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Dans son discours d’Accra, le Président Obama insistait sur la nécessité pour l’Afrique d’avoir des «institutions fortes» à la place «hommes forts». Aujourd’hui avec l’ouragan Trump, ce sont les Etats-Unis qui ont besoin d’institutions fortes pour canaliser les excès d’un «homme fort». Les Etats-Unis ont heureusement des institutions fortes qui font que Trump sera soluble dans l’Amérique mais ne le sera pas dans le système international. Trump est soluble dans l’Amérique parce que la Constitution des Etats-Unis, qui est la meilleure synthèse de l’héritage des Lumières et surtout le meilleur texte politique fait par des hommes depuis les fameux codes d’Hammourabi, roi de Babylone, aux environs de 1750 avant Jésus Christ, permet de contenir les excès du suffrage universel. Déjà en 1830, Alexis de Tocqueville, le seul auteur étranger considéré comme un classique américain, s’étonnait dans son livre De la Démocratie en Amérique que «le suffrage permet aux habitants du Tennessee d’envoyer au congrès Davy Crokett, un aventurier illettré et d’élire comme Président, le Général Andrew Jackson, un homme au caractère violent et d’une capacité moyenne», au détriment des classes éclairées du Nord et du Sud. L’élection du Général Jackson, l’homme de l’Ouest devenu célèbre grâce à sa croisade contre les Indiens et celle Trump, acteur de télé-réalité, est une réaction épidermique de l’opinion contre les élites qui, après un Afro-américain, voulaient aller plus loin en élisant une femme.
Le miracle de la Constitution réside dans le fait que le système l’emporte sur les acteurs qui s’adaptent forcément au système. C’est pourquoi Trump, malgré ses excès et ses extravagances, est en train d’être dompté par le système démocratique américain. L’Amérique n’est pas la Russie, où l’acteur (Poutine) se substitue au système. Si Trump est soluble dans les institutions américaines, il ne risque pas de l’être pour le système international, parce que les Etats-Unis qui sont la clé de voûte du système procèdent à un Usexit après le Brexit. La question aujourd’hui ne porte plus sur les ravages que l’ouragan Trump va causer mais les conséquences pour le monde de cet Usexit.
De 1945 à la chute du mur de Berlin, nous étions dans un monde bipolaire. Après la chute du mur, nous étions dans monde dominé par «l’Hyperpuissance». Aujourd’hui, c’est inédit dans l’histoire du monde, la plus grande puissance du monde a décidé de sortir du jeu mondial. C’est un Usexit après le Brexit. Trump a décidé de faire des Etats-Unis une autre Corée du Nord en matière d’isolement. Ce n’est pas de l’isolationnisme mais un sabordage du rôle et du rang des Etats-Unis. Rome a été détruite par les barbares. Les Etats-Unis, la nouvelle Rome, ne seront pas détruits pas les barbares mais ce sont les Américains qui ont décidé de façon démocratique d’entamer leur déclin en renonçant avec Trump à leur «destinée manifeste». Georges W. Bush était entouré d’intellectuels comme Richard Perle et Paul Wolfowitz qui, à force de «jouer avec des allumettes», ont mis le feu au Moyen-Orient avec la 2e guerre d’Irak, qui marque la fin du Droit international (guerre illégale). Trump, lui, s’entoure de pyromanes comme Bolton qui menace les juges de la Cour pénale internationale et le pousse à déchirer l’accord international sur le nucléaire iranien et à le convaincre que «la loi du plus fort est toujours la meilleure», c’est-à-dire, de la primauté du droit américain sur le Droit international comme sur la question de Jérusalem et le nucléaire iranien. Qu’est-ce qu’une puissance sans politique extérieure qu’on réduit au business ? Les Etats-Unis qui pensent que la loi américaine doit primer sur la loi internationale sont en train de faire l’oraison funèbre du Droit international, parce que déchirer l’accord sur le nucléaire, menacer les juges de la Cpi, n’est rien d’autre que la loi du plus fort.
Le Droit international ne peut pas être un Far West. Trump devient de fait l’allié objectif des Mollah de Téhéran, ces spécialistes du jeu d’échec, qui vont brandir l’épée de Damoclès des menaces américaines pour renforcer la légitimité du régime, alors que Obama avait compris que la meilleure façon de combattre les Mollah était la normalisation, qui les priverait de l’ennemi extérieur et pousserait les Iraniens à regarder à l’intérieur. Andrew Jackson s’acharnait sur les Indiens pour satisfaire sa base électorale, Trump s’acharne sur le multilatéralisme, ses alliés et les immigrés. L’avantage absolu des Etats-Unis sur toutes les grandes puissances qui ont existé, a toujours été cette capacité à aspirer les plus grands cerveaux pour en faire des Américains. Que seraient les Etats-Unis sans les émigrés Einstein, Von Braun qui a envoyé le premier homme sur la lune, sans Steve Jobs, fils d’un immigré syrien, sans Google, cofondé par un Russe, que seraient les Etats-Unis sans le Marquis de la Fayette. Le leadership américain a été un leadership économique, militaire, politique, mais aussi moral. C’est ce leadership moral que l’Amérique est en train de perdre avec Trump.
«Les conséquences économiques de Monsieur Churchill.» C’était le titre du pamphlet du Pr Keynes publié en mai 1925 pour dénoncer les consquences de l’amateurisme de Churchill, chanclier de l’Echiquier (Ministre des Finances) sur l’économie britanique. Certes, Churchill a été le plus grand homme d’Etat britanique, mais il a été un piètre chancelier de l’Echiquier, et le reconnaitra en soupirant : «Si seulement les hauts fonctionnaires du Trésor étaient des généraux ou des amiraux. Je parle leur langue. Ces types-là (Ces fonctionnaires du Trésor), c’est comme s’ils parlent chinois. Je n’y comprends rien.» Les relations internationales semblent être aussi du chinois pour Trump, car il n’y comprend rien et s’arme de l’audace de l’ignorant en lieu et place de la sagesse de Churchill qui reconnut ses limites. Depuis la chute de l’Urss, le declin est la hantise de tous les Think tanks americains. Trump va être un tournant. L’Amérique est en train de passer de «Phare» de la démocratie et de la liberté à la risée du monde. Thomas Jefferson, le redacteur de la Déclaration d’Independance et 3e Président, pensait que la République americaine devait être «un monument et un exemple pour tous les pays du monde». C’est cet exceptionalisme qui explique le caractère missionnaire de la politique exterieure fondée sur la defense de ces valeurs et non sur la permanence de la défense de l’intérêt national, comme le montre l’histoire de la Grande Bretagne. Les croisades pour ces valeurs (démocratie, libertés et Droit international) comme lors des deux guerres mondiales avec (les idealismes de Wilson et Roosevelt) et la guerre froide, legitimaient la posture d’America first, parce que l’Amerique justifiait son engagement par le principe et non par l’intérêt, par le droit et non par la force. C’était America first, mais sur le plan moral mais pas pour un égoisme économique ou par arrogance.
Cet exceptionalisme americain qui remonte à Jefferson et renforcé par de grands Presidents comme Wilson et Roosevelt et qui avait fait des Etats-Unis le monument, le phare, le leader du monde libre a été tué par Georges Bush fils (guerre illégale d’Irak) et est en train d’être enterré par Trump. Une grande page de l’histoire de ce grand pays ( la seule République née pour défendre l’idée de liberté) est en train de se fermer. Avec les excès de Trump, les Etats Unis sont en train passer de l’Hyperpuissance à une puissance relative, une puissance comme une autre. Ce sera la principale conséquence internationale de Trump : transformer la puissance américaine en tigre de papier. L’Amerique est encore first, mais elle n’a plus la suprématie même plus en Occident chez ses alliés, et ne fait plus peur au Moyen-Orient, n’inspire plus la crainte en Amérique latine, n’attire plus le respect en Asie ni la fascination en Afrique.
Sur la question de Jérusalem, la constante de la politique exterieure était de s’en tenir au Droit international, mais vers cet «Orient compliqué», Trump a debarqué comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, avec des «idées simples». Trump a décrété que Jérusalem est la capitale d’Israël. A part le Honduras, aucun pays ne l’a suivi. Il en est de même pour l’accord sur le climat de Paris, quand la France, une puissance moyenne, profite du vide pour jouer le rôle de Grand. Cette banalisation de la puisssance américaine est la plus grande atteinte à la sécurité nationale de Etats-Unis. Ni Daesh, ni Al Qaeda, encore moins l’ingérence russe ou le régime des Mollah de Téhéran.
J’ai toujours pensé que si les Americains s’intéressaient davantage à l’héritage millénaire de la Perse ( les ruines Persépolis, les jardins d’Ispahan, la poésie de Farid al Din Attar), ils auraient compris que l’Iran est à des années-lumières des Taliban, dont le seul outil de modernité est la kalachnikov. Au-dela des conjonctures, les Etats-Unis et l’Iran sont faits pour être alliés. Les Americains, avec leur revolution, ont ressuscité l’idée de République, les Perses ont confirmé l’universalité de la République deux siècles plus tard, avec leur révolution.

NB: Cette chronique paraitra tous les mercredis.

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