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Si les autorités russes n’ont pas grand cœur à célébrer les 100 ans d’une révolution qui œuvra tel un ouragan sur le siècle dernier, au Sénégal, un comité préparatoire s’est mis en place pour célébrer cet évènement considérable de l’histoire contemporaine de l’humanité. Le premier jalon a été posé samedi avec le platoniste Djibril Samb et son exposé sur Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine à travers son parcours d’homme, entrechassé entre l’intellectuel et le politique.

John Reed, journaliste étasunien, néanmoins socialiste et témoin direct des évènements, publiera l’année de sa mort en 1920 un ouvrage préfacé par Lénine et à l’écho retentissant : Dix jours qui ébranlèrent le monde. Moins d’un demi-siècle après l’écrasement de l’embryon d’une première révolution prolétarienne à travers la Commune de Paris de 1871, une poignée de Bolcheviks s’emparent, presque sans effusion de sang, du pouvoir en Russie. A l’avant-garde de cette révolution, Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine. Sous sa férule, ce pays qui sortait il y a peu des limbes du servage allait prendre une place considérable dans l’histoire de l’humanité, la débarrassant du joug des Nazis et jusqu’à placer pour la première fois un homme en orbite spatial tout en payant une contre-partie demesurée pour arriver à cela. Si la mémoire des hommes est sélective, il n’en demeure pas moins que loin des latitudes ouraliennes, des militants et universitaires sénégalais façonnés par ce grand coup de balai de 1917 ne pouvaient manquer de contribuer à leur manière à la commémoration de la révolution bolchevique. Ils ont alors prié le Professeur Djibril Samb, retraité non moins prolifique puisqu’il n’a jamais autant publié quand il enseignait à l’Université, de se prêter à l’exercice d’«une leçon inaugurale» d’un cycle de conférences en guise d’«université populaire» qui devrait s’étaler au-delà de 2017, d’après les organisateurs. Autour de la double figure de l’intellectuel et du politique, Djibril Samb a peint durant trois tours d’horloge un Lénine plus vrai que nature, réalisant une plongée vers les racines du jeune Vladimir en insistant sur les influences intra-familiales comme celles périphériques, notamment ses lectures qui ont fomenté la pensée et la stature politique du révolutionnaire.
L’audience de la salle Amady Aly Dieng s’est émue de son exposé dans une discipline digne des militants marxistes-léninistes ou de fervents talibés. En s’appuyant en particulier sur les souvenirs rédigés par son épouse, Nadeja Kroupskaïa, le Professeur Samb brosse le portrait d’un homme dont les conditions d’existence lui ont permis d’acquérir une solide culture classique lui permettant de «discerner toujours avant de cerner et de supputer avant de décider, car toute véritable pensée se décline d’abord comme une volonté de structure d’ordre». Pour l’universitaire, «il est en effet pire désastre pour l’esprit que le défaut d’ordre, toujours et partout là où est l’ordre, là aussi est le chemin qui conduit au but». Et c’est en effet sa rigueur, sa volonté d’imposer sa raison envers et contre tout qui ont mené Lénine à renverser la table à Petrograd en 1917.

Se débarrasser du vieux monde
En mettant en exergue l’affiliation de son frêre aîné Alexandre à l’aile armée du mouvement Narodnaïa volia (Volonté du peuple) qui assassina le Tsar Alexandre II en 1881, il sera pendu en 1887 pour avoir participé à un complot pour tuer son successeur, et le rôle déterminant que joua ce drame familial sur la conduite à venir du jeune Volodia (le diminutif de Vladimir), mais également ses lectures comme Que faire ?, le roman de Nikolaï Tcher­ny­chevski qui met en scène un archétype de révolutionnaire ascétique que Lénine lira dès ses 14 ans, Djibril Samb esquisse la trame de toute une vie : se débarrasser du vieux monde. Au cours de son exposé qui s’est attardé sur la stature d’intellectuel et notamment son œuvre écrite, le platoniste Samb a longtemps disserté sur le caractère philosophique de la pensée léniniste sans pour autant laisser en jachère l’action politique de la déportation en Sibérie jusque dans ses exils en Europe occidentale. S’attardant sur la définition d’intellectuel et de politique, il a néanmoins éludé toute la partie critique sur l’exercice pratique du pouvoir de 1917 à sa mort en 1924. Pour Thierno Diop, Professeur de philosophie politique au Cesti et organisateur de cette conférence, là n’était pas le sujet : «Il nous a décrit Lénine tel qu’il est en délaissant la politique politicienne pour nous montrer deux figures de Lénine en essayant d’être le plus objectif possible en puisant aux sources. D’autres conférences auront lieu sur la révolution russe, la construction du socialisme et il n’y aura pas de sujets tabous. Ce centenaire n’a pas vocation à faire l’objet d’apologie, mais de jeter un regard critique sur cette révolution et tirer des leçons en vue d’avancer.»
D’autres activités de ce type sont donc prévues, notamment en 2018, avec un symposium à l’Ucad pour célébrer les 200 ans de la naissance de Karl Marx, organisé par les Départements de philosophie et d’allemand.
bdavid@lequotidien.sn

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