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On reproche à la France sa reconnaissance tardive de l’engagement des tirailleurs sénégalais pour la défendre. Mais à côté de cet aspect, il est noté une absence ou manque de réappropriation mémorielle de l’engagement des tirailleurs sénégalais par les Africains eux-mêmes. En témoigne la commémoration du centenaire de la fin de la première guerre mondiale qui reste timide en Afrique.

L’Afrique, à travers les tirailleurs sénégalais, a payé un lourd tribut durant la première guerre mondiale. Elle a été entraînée dans un sanglant conflit qui ne la regardait pas. Est-ce une raison de zapper la commémoration de cet évènement tragique alors qu’un peu partout dans les pays européens, ce week-end sera marqué par la commémoration du Centenaire de la fin de la première guerre mondiale ? En France par exemple, le Président Macron a réalisé une «itinérance mémorielle». Dans ce cadre, le Président français s’est adonné à une «reconnaissance jugée tardive» de la France à l’engagement des tirailleurs sénégalais pendant la grande guerre. Le 6 novembre, le Président Macron a inauguré à Reims le monument aux Héros de l’Armée noire qui témoigne du rôle joué par les soldats noirs enrôlés par le colonisateur français pour participer à cette guerre. Cette cérémonie est perçue comme un devoir de reconnaissance de la France à l’endroit de ces tirailleurs. Seulement, il est constaté qu’en Afrique la commémoration n’est pas ressentie, les Présidents africains sont associés à ces événements, mais dans leur terroir rien n’indique que leurs ancêtres ont joué un rôle important dans cette grande guerre. Le Président du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta, a été invité par son homologue français lors de l’inauguration du monument aux Héros de l’Armée noire. Le choix du Président malien pour participer à cet événement s’explique aussi par le fait qu’à Bamako il a été érigé le même monument en 1924. Même si un Président africain a pris part à la restauration de ce devoir de mémoire, il l’a été comme invité. Pourtant, le rôle joué par les Africains dans cette guerre est loin d’être négligeable. Rien que l’Afrique noire a offert plus de 164 mille combattants dont 33 mille 320 ont été tués. Qu’est-ce qui explique alors cette absence de réappropriation mémorielle de cette histoire par les Africains eux-mêmes ? Dans un article publié sur le site de Tv5 Monde, consacré à ce devoir de reconnaissance de la France, cette question a été abordée. L’article souligne que durant la période de la décolonisation, l’Afrique a voulu se détacher de cet événement. Cela s’explique, souligne le document, par le fait que «pendant la période de décolonisation, l’Afrique a voulu oublier ce passé devenu douloureux qui rappelle beaucoup trop la période coloniale».

Une question mémorielle devenue secondaire
Interrogé par cet organe de presse, Julien Fargettas, directeur départemental de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre de la France, renseigne qu’après «les indépendances, il y a eu dans certains pays africains une volonté de, non pas rejeter ce passé colonial, mais de passer à autre chose». Selon M. Fargettas, «ce passé colonial, c’était les tirailleurs sénégalais, leur combat, leurs expériences». Poursuivant ses explications, il estime que «cette question mémorielle d’histoire est devenue secondaire au profit du développement de ces pays, de leur accès à l’indépendance, du développement de la vie politique locale». Le directeur départemental de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre soutient qu’on a «vraiment assisté à une réappropriation mémorielle de certains pays africains 40 ou 50 ans après les indépendances», mais dans les faits, elle reste timide. La preuve, avec la commémoration du centenaire de la fin de la première guerre mondiale qui n’est pas très ressentie en Afrique. La réponse pour la réappropriation de cette histoire peut être trouvée dans l’invite faite par l’écrivain Alain Mabanckou lors de l’inauguration du monument des Héros de l’armée noire à Reims. Selon l’écrivain congolais, «cette colonisation a été écrite par l’Europe. Il faut maintenant une réécriture de cette colonisation par les Africains». Pour lui, celle-ci «commence par la reconnaissance de nos pères, frères, cousins qui sont tombés pour la France». Le dernier tirailleur sénégalais est décédé au Sénégal le 10 novembre 1998. C’était la veille de la cérémonie lors de laquelle la France devait lui remettre la Légion d’honneur. Peut-être au Sénégal les choses vont bouger après la publication de l’Histoire générale du Sénégal : Des origines à nos jours, dont le projet est coordonné par le Pr Iba Der Thiam.
dkane@lequotidien.sn

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