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Et c’en est fini du Mondial russe pour les Sénégalais non sans avoir charrié son lot d’illusions et de désillusions. En effet, s’il n’était permis à personne de donner cher de la peau de nos Lions au départ, il faut tout de même admettre que l’élimination au premier tour n’était certainement pas envisagée dans la tête des supporters sénégalais, surtout après la belle prestation fournie contre la Pologne. Cette belle prestation de nos Lions, suivie de celle contre la Colombie, a distillé quelques notes de satisfaction qui ont aiguisé l’appétit des Sénégalais, allant même jusqu’à leur faire penser que la qualification au deuxième tour était déjà acquise. Aussi, cela devrait nous amener à relativiser cet échec (qui en est bien un au regard du potentiel de l’équipe et des moyens financiers mis à disposition) et envisager l’avenir avec beaucoup d’optimisme.
Il nous est revenu des échos de la réunion d’évaluation de la participation sénégalaise que le Comité exécutif de la Fédération sénégalaise de football (Fsf) a décidé de maintenir Monsieur Aliou Cissé au poste d’entraîneur national, coupant court à toutes les supputations sur son avenir à la tête de l’Equipe nationale, de même que celles axées sur l’équipe fédérale dont le départ est réclamé par certains Sénégalais. Ce qui, à moins de deux mois de la reprise des matchs de qualification à la Can 2019, peut être considéré comme une bonne chose eu égard aux bonnes notes enregistrées lors du Mondial et à la position du Sénégal qui est, avec Madagascar, à la tête du groupe qui compte en son sein le Soudan et la Guinée Equatoriale.
Cette évaluation du reste salutaire ne vaut que si elle se fait dans une totale objectivité, à l’aune des résultats obtenus pour ainsi servir de socle aux clés du succès en 2019. Ce qui serait surprenant si tel était le cas avec cette équipe fédérale. En effet, au regard de l’opiniâtreté avec laquelle certains de ses responsables défendent un bilan qu’ils réduisent à la prestation de la sélection nationale dans le jeu, occultant tous les aspects négatifs dont certains sont en train d’être distillés dans la presse, nous ne pouvons qu’être dubitatifs. Qui plus est, dès leur retour de Russie, certains d’eux se sont empressés d’investir les plateaux de télévision pour se glorifier de ce bilan, dénotant ainsi un manque de sérénité qui en dit long sur leur inconscience quant à leur échec et à l’exaspération des Sénégalais. Occuper les plateaux de télévision pour s’ériger en boucliers ou remparts de la fédération dans le dessein de la faire boucler aux gens, sur fond de «Nous y sommes nous y restons» est totalement absurde, surtout quand on est investi d’une mission publique avec l’argent du contribuable. Or, il se susurre que les vieux démons de l’indiscipline se sont encore fait inviter dans la Tanière en pleine compétition. Ne seraient-ils pas le facteur explicatif de cette «désescalade» après la belle prestation face à la Pologne ? Les Sénégalais, qu’ils le disent ou pas, en ont assez de cette spirale d’échecs et n’en pensent pas moins que toute cette agitation rime avec une stratégie de dissimulation de leur part de responsabilité dans cet échec. Echec constaté par la rencontre de Rabat sur le bilan de la participation africaine et considéré «d’inquiétant» par Ahmad Hamad, patron du football africain, au regard des moyens dégagés par les Etats et l’appui de l’instance qu’il dirige, la Caf.
Rapporté au potentiel humain dont dispose cette équipe et aux moyens financiers engagés (pas moins de 2 milliards, selon la fédération), l’échec n’en sera que plus choquant. Et même abasourdissant quand on sait que plus de 50% de cette enveloppe ont été consacrés au paiement des primes. Qui en sont les bénéficiaires ? Aux bas mots, les financiers nous diront que ce budget a coûté au Peuple sénégalais un peu plus de 600 millions de nos francs par match. En effet, toutes les dépenses engagées en amont et en aval, quelle que soit leur nature, l’ont été exclusivement pour la préparation de ces trois rencontres. En attendant la publication du bilan financier qui édifiera sur le niveau d’allocation budgétaire des différentes rubriques, il faudrait que les budgets de campagnes sportives soient désormais publiés avant et rendus compte de leur exécution après. Cela faciliterait le contrôle citoyen auquel aucune structure publique ne peut plus échapper et dissiperait toute forme de suspicion.
Nous sommes d’avis que les critiques peuvent être les bienvenues, mais faudrait-il qu’elles soient objectives. Elles nous permettent de nous rendre compte de nos erreurs et de les corriger. Aussi, il revient à l’entraîneur national et à toute l’équipe fédérale de faire sienne de la maxime de Guylain Tshibamba, expert en communication : «Apprendre de ses erreurs, c’est vivre avec la certitude d’être un peu plus éclairé plus qu’hier» et d’en faire bon usage au lieu de tenir rigueur à certaines de ces critiques, prétextant qu’elles viendraient de détracteurs. Aimé Jacquet n’a-t-il pas su transformer toutes les critiques essuyées, à l’occasion du Mondial 1998, en abreuvoir des ressources nécessaires pour décrocher le trophée mondial ? Didier Deschamps ne lui a-t-il pas emboîté le pas avec toutes les critiques les plus acerbes, les unes les autres au moment même où les succès s’enchaînaient pour l’Equipe de France ? Aucune œuvre humaine n’étant parfaite, ce n’est qu’en apprenant de ses erreurs qu’elles soient «auto détectées» ou signalées que l’on peut aller de l’avant. «On ne guérit d’une souffrance qu’à condition de l’éprouver pleinement», dixit Marcel Proust.
Aussi, un succès au Cameroun ne saurait être atteint sans cette dose d’humilité qui voudrait que l’entraîneur et les fédéraux soient plus réceptifs aux critiques et suggestions de la presse et des techniciens. La gestion des affaires du Peuple ne saurait souffrir d’une démarche exclusive. Sous ce rapport, il faut qu’ils admettent après tout que les appréhensions relatives à l’absence d’animation offensive et à la faiblesse du niveau de notre dernier rempart (les gardiens de but) régulièrement relayées par la presse sont apparues au fur et à mesure que la compétition avançait. Déficit qu’il faut combler impérativement pour espérer tenir la dragée haute aux prétendants qui ne sont pas moins de dix et pas des moindres.

L’humilité, l’objectivisme et l’ouverture d’esprit, la résistance aux pressions, etc. sont les facteurs clés qui poussent à la victoire finale en 2019.
On ne le dira jamais assez, la pratique du sport de compétition est avant tout une affaire des jeunes ne souffrant d’aucun handicap physique ou mental ; même si en la matière l’expérience est vivement souhaitée. Cela revient à dire qu’il faut toujours un savant dosage composé de jeunes et d’hommes d’expérience, mais valides. De ce point de vue, le fait de zapper de la sélection un jeune comme Crépin Diatta a laissé court à toutes sortes de supputations. En effet, Crépin Diatta, pour beaucoup de nos compatriotes parmi lesquels des hommes de l’art, se présentait comme la solution au comblement du déficit d’animation offensive dont souffre notre Equipe nationale. En tout cas, si l’argument de la jeunesse prêté à Aliou serait la seule explication de sa non-sélection, le cas Kylian Mbappé en serait un cinglant démenti. Et plus près de nous, celui de Moussa Wagué. Autant le déficit d’animation offensive a souvent fait l’objet de débats, autant la faiblesse de notre dernier rempart a également suscité beaucoup d’interrogations. La titularisation de Khadim Ndiaye dans les derniers instants témoigne des soucis qu’avait l’entraîneur à pourvoir ce poste. Or, dans ce compartiment, le Sénégal ne manque pas de solution alternative avec le jeune portier sénégalais de l’As Monaco, Seydou Sy, la doublure de Danijel Subasic, portier de la Croatie, finaliste de la Coupe du monde 2018. Certes il a eu à commettre certaines erreurs avec l’équipe des jeunes, mais depuis, il ne cesse de multiplier les prouesses avec son équipe, l’As Monaco, à chaque fois que l’opportunité lui est donnée de garder les cages, comme l’atteste ce témoignage de l’Aps : «L’ancien portier de l’Equipe du Sénégal des U20, Seydou Sy, a assuré dans les buts de Monaco contre Angers, ce samedi en match comptant pour la 25ème journée de la Ligue 1 française. Seydou a contribué à contrecarrer les ambitions d’une équipe angevine en quête de points pour son maintien dans l’élite française. Il avait déjà remplacé avec brio Danijel Subasic, lors de la 24ème journée contre Lyon, battu 3-2, victoire qui avait permis à Monaco de remonter à la troisième 3ème place du championnat. Il pourrait désormais revendiquer plus facilement un temps de jeu plus conséquent ou capter l’intérêt d’un club pouvant lui offrir une place de titulaire qui sied mieux à son talent, à l’image de son glorieux aîné Tony Sylva.»
Pour dire que l’argument de la jeunesse encore moins celui d’erreurs commises dans le passé ne sauraient lui être opposé pour lui fermer la porte à l’Equipe nationale. Pour ce cas-ci, Tony Sylva, coach des gardiens, est mieux placé que quiconque pour comprendre cela, car en son temps, on lui avait pardonné ses erreurs et il en avait pris conscience pour faire les beaux jours de l’Equipe nationale pendant une longue période.
L’écoute, le lit de l’humilité, un des facteurs par excellence de succès, a semble-t-il beaucoup souffert des relations entre Aliou avec ses pairs d’une part, et avec la presse sénégalaise d’autre part. Si l’on se fie à cette dernière qui clame tout haut avoir été victime d’une discrimination négative par rapport à leurs homologues étrangers. Pour avoir été dans des clubs professionnels de renom et participé à la haute complétion mondiale, M. Cissé est bien placé pour savoir que la capacité d’écoute constitue une des qualités fondamentales du manager.
De même, il se susurre que l’indiscipline s’est invitée dans la Tanière, suscitant en nous beaucoup d’inquiétude, car elle nous paraissait exclue pour de bon dans la Tanière depuis l’avènement de Aliou, connu pour sa rigueur et son professionnalisme. Si tel était le cas, une reprise en main de la situation s’impose par un traitement avec la plus grande rigueur. Une tentative d’occultation de la question, au nom d’un quelconque principe de préservation de l’unité du groupe, n’offre aucune garantie de succès pour 2019.
De plus, les chamboulements intervenus dans le classement lors du dernier match contre la Colombie ont été interprétés comme une abdication face à la pression populaire plutôt qu’à un choix tactique. Sinon, comment comprendre que tout ce beau monde soit resté sur le banc lors des deux premiers matchs ?
La victoire finale à la Can 2019 que tous les sénégalais attendent avec beaucoup d’impatience passe d’abord, au-delà des choix stratégiques et tactiques, domaine exclusivement réservé au coach, par la maîtrise du groupe après une sélection rigoureuse sans complaisance des joueurs capables de faire gagner.
L’heure est venue pour nos entraîneurs et dirigeants du football de comprendre qu’il ne sert plus à rien de chercher à botter en touche, par des caricatures du genre : «Il existe au Sénégal 15 millions d’entraîneurs.» Les Sénégalais connaissent leurs droits relativement à la gestion de la chose publique et ne se priveront plus jamais de donner leur point de vue, qu’il soit fondé ou pas, sur chacune des campagnes à venir et pourquoi pas réclamer des têtes.
Notre éminent Professeur de droit et économie du sport, Abdoulaye Sakho, dans sa contribution parue dans les colonnes du journal le Témoin, intitulée «Ma lecture de Russie 2018», s’est défendu contre les critiques adressées aux dirigeants de notre football en ces termes : «Dès que nos équipes se font sortir, des spécialistes sortent de partout, on exige des démissions, des limogeages, du sang neuf et c’est l’éternel recommencement, car ceux qui sont défaits deviennent les pires ennemis de ceux qui arrivent et ne souhaitent que leur échec.» Les mots nous semblent assez forts et risquent de rouvrir une plaie béante, née de la dernière Assemblée générale et qui sont en train de se dissiper avec le temps. A moins de venir à la rescousse à des amis, il est incompréhensible que notre Professeur veuille dénier le droit de critique aux Sénégalais. Dans tous les domaines où les responsabilités sont dévolues par voie élective, les défaits d’hier seront les réélus de demain, et sous ce rapport, détiennent toute la légitimité et l’expertise de la critique. Il revient à ceux qui sont aux affaires de faire taire les critiques en assumant correctement leur mission. Ne donnons pas raison à ceux qui disent que le pays est malade de ses intellectuels !
Mamadou FAYE
Grand-Yoff

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