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L’œuvre de Cheikh Omar Al-Foutiyou Tall a permis une large expansion de la Tijaniyya dans toute l’Afrique occidentale. C’est par son biais, en passant par Cheikh Al-Fahim Yoro que Seydi El Hadji Malick Sy reprit le flambeau et porta au plus haut la bannière de la confrérie avec notamment un travail inouï de vulgarisation. Cet article a été publié sur bakarysambe.unblog.fr.

A l’image de celui dont il a hérité, Cheikh El Hadji Malick Sy n’a pas bénéficié de circonstances paisibles pour dérouler sa méthode et sa philosophie. Le fameux principe soufi de Haml adhal wara (supporter les adversités) afin de progresser et mieux servir Dieu et les hommes, a guidé son action. Serigne Alioune Guèye l’exprime dans sa Marthiya (Ala nafsihi kam Aktharal Durra wal Adha / linaf ‘il baraya wal-ilahi bi marsaddi). Maodo a trouvé le Sénégal ou il a réussi à implanter la Tijaniyya dans une situation plus que désespérante qui pourrait saper le moral des plus déterminés (Ata wa biqaul ardi Zulmun wa Zulmatun, nous rappelle Serigne Alioune Guèye). Mais il a réussi à illuminer les cœurs et sauvegarder la flamme de l’Islam dans son expression la plus vitale.
Cette fierté du Sénégal et de la Umma islamique consolidera le caractère Muhammadien de la conduite du Tijani en dédiant sa vie entière au prophète de l’Islam. L’œuvre de Cheikh El Hadji Malick Sy est dense et d’une grande variété [1]. Mais la thématique la plus commune est celle du Madîh, panégyriques dédiées au Prophète de l’Islam. Le Khilâçu Dhahab, ce joyau poétique, mais aussi mine inépuisable pour tout féru de Sîra (Hagiographie du Pro­phète), est devenu le symbole et l’illustration de son inimitabilité dans ce genre, trouvant ses origines depuis l’aube de l’Islam. De Ka’b Ibn Zuhayr et Hassan Ibn Thabit à Muhammad Al-Busayrî, on ne peut dénombrer les personnages illustres qui se sont distingués dans cet art prisé des soufis et dans lequel Cheikh El Hadji Malick Sy est un maître incontesté. A qui d’autre doit-on d’ailleurs la démocratisation du Gamou, évènement qui est rentré  dans l’ordinaire et célébré  un peu partout dans ce pays ?
Grâce à Cheikh El Hadji Malick Sy, le musulman sénégalais a ceci d’enviable : vivre en permanente connexion avec la Sira du Prophète à tel point que ce dernier lui devient tout a fait familier. Il a su traduire ce caractère Muhammadien de la Tijaniyya, développé plus haut, en une réalité non seulement conçue mais sentie et vécue. Qui d’autre mieux que lui a su rendre à Seydina Muhammad (Psl) ce qui lui revient ! Dans chaque facette de sa vie, Seydi El Hadji Malick renvoie tout au Prophète Mouhammad (Psl). Le point d’orgue de cet amour du Sceau des Prophètes et la volonté d’élever, autant que possible, celui-ci à son plus haut degré est l’inimitable Khilâsu Dhahab fî Sîrati Khayril ‘Arab dans lequel il adopte la rime en «m» (d’où l’appellation mîmiyya) et le mètre al-basît tel que le fit Muhammad al-Bûsayrî, l’auteur de la Burdah, quelques siècles avant.
Mais là où Seydi El Hadji Malick Sy innove c’est dans sa connaissance du contexte socio-historique dans lequel vécut le Prophète. Il navigue, constamment, entre la vie du Prophète et l’évocation de ce contexte avec une culture historique qui peut étonner plus d’un. Malgré le manque chronique d’ouvrages de références qui caractérisa son époque, la difficulté de les acquérir, sans parler de la complexité de l’environnement historique qui vit la naissance du Prophète (PSL), Maodo nous abreuve de connaissances sur Rome, Byzance, Chosroes, Anou Shirwân et les autres. Sa con­naissance géographique doublée de sa maitrise de l’histoire qui se dégage de nombreux écrits reste encore une énigme et une source d’admiration pour quelqu’un qui n’a quitté le Sénégal que pour le pèlerinage à la Mecque. Lorsque Seydi El Hadji Malick Sy, dans son approche de la vie du Prophète et du berceau de la révélation, le Hijâz, en arrive à donner, avec une précision inouïe, les noms de lieux et de repères encore méconnus par les habitants-mêmes de ces régions, l’on ne peut qu’encore admirer ses efforts inestimables pour l’acquisition du savoir.

Du savoir comme mode d’action et de stimulation spirituelle : la méthode  Maodo
Nombreux sont les hommages qui lui ont été rendus, dans ce sens, par les personnages les plus illustres de l’islam en son temps. Mais, à côté de celui de Serigne Serigne Hâdy Touré, Cheikh Thioro Mbacké a exprimé, de la plus belle manière, cette secousse qui venait de toucher l’islam du Sénégal en disant que «c’est un pilier de la religion qui venait de s’effondrer» en cette année 1922 qui l’a vu partir (tahaddama ruknu-d-dîni). Il remarque qu’avec la disparition de Seydi El Hadji Malick Sy, c’est un véritable esprit éclairé qui venait de faire défaut au monde des oulémas (kamâ khasafal qamâru), telle l’éclipse couvrant d’ombres la luminosité de la lune.
Ces témoignages ne peuvent entrer dans le registre de la complaisance car les actes posés par Cheikh El Hadji Malick Sy, eux-mêmes, sont là, intacts et encore plus éloquents. Outre la qualité de leurs auteurs, ces hommages qui sont rendus à El Hadji Malick Sy sont corroborés par son action en faveur de l’islam. Le savoir est son cheval de bataille, et à l’enseignement pour le transmettre, Maodo consacrera sa vie.
L’érudition de Cheikh El Hadji Malick Sy que reflètent la quantité et la diversité de ses œuvres avait même étonné ses contemporains si l’on sait les difficultés de son temps dés qu’il s’agissait des savoirs islamiques. La stricte surveillance de la circulation des livres et des personnes exercée par l’autorité coloniale rendait la tâche encore plus rude. Rappelons la lutte contre ce qui fut appelée « l’influence maghrébine », déclenchée, durant l’entre-deux-guerres, dans le sillage du Rapport William Ponty, pour empêcher l’expansion de l’islam par les échanges entre les deux rives du Sahara. (Ce rapport est encore consultable aux Archives Nationales du Sénégal et celles d’Outre-Mer à Aix-en-Provence.)
Comme les idées et les croyances ont une plus grande mobilité que les humains et les structures, la pensée de Maodo et son enseignement atteindront, malgré tout, les régions les plus lointaines de l’Afrique occidentale. Son œuvre littéraire colossale ne pourrait être dûment analysée dans le cadre de cet article. Il fit beaucoup appel au génie de la poésie pour transmettre son message avec une parfaite intelligence des réalités d’une société où les vers rythmés d’un poème sont plus facilement mémorisables que les fades phrases d’une prose. Sa parfaite maîtrise des techniques de la prosodie arabe (‘arûd) ne fait aucun doute. Le poids des mots et le choc des idées donnent à cette œuvre son caractère éternel. La qâsîda Rayy zam’ân fî sirat sayyid banî ‘adnân, plus connue sous le nom de Nûniyya, reste un témoin de ses qualités littéraires.
La pensée religieuse de Cheikh El Hadji Malick Sy ainsi que son style, sur le plan littéraire, ont marqué toute une génération de muqaddam qui les ont, ensuite, transmis à leurs disciples. Par un système pyramidal, il a su déjouer le plan d’assimilation culturelle des colons et contourner les obstacles devant lui dressés. Cette pensée est dominée par une grande ouverture d’esprit et une modernité avant l’heure. Cela est dû au fait que la confrérie Tijâniyya, une voie particulièrement élitiste, s’est, très vite, confrontée aux populations citadines et à l’élite des villes, véritables laboratoires d’idées et d’ébullition intellectuelle. Ce fait a certainement consolidé  la place donnée au savoir et a la quête de la connaissance dans la stratégie de Cheikh El Hadji Malick Sy. On pourrait penser que son attitude d’esprit à l’ égard du savoir et des sacrifices qu’il requiert ont durablement façonné sa manière d’être et d’agir d’où son penchant pour l’humilité. (…)

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