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Le réalisateur Ladj Ly est le premier Français projeté dans la sélection officielle à Cannes cette année. Il y présente «Les Misérables», une histoire de violences policières en banlieue, décor dans lequel il a grandi puis filmé, pendant des années, les interventions des policiers.

Au cinéma, quand on parle de banlieue, on nous montre souvent des ados ou des jeunes. Là, vous nous montrez la génération d’après : pourquoi aller chez les enfants ?
Parce que c’est la nouvelle génération qui est là aujourd’hui, qui évolue dans ces quartiers qui sont difficiles, des quartiers de misère. C’était important de parler de la place de l’enfance dans ces quartiers : qu’est-ce que c’est, aujourd’hui, d‘être un enfant et évoluer dans un quartier difficile où tout est compliqué ? Quand on prend le cas de Clichy-Montfermeil, c’est 40% de chômage, une heure et demie pour arriver à Paris… je me mets à la place de ces enfants, je me demande quel avenir on leur prépare. Quand on voit la fin du film, c’est un cri d’alerte : attention, cette nouvelle génération va tout exploser. Notre génération a attendu, on a pris sur nous. Cette génération-là n’a plus envie d’attendre. On a eu 2005, quinze ans après ça n’a pas bougé. On a eu le mouvement des gilets jaunes depuis six mois… Nous ça fait vingt ans qu’on est «gilets jaunes», qu’on subit les violences policières, qu’on se prend des coups de flashball dans la gueule. Mon premier contrôle, j’avais dix ans, j’étais avec mes potes, on jouait au foot, on s’est fait contrôler par les policiers, ils nous ont maltraités, ils nous ont traités de sales macaques. Dès le plus jeune âge, ce sont des choses qui te marquent à vie. Depuis ça, je me suis fait contrôler 800 fois. Tous les jours, toutes les semaines. C’est trop. Là, on le dit à nouveau : attention. La prochaine révolution, elle arrivera des quartiers, de la banlieue, ça risque d’exploser. Ça fait vingt ans qu’on essaie de revendiquer nos droits, qu’on dit qu’on va mal, qu’on est en souffrance dans les quartiers, qu’on se sent abandonnés. On crie à l’aide, mais on ne se fait pas entendre, et on a l’impression que ce n’est que lorsqu’on est violents qu’on se fait entendre.
La colère que vous exprimez ne vous mène pas à diaboliser les policiers. Au contraire, vous dites qu’ils sont dans le même bain…
Bien sûr, ce n’est pas le but. Ce sont les misérables, tous, les habitants comme les policiers. Ils vivent la misère. Quand je me mets dans la peau d’un policier qui est là tous les jours à tourner tous les jours en moyenne huit heures dans le quartier, ils vivent aussi cette misère. Après, je ne suis pas là à les défendre non plus. J’essaie d’être le plus juste possible, et de parler d’une situation. Oui, c’est dur d’évoluer en banlieue. Ce sont des quartiers qui ont été abandonnés. Les trois policiers de mon film sont avant tout des humains. Même Chris, qui reste un connard, on s’attache à lui. J’avais envie de parler surtout de l’humain. Oui, il y en a qui se comportent très mal. Mais ça reste une minorité. J’ai l’impression que chaque fois, on se fixe sur cette minorité, on ne parle que d’eux. C’est important d’être juste, pour pouvoir essayer de trouver de vraies solutions.
Il y a une chose que l’on voit dans votre film, c’est la façon dont les islamistes jouent un rôle important.
Les islamistes, je ne sais pas si c’est le terme. Les religieux, plutôt. Moi j’habite dans ces quartiers, les religieux ont une place importante. Quand j’entends les médias parler de l’Islam, il y a un décalage total, fou et dangereux. Nous, les religieux qui sont dans le quartier, c’est tout le contraire. Heureusement qu’ils sont là. Dans mon film, quand Buzz filme une bavure policière, la première personne qu’il va voir, c’est Salah, le religieux. Ici, c’est quelqu’un de confiance sur qui il peut s’appuyer. A la fin du film, le seul qui ne se fait pas maltraiter, c’est Salah le Frère musulman.
Cela va totalement à l’encontre de l’image générale… vous montrez qu’ils ont un pouvoir pacificateur. Et en même temps, ils essaient quand même d’amener les enfants à la prière.
Il y a une certaine ironie, car il y a des jeux d’autorité, de contrôle. Quand les parents ne sont pas là, qui prend le contrôle ? Qui essaie d’avoir le contrôle sur les enfants ? Les policiers, un groupe de frères musulmans qui aimeraient bien les embrigader ? Les autres personnages du quartier qui peuvent être assez dangereux ? C’est une sorte de panier de crabes où chacun essaie d’avoir son autorité sur une population et sur des gamins qui sont un peu en errance. Nous, en tant que grands du quartier, on a une certaine responsabilité envers les enfants. Quand ils font des conneries, on les redresse, on leur dit que ce qu’ils font n’est pas bien. La scène des Frères musulmans, c’est exactement ça : ils vont voir les gosses parce que les religieux se plaignent. Ils les invitent à aller à la mosquée parce que s’ils sont à la mosquée, ils ne sont pas là à faire des conneries. Ça ne veut pas dire qu’ils vont être embrigadés. Ils vont y passer un moment, prendre le goûter, faire la prière parce que les trois quarts d’entre eux sont musulmans. Aujourd’hui, faire la prière ne fait pas de vous un terroriste : faire la prière, c’est demander pardon.
Dans votre film, il y a une grande importance de l’image…
Cela va faire 15 ans que je filme ce territoire. Pendant cinq ans, je faisais des «cop watch» où je filmais les policiers pendant leurs interventions, parce qu’il y avait beaucoup trop de violences. A chaque fois, je ramenais ma caméra, ça permettait de calmer la situation, jusqu’au jour où j’ai filmé ma bavure policière. Je l’ai postée sur internet, c’est la première fois que des policiers ont été condamnés suite à une vidéo. L’image a une force incroyable, ma caméra est une arme.
Le film est présenté à Cannes, pour une audience mondiale : vous êtes conscient de l’impact que cela peut avoir ?
J’en ai une idée : Cannes reste le plus grand festival au monde. A partir du moment où mon film est en compétition officielle, il va être vu dans le monde entier. C’est une vitrine incroyable. Et en même temps, on a des messages à faire passer : il a été tourné en France, mais il peut concerner toutes les banlieues du monde.
Vous dites souhaiter que Emmanuel Macron voie le film : si vous avez un conseil à lui donner, ce serait le­quel ?
N’abandonnez pas cette jeunesse, parce que c’est l’avenir de la France. Et aujourd’hui, on se sent totalement abandonnés. Ecoutez-nous. On va mal. Les quartiers vont mal. La France va mal, avec tout ce qui se passe. Regardez le film et entendez-nous, monsieur le Président ! C’est trop, ça va faire six mois que les gilets jaunes sont dans la rue toutes les semaines et qu’on ne trouve aucune solution. Jusqu’où ça va aller ?

Franceinter.fr 

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