes alors que les exportations, si on ne prend pas en compte celles de la Sonacos qui correspondaient à de la graine des campagnes précédentes, était de 500 mille tonnes. Cela veut dire que le marché intérieur serait passé de 350 mille tonnes à 1 million de tonnes. Lorsque l’on demande où sont passées ces graines, on n’obtient pas de réponse. Quand on ne partage pas un diagnostic sur la situation, il est difficile de s’entendre sur le remède à apporter.
Encore avons-nous de rares contacts avec le ministère, même si nous ne sommes pas entendus. Le ministère des Finances, lui, ne répond même pas à nos courriers et le ministère de l’Indus­trie semble ignorer notre existence.

Si l’on suit votre analyse, quels seraient pour vous les buts du gouvernement ?
Brugvin : C’est difficile à dire. Je pense que, tout comme la So­nacos, il voit la filière plutôt comme un problème social et politique, contrairement à nous qui nous inscrivons dans une démarche économique. Cependant, le gouvernement cherche légitimement à en réduire le coût budgétaire.
L’année est favorable pour cela, les Chinois vont acheter toute la collecte. Et le ministère a choisi d’octroyer un nouveau crédit de campagne de 30 milliards à la Sonacos alors qu’il ne règle pas les dettes des précédentes campagnes dues aux huiliers privés.

Vous êtes donc pessimistes sur votre avenir et celui de la filière ?
Guerrero : Notre avenir est réglé. Comme nous vous l’avons indiqué, nos investisseurs sont étrangers. Ils ont dû éponger les pertes des précédentes campagnes et ne peuvent pas comprendre qu’on leur demande de régler les subventions aux producteurs et ne pas être remboursés. D’autre part, comme nous n’avons pas de graines à traiter, il ne nous reste plus qu’à liquider nos activités. C’est 500 emplois directs et certainement plus d’indirects qui vont disparaître à très brève échéance.

Brugvin : Une reconversion vers l’arachide de bouche comme nous l’avions entreprise cette année, avec une contractualisation avec des producteurs, n’est plus envisageable. Dans un marché aussi dérégulé et devenu totalement informel et irrationnel, les organisations de producteurs ne sont même plus en mesure d’honorer leurs contrats. Les Chinois viennent dans les villages solliciter les producteurs. Quant à l’avenir de la filière, désormais dépourvue d’industrie, elle paraît désormais assez compromise. Les producteurs, lorsqu’ils seront confrontés à des campagnes où il n’y aura plus de débouchés, vont certainement choisir d’autres spéculations. Mais de toutes les façons, nous ne serons plus là pour le voir.

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