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A la veille de la célébration de la fête de l’indépendance du Sénégal, j’avais été invité à une émission à la Rts et le débat tournait autour du civisme. Après une de mes réactions au cours de cette émission enregistrée, la présentatrice m’avait demandé de censurer le passage relatif à la mendicité dans les rues que ne pratiquait qu’une frange de la population sénégalaise. A tort ou à raison, ce passage n’a pas été diffusé.

Pour dire que les récents développements de l’actualité mondiale ont montré une nouvelle stratégie dans le traitement de l’information. Si d’un côté, on fait dans la démesure, la recherche du profit ou de la primeur, d’un autre c’est l’omerta, le «black-out» total pour préserver une image ou une identité.
Au-delà du souci d’adopter une posture quelconque vis à vis d’un évènement, se pose la problématique du contrôle de l’information face à la liberté de la presse, des choix à opérer sur la stratégie, mais également des mesures à prendre devant l’énormité des dégâts causés.
I. CONTROLE DE L’INFORMATION:
La presse sert de relais entre les populations et les sources. Qu’elles soient traduites en évènement vécu ou rapporté, les sources de l‘information sont pour la plupart travesties par la ligne rédactionnelle du média diffuseur (pro-gouvernemental ou non) ou par les sensibilités du journaliste. C’est pourquoi, une scène couverte par des organes différents est souvent rapportée sous plusieurs angles aux auditeurs, lecteurs et téléspectateurs, jetant ainsi le doute sur la sincérité du médium, voire la véracité des contenus. Les effets qu’occasionnent de tels traitements peuvent être désastreux sur l’opinion publique et créer un fossé entre gouvernants et gouvernés.
Dans les faits, des informations relatives à la sécurité de l’Etat, à l’intimité des autorités de toutes sortes, ont été étalées sur la place publique, allant même jusqu’à jeter le discrédit sur les institutions. Ces dérapages impunis ternissent l’image de marque des victimes, en leur portant des coups qu’un démenti ne pourra jamais effacer. Doit-on continuer à faire  les sourds devant une telle situation? La réponse sera non car on ne devrait pas, dans un Etat de droit, ne pas recadrer les gens et amener chaque citoyen, à quelque niveau qu’il soit placé, à exercer ses droits et devoirs que lui confère notre Constitution. Se pose alors la question de la liberté d’informer.
11. Liberté de la presse:
Une des facettes de la panoplie des devoirs des gouvernants est d’informer les populations sur les actes qu’ils posent conformément au projet de société pour lequel ils ont été élus.
Si les journalistes sont couverts juridiquement, ils doivent aussi faire appel, en leur for intérieur, à ce souci citoyen de sauvegarder les acquis régaliens, mais surtout de porter la bonne information à leurs concitoyens qui  en ont le droit, comme tous les autres droits prévus par notre charte nationale. Mais ces différentes dispositions prévues dans toutes les chartes fondamentales des pays, sont battues en brèche par des comportements remettant même en cause l’amour que ces acteurs ont pour leur patrie.
L’expérience vécue à la direction de l’Information et des relations publiques des Armées (Dirpa), m’a permis de noter la gravité de certains articles. Aujourd’hui, on relatera dans le détail les mouvements des troupes et de matériel au Port de Ziguinchor et demain un autre se paiera le luxe de produire des articles à la limite séditieux, mus uniquement par des soucis mercantiles. Comme ce correspondant d’un grand organe de la place qui a rapporté que les Usa ont adressé au Mouvement des Forces démocratiques de Casamance (Mfdc), une demande d’autorisation de déminer la Casamance, procédure que le lambda trouve inopportune et en dehors des règles diplomatiques. Acculé, ce journaliste a parlé d’un tract qui serait en sa possession pour enfin se dédire et se confondre en excuses plates et avancer qu’il est pigiste et payé mensuellement au prorata du nombre d’articles ou d’éléments envoyés à la rédaction centrale. On ne saurait jamais imaginer le niveau de cette inconscience, mais aussi la légèreté de son directeur de publication, car le simple réflexe de recouper cette information lui éviterait ce démenti qu’il était obligé de diffuser. Mais le mal était déjà fait, avec des commentaires acerbes à l’endroit de notre vaillante Armée, une des rares armées au monde à avoir contenu un mouvement irrédentiste après celle du Sri Lanka.
Sur un autre plan, la presse s’érige en organe de renseignement collectant des informations relatives à des affaires pendantes en justice. Mais la question est de savoir si le journaliste déontologiquement bien formé peut-il profiter des fuites émanant de citoyens véreux, fussent-ils des hommes de tenue? Mais que faire devant ces dérives ? Doit-on aller vers la dépénalisation des délits de presse? Le pas à franchir présente beaucoup de risques.
12. Dépénalisation des délits de presse:
Une société doit toujours évoluer en fonction des mutations et avancées qu’elle enregistre. Les situations vécues dans les années d’indépendance et de parti-Etat, ne sont semblables ni dans une totale démocratie, ni dans un environnement marqué par des ressources humaines de qualité. Mais pour asseoir une telle ambiance, il serait utile d’atteindre un certain niveau de maturité dans le traitement de l’information, mais aussi impérieux d’instaurer, par une législation rigoureuse et encadrée, les limites à ne jamais franchir. Ceci nous mènerait à non pas sacraliser outre-mesure nos institutions, mais à les protéger au mieux pour l’intérêt de la République et éviter de trouver des connotations politiques aux offenses réelles faites à l’endroit d’institutions ou d’autorités nanties de pouvoir de décision.
II. CHOIX STRATEGIQUES:Les évènements quotidiennement vécus dans le monde et rapportés dans les médias montrent deux visages qui ne sont rien d’autre que des visions différentes ou une volonté manifeste d’orienter l’opinion publi­que. D’un côté on montre délibérément tout ce qui est collecté et d’un autre une sélection est opérée: la censure ou l’autocensure.
21. Autocensure: Le cas des Etats-Unis d’Amérique:
Depuis la guerre du Vietnam avec ses dégâts collatéraux immenses dans la société américaine, le gouvernement des Usa a interdit la diffusion d’images montrant des linceuls enveloppant des corps de GI’S. Ce fut aussi le cas le 11 septembre 2001, après l’attaque des tours jumelles de New-York, en Irak et en Afghanistan.
Pourtant les plus grandes chaînes de télévision mondiales (Cnn, Nbc, Lci, Euronews, etc.) ont couvert ces derniers évènements et aucune parmi les américaines n’est allée dans le détail. Les blessés ont été transférés dans les hôpitaux et rien de signifiant n’a filtré.
En définitive, même si les américaines montrent tout ce qui concerne les autres évènements (massacres au Rwanda, par exemple), on peut légitimement leur accorder un satisfécit, ne serait-que que d’avoir évité de heurter les familles des victimes.
Le cas britannique : «le chatham House»
Dans la culture britannique, ce concept a été développé en 1927 en premier lieu au parlement et érigé en règle absolue dans la conservation des informations. Chaque fois qu’une information sensible est traitée au niveau de ce parlement, ce principe était décidé et conservé au niveau des parlementaires, verrouillé et inaccessible aux non-membres de ce parlement. L’identité des intervenants étant conservée au secret et aucune fuite ne peut émaner de ces échanges. C’est un niveau de culture me dira-t-on, mais possible dans une démocratie où l’Etat prime sur le parti, ce qui est loin d’être le cas de notre pays.
22. Censure:
Cette mesure intéresserait davantage les jeunes Etats dotés de médias mal structurés. L’architecture de notre presse donne à la limite des frissons. Au premier échelon figurent des correspondants sortis du néant, non embauchés, non formés et constituant les premiers auteurs des dérapages. Ensuite viennent les journalistes bien formés confinés dans les rédactions, les directeurs de publication, souvent attraits en justice, débordés ou même peu attentifs à ce qui est publié. Cette situation conduit irrémédiablement à des procès, des condamnations, des dérapages ou à des traitements partisans de l’aide à la presse.
Toutes les déclarations faites au cours d’interviews, d‘entretiens ou d’émissions enregistrées  doivent être vues sous tous les angles avant d’être diffusées. La raison en est simple, car les autorités ne sont pas souvent bien préparées à la communication et une maladroite déclaration peut entrainer des dégâts collatéraux immenses. Le plus grand danger réside dans les sorties improvisées et faites en direct devant les médias. A ce niveau, quelles que soient les dispositions qu’on pourrait prendre, l’effet est immédiat et fait souvent les choux gras de la presse pour de longues années : «Cette jeunesse malsaine» reste toujours dans les mémoires.
La censure doit être un devoir citoyen, un effort personnel suivant la morale, mais également un souci de préservation de certaines valeurs au niveau des corporations qui réagissent dans la presse et des rédactions. Elle est de mise pour les médias bien organisés, responsables et sur la base d’une éthique avérée et solide.
-La sortie du général Mansour Niang :
Même si les propos ont été confirmés par l’intéressé, compris et reconnus par la majorité des Sénégalais, le directeur de publication de ce quotidien devrait appeler l’attention de l’officier général sur le caractère très sensible des termes utilisés. Une reformulation de ses propos éviterait la réplique de Cheikh Ndiaye Teranga qui ignore totalement qu’un officier général est un «très grand Monsieur» et qui attaque indirectement le Président de la République d’alors qui l’a nommé.
-Les empoignades à l’Assemblée :
Les Sénégalais ont été heurtés par les images diffusées et montrant nos honorables députés s’injuriant comme des badauds en tant qu’honorables mandataires du peuple. Si l’enjeu politique passe en premier pour eux, ces comportements ne font que désacraliser et discréditer la représentation nationale. Y a-t-il une nécessité de couverture des plénières, la réflexion pourrait s’ouvrir sur ce point.
III. MESURES A PRENDRE: A mon humble avis, notre pays a démocratiquement atteint un niveau pouvant nous permettre d’enregistrer d’autres avancées dans les rapports avec la presse. Une amélioration devrait nous amener à:­­
-dépénaliser le délit de presse: Ce serait non pas un feu vert à la calomnie, la désinformation ou la propagande, mais une manière d’accéder à une avancée significative dans le statut du journaliste et une mise au-devant de ses responsabilités
-interdire le traitement des informations relatives à la sécurité du pays: A l’heure de l’engagement de toutes les forces vives du pays pour juguler les menaces sécuritaires, un pas important pourrait être franchi dans la conduite des actions que mènent les Forces de défense et de sécurité et les services de renseignement, pour la sauvegarde de notre intégrité territoriale et la protection des populations et de leurs biens
-revaloriser les ressources humaines en n’autorisant l’exercice de la profession qu’aux personnels formés dans les écoles de journalisme: Si la corporation n’est pas infiltrée par des intrus, on gagnerait en disposant de contenus bien élaborés et éviter aussi de servir des subsides à des non professionnels
-accentuer le contrôle de l’information: Mieux doter et structurer les organes de contrôle des médias et mettre sur pied un dispositif coercitif de premier niveau pour avoir une meilleure mainmise sur les productions
-accroître l’aide à la presse: pour une éclosion des talents sur la base d’une répartition équitable que l’organe de contrôle se chargerait d’étudier
-favoriser l’accès à l’information à toutes les couches de la population: Ce domaine relève des autorités et pourrait s’orienter vers le développement  des langues locales et la création de médiums qui ferait le reste.
CONCLUSION:
Le développement demeurera toujours une synergie relationnelle entre l’homme, les moyens et la politique, la stratégie menant à un résultat visé.
Les occidentaux ont toujours exhibé les facettes noires de nos réalités et occulté nos valeurs et nos progrès dans beaucoup de domaines. Si  nos efforts doivent nous orienter vers des lendemains meilleurs, les nouvelles technologies de la science et de l’information sont devenues des armes incontournables pour toutes les sociétés. Chercher à optimiser leurs avantages signifie prendre le taureau par les cornes, en assainissant la corporation et accentuant notre esprit régalien. Chaque pan de notre Nation doit jouer sa partition et chaque corporation doit aussi se restructurer et aller de l’avant, si on veut être au rendez-vous du développement, mais le respect du prochain et l’amour de la patrie sont les passerelles qui doivent nous y mener.

Lieutenant-colonel (ER) Adama DIOP
Ancien Chef de la Division Médias et Stratégies
De la Direction de l’Information et des Relations
Publiques des Armées (Dirpa)
Ada_diop2003@yahoo.fr

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