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La Casamance et le conflit armé dont elle fait l’objet sont le sujet à de nombreux débats à l’échelle nationale, d’autant plus depuis la chute du satrape de Banjul et la relative accalmie des armes qui perdure depuis presque une décennie. Mieux, à l’aune de récentes déclarations d’intentions, l’observateur lambda pourrait être porté à croire à un dépôt des armes unilatéral, donc de la paix et de la fin de la redoutable question casamancaise amorcée il y a 34 années. Entre la volonté de développer et de désenclaver l’économie de la région, il subsiste en Basse Casamance la plaie de la fracture culturelle ressentie par cette région méridionale au profit de son septentrion.

casa«Cette affaire-là, elle est culturelle.» C’est en substance les mots choisis par Youssouf Coly pour définir la résolution du conflit casamançais. Ancien combattant du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc) devenu membre du groupe de contact initié par Robert Sagna, Youssouf Coly admet que la revendication culturelle n’est jamais apparue dans aucun document du Mfdc. «Vous, vous ne pouvez pas comprendre, on ne prend pas un papier pour écrire, on ne va pas à la radio pour dire ce que nous avons fait», nous rétorque-t-il. Pourtant, si l’abbé Augustin Diamacoune Senghor n’était pas un théoricien à part entière, il avait souligné l’acculturation dont faisait l’objet la partie méridionale du pays et prônait l’inculturation. Sur ce dernier terme, le supérieur général des Jésuites, Pedro Arrupe, donne sa définition le 14 mars 1978 dans sa Lettre sur l’inculturation : «L’inculturation est l’incarnation de la vie et du message chrétiens dans une aire culturelle concrète, en sorte que non seulement cette expérience s’exprime avec les éléments propres de la culture en question (ce ne serait alors qu’une adaptation superficielle), mais encore que cette même expérience se transforme en un principe d’inspiration, à la fois norme et force d’unification, qui transforme et recrée cette culture, étant ainsi à l’origine d’une nouvelle création.» Si l’on revient à l’abbé Diamacoune et au contexte casamançais pré-conflit, il ressort qu’une frange non négligeable de la population casamançaise a ressenti un malaise nourri de la frustration de n’être qu’une variable de l’idendité sénégalaise.
Pour le professeur Sidy Sadio, animateur de l’émission «Introspection» sur la radio communautaire Kasumay Fm, «il serait réducteur de résumer la question casamançaise à son volet culturel». Ce­pen­dant, il concède que l’Etat a été délibéremment ou non induit en erreur lorsque, devant la focalisation du mécontentement principalement en Basse Casamance, «il a cherché à tribaliser le conflit et à cibler les populations diolas». D’après le professeur, ces derniers se sont alors dits : «Comme nous sommes ciblés, nous allons replonger dans les valeurs les plus ancestrales et revisiter notre histoire.» Loin de résumer la question culturelle casamançaise à la seule question identitaire diola, le maquis a ratissé large embrassant l’ensemble des groupes culturels de la Casamance naturelle : mandingue, mancagne, balante, manjak, peul, etc.
34 ans après, le cantonnement de la question casamançaise au maquis a raffermi l’acculturation décriée par Dia­macoune Senghor. Il suffit d’évoluer dans les artères de Ziguinchor pour vite se rendre compte que le wolof, langue des «administrateurs sénégalais», est devenue le moyen de communication jusque dans l’intimité du foyer. Idem pour la musique où à l’instar du mbalax qui supplante la musique cabo sur les ondes et dans les quartiers. Les jeunes semblent les plus perméables à ces infusions «nordistes». Djibril Goudiaby, directeur artistique de la compagnie théâtrale Boussana, emboîte le pas d’une culture si ce n’est oublié, mais délaissée, car méprisée : «La question fondamentale est la mise en exergue de ce que nous sommes. A un moment donné, les gens ont tendance à se dire on n’est pas écouté à la radio, ce que nous faisons ne se montre pas à la télévision ou notre langue n’est pas reconnue.» Toutefois, il reconnaît que les choses bougent depuis l’alternance de 2012 : «Le gouvernement actuel l’a compris. En tant que directeur du Festival Casa­mance en scène, créé en 2007, je peux afffirmer que jusqu’en 2012, nous n’avons eu aucune aide du ministère de la Culture et de la communication. Et heureusement depuis 2 ans, il nous accompagne. On s’est dit, enfin ils ont compris.»

casamance21La culture comme vectrice de la résolution de la crise casamanaçaise
Direction Diouloulou à 70 km au nord-ouest de Ziguinchor sur la route de Kafountine, mais aussi de la frontière gambienne. Le tronçon qui relie cette bourgade à Bignona, 50 km plus au sud, a été refaite récemment. Sa réputation pas encore baptisée au plus fort de la crise d’«axe du mal» du fait qu’il concentrait braquages et embuscades, il abrite encore quelques casemates que des soldats garnissent pour se protéger d’un chaud soleil. Peu de véhicules empruntent cette voie parsemée de troncs d’arbres mis en travers venant freiner et réguler la traversée de chaque véhicule à chaque hameau rencontré. La zone abritant Diakay, le seul cantonemment du Mfdc sur le front nord, demeure sous la vigilance accrue des forces armées sénégalaises. Cette renommée sinistre ne peut que déplaire à des populations déjà meurtries par les jours les plus sombres du conflit.
Seyni Badji, membre du Cadre de réflexion et d’appui au développement économique et social de la Casamance (Cradesca) qui travaille avec le commandement de Diakay depuis l’avènement à la présidence de la République de Abdoulaye Wade, avait initié avec ses pairs le Forum de Diouloulou. Ce forum avait permis de mettre en exergue l’importance de la mise en valeur de la culture comme outil de résolution du conflit à l’échelle local : «Nous avions pensé que le soubassement du conflit était culturel. A un certain moment, le problème de compréhension entre administrés et administrateurs était criant. Ce différend d’acceptation socio-culturel a persisté jusqu’en 1982, puis éclaté quand les femmes ont marché à la gouvernance de Zi­gui­nchor, munies de leurs calebasses.» Faisant du prisme culturel la clé des portes menant à la paix, Seyni Badji et ses camarades travaillent au niveau communautaire «là où le culturel est encore bien ancré» sur le projet En droite ligne vers les négociations. Mamadou Sané, président du Festival de Diouloulou, revient sur la genèse de la création de cet évènement il y a 7 ans : «Nous voulions créer des mécanismes à même de présenter une image de Diou­loulou sous un autre angle que celui véhiculé alors. On s’est dit que chaque année en décembre, on allait parler de manière joyeuse de l’arrondissement.» L’aspect transfrontalier est mis en avant du fait de la proximité avec la Gambie et des relations quelquefois heurtées entre les populations, mais avant tout de faire revivre les traditions du Fogny-Kombo. Il déplore le manque de soutien au niveau national en dépit du récépissé de reconnaissance de l’association qui gère le festival par le gouverneur de la région de Ziguinchor : «A chaque fois que le festival est organisé, nous envoyons des lettres d’invitation en particulier à l’antenne sud de la Rts, mais malheuresement aucune réponse ne nous vient en retour». Mamadou Sané n’en démord pas : «La Casamance a besoin d’une grande promotion pour que les choses se calment.»
Retour à Ziguinchor sur le campus de l’Université Assane Seck, le Professeur d’anthropologie Paul Diédhiou observe un retour de certaines manifestations culturelles comme la circoncision qui, dans les années 90, avait été mises en veilleuse du fait de l’escalade du conflit. Cette résilience démontre, selon lui, que le discours autour du développement économique impulsé par le gouvernement ne trompe pas beaucoup de Casamançais : «Il y a des gens fondamentalement indépendantiste. On croit que c’est une minorité, mais au niveau des populations et surtout de la frange intellectuelle il y a des gens qui ne le disent pas ouvertement, mais quand vous discutez avec eux, vous allez vous rendre compte qu’ils sont fondamentalement indépendantistes. Il faut affronter ce problème et celui du mépris culturel.» Concernant le rapport médias et conflit, l’universitaire reprend le titre de l’ouvrage de René Capain Bassène : «C’est un conflit oublié, très peu médiatisé ou quand le traitement en est fait, il se résume au sensationnel.» Pour Nouha Cissé, ancien proviseur du lycée Djignabo de Ziguinchor, mais également ancien président du Casa-Sports, la Casa­mance et en particulier sa partie occidentale conservent une résilience face à la déperdition culturelle ; ce qui peut parfois confiner les populations à ostraciser l’altérité : «Nous avons deux types de Casa­mance, et les populations de la Basse Casamance sont restées en grande partie dans des traditions qui ont eu pour ancrage leurs valeurs culturelles. Il s’est développé une sorte de culture endogène qui a une emprise très forte sur les populations, y compris sur la langue. Les valeurs culturelles ont été très peu altérées par l’influence extérieure, arabe en particulier. En conséquence de quoi, ici les gens tiennent beaucoup à leurs valeurs culturelles en même temps qu’ils tiennent beaucoup à leur langue. Il y a une sorte d’instinct de conservation : on a peur d’être envahi. Les gens vous disent qu’il y aurait une sorte d’invasion culturelle.»
Le conflit casamançais, s’il semble tirer à sa fin pour sa partie belliqueuse, demeure confiné à sa plus simple expression ; celle d’un imaginaire fait de maquisards ayant épousé la forêt comme le refuge d’une Casamance irrédentiste et singulière. Pourtant, la Casamance est plurielle dans ses indentités culturelles. Elle souffre de sa réduction au conflit qui l’empoisonne depuis 34 ans, l’enchevêtrant à un Sénégal qui lui fait la cour sans cesse, mais sans doute sans comprendre les tréfonds de son être. La culture est au début est à la fin de tout, selon les mots du premier président de la République du Sénégal et il est temps d’embrancher ce manche pour tenir le pays à la vertical du sud au nord et non l’inverse.

bdavid@lequotidien.sn

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