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Cheikh Ahmadou Bamba était un résistant à la colonisation, mais sa résistance revêtait plutôt une forme éminemment culturelle et non-violente. D’ailleurs, il est possible d’affirmer que sa résistance était dirigée contre tout pouvoir injuste, comme du reste l’enseigne le tasawwouf ou soufisme dont il se réclamait. Avant l’installation définitive du pouvoir colonial dans le pays wolof après la mort, en 1886 de Lat Dior, l’un des derniers souverains résistants, le Cheikh s’était déjà signalé par son opposition à l’oppression du Peuple par les rois et leurs alliés dans la classe maraboutique.
Avec l’imposition du régime colonial, Cheikh Ahmadou Bamba s’érigea en défenseur des valeurs et de la culture islamique locale, à travers l’instauration d’un système d’éducation (taalim, tarbiyya, tarqiyya, tasfiyya) dont le but ultime était de protéger les musulmans contre les visées assimilationnistes de la colonisation française qui a débarqué en Afrique dans le «Cheval de Troie» de la mission civilisatrice française.
Sous ce dernier rapport, il a réussi à mettre en œuvre une contre-culture efficace dont les effets sont encore visibles à ce jour.
Serigne Touba, comme il l’a lui-même affirmé, avait une connaissance approfondie et exceptionnelle de la langue arabe, mais la Mouridiyya a donné au Sénégal ses plus talentueux écrivains en wolofal. Les Mourides jouent un rôle important dans la préservation de la pureté de la langue wolof. On peut évoquer également la recherche de l’autonomie dans la production du savoir islamique, la revendication d’une identité musulmane décomplexée et le refus de la subornation aux courants religieux étrangers. Cette authenticité  culturelle s’exprime également à travers l’habillement, l’éthique de comportement, l’habitation et l’aménagement de l’espace ainsi que les relations communautaires.
Cette résistance s’exprime également sur le plan économique. Cheikh Ahmadou Bamba considérait l’indépendance économique comme l’un des piliers de la religion.
Le triptyque Jàng, julli, bay en est l’illustration la plus achevée. C’est cela qui expli­que l’ardeur des Mourides au travail qui est une traduction de la notion de khidma ou service. Beaucoup de chercheurs ont écrit sur le rôle du travail dans la Mouri­diyya et certains ont même spéculé que la mystique mouride du travail pourrait servir de fondation à une idéologie du développement pour le Sénégal.
Les colons français avaient bien compris que la Mouridiyya représentait un obstacle pour leurs visées de domination. La colonisation culturelle est un pendant à la domination coloniale. Il est difficile d’assimiler un Peuple profondément enraciné dans ses valeurs et traditions historiques nationales. De même, l’indépendance économique est le garant de la liberté. Etant bien entendu que produire, c’est d’abord résister. Le Sénégal doit aujourd’hui méditer sur les enseignements et la pratique de Cheikh Ahmadou Bamba. Le contexte à certes changé. Nous ne vivons plus sous le régime d’une colonisation à domicile, mais les rapports de pouvoirs entre la France et le Sénégal sont quasiment intacts. Le prestige sans cesse croissant de la Mouridiyya, surtout parmi la jeunesse urbaine, s’explique en partie par l’image de résistant à l’entreprise coloniale française et d’icône de la philosophie du compter sur soi-même, projetée par le guide de la Mouridiyya.
Il ne fait aucun doute que le guide suprême de la Mouridiyya fut un résistant anticolonial de haute facture ainsi qu’en atteste en 1927 à l’occasion de son rappel à Dieu le témoignage du gouverneur général de l’Aof Jules Henri Carde : «Nous n’avons jamais pu lire de façon transparente le comportement de Cheikh Ahmadou Bamba dont la loyauté à l’autorité coloniale était pour le moins suspecte.»
Youssoupha BABOU
Instituteur principal de classe exceptionnelle
à la retraite
Ancien adjoint au maire
de Mbacké

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